Le Yiddish


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Le Yiddish


Vous pouvez écouter ici les émissions "Paroles yiddish", produites par la Radio Kol Hachalom, à Grenoble sur 100 MHz

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  1. Parole yiddish : Nos liens au yiddish, 10 avril 2006
  2. Parole yiddish : Souvenirs, 7 mai 2006
  3. Parole yiddish : La langue yiddish, 21 mai 2006
  4. Parole yiddish : L'humour yiddish, 18 juin 2006
  5. Parole yiddish : La littérature yiddish, 2 juillet 2006
  6. Parole yiddish : Le voyage en Ukraine I, 17 septembre 2006
  7. Parole yiddish : Le voyage en Ukraine II, 28 octobre 2006
  8. Parole yiddish : Témoignages de Galicie orientale, 26 novembre 2006
  9. Parole yiddish : La musique klezmer, 17 décembre 2006
  10. Parole yiddish : Kafka et le yiddish, 28 janvier 2007
  11. Parole yiddish : Dreyfus à Kassrilevke, 4 mars 2007
  12. Parole yiddish : Les klezmorim de Broadway, 25 mars 2007
  13. Parole yiddish : La révolte du Ghetto de Varsovie, 29 avril 2007
  14. Parole yiddish : La musique Klezmer, 27 mai 2007
  15. Parole yiddish : L'Amérique..., 4 novembre 2007
  16. Parole yiddish : Berceuses, 2 décembre 2007
  17. Parole yiddish : Yosef Tunkel, dit Der tunkeler, 27 janvier 2008
  18. Parole yiddish : Emission non encore archivée, 24 février 2008
  19. Parole yiddish : Aharon Appelfeld, 13 avril 2008

Kafka, le théâtre et la langue yiddish

1. Le contexte

Je pense qu'il est utile de voir le contexte dans lequel vivait Kafka. Je voudrais revenir d'abord sur son sentiment de triple appartenance, juive, tchèque, allemande, Kafka éprouve un sentiment diffus de déchirement entre trois cultures : L'allemand est sa langue maternelle, mais il s'efforce d'utiliser le tchèque (il demandera à Milena, son amie et sa traductrice en tchèque, de lui écrire en tchèque).
De plus, en tant que juif, il vit une autre division : à la fin du XIXème siècle, le monde juif européen apparaissait partagé en deux groupes opposés, désignés à l'époque par les termes de Westjuden (Juifs de l'ouest ou Juifs occidentaux) et Ostjuden (Juifs de l'est ou Juifs orientaux).
Dans les pays ocidentaux (France, Angleterre, aire culturelle germanique : Allemagne, Autriche, Bohême) les Juifs ont bénéficié d'une émancipation culturelle et juridique relativement rapide, ce qui a favorisé l'intégration sociale, l'appropriation de la langue hégémonique nationale, et l'acculturation générale. Leur situation socio-économique s'est améliorée progressivement, facilitant leur assimilation au sein d'une bourgeoisie éclairée et libérale, comme est la famille de Kafka..
Au contraire, en Europe de l'Est, c'est-à-dire principalement dans l'empire tsariste (Russie, Pologne, pays Baltes, Ukraine, Biélorussie « zone de résidence ») et dans les parties orientales de l'Autriche-Hongrie (Galicie, Bukovine) le multi-ethnisme était la règle. Les Juifs étaient une nationalité parmi les autres et gardaient leurs langues (yiddish, hébreu) ainsi que leur culture et leur religion. (En Russie, en particulier, les Juifs n'ont été émancipés qu'en 1917 et faisaient l'objet de persécutions antisémites, soutenues par l'Eglise et l'Etat.)

2. la rencontre avec le théâtre yiddish

Et, de fait, ce qui rattache Kafka au judaïsme, plus que le milieu familial et des traditions qui ne lui ont pas été transmises, c'est la rencontre avec le théâtre yiddish, très florissant à l'époque. Le yiddish est une langue juive exilique spécifique. Elle est apparue au Xème-XIème siècles, avec la venue dans les pays germaniques, de locuteurs du judéo-français et du judéeo-italien.
C'est une langue de fusion, une langue hybride ( à retenir car cela permet de comprendre certaines choses des textes de Kafka), avec une strate ancienne judéo- romane, des éléments hébraïco-araméens, et surtout un dérivé des dialectes germaniques médiévaux. Puis au XVIIIème siècle s'ajoutent des emprunts aux langues slaves environnantes. A l'époque de Kafka, cette langue a onze millions de locuteurs, de l'Italie du Nord à la Hollande, de l'Ukraine aux Balkans, en passant par les Carpathes, la Pologne et la Russie.

Or, en octobre 1911 Max Brod emmène Kafka à une représentation de comédiens juifs jouant des pièces populaires yiddish, venus de Lemberg, en Galicie (en Pologne alors ; aujourd'hui Lviv en Ukraine). Ils se produisent dans un cabaret de Prague, le Savoy...
Kafka est séduit par le théâtre yiddish, véritable révélation et révélateur de lui-même. On a pu parler d'une expérience fondatrice. Il y découvre l'âme juive. Plus de cent pages de son Journal sont consacrées à des comptes-rendus et des commentaires des spectacles auxquels il assistait, parfois plusieurs fois, ainsi qu'à la vie des acteurs qu'il se mit à fréquenter assidûment. Ce que son père voit d'un très mauvais oeil : « A fréquenter des chiens, on attrape des puces », (à retenir aussi : la figure du chien)

Il n'est pas dupe de la médiocrité des spectacles mais il étudie de près les pièces de ce répertoire yiddish dont certaines trames et certains personnages influencent durablement son oeuvre. Exemple : les aides de K. dans Le Château ; les deux gardiens qui viennent arrêter Joseph K. dans le Procès. Ils sont inspirés de couples de bouffons, de clowns de ce théâtre populaire yiddish.
Surtout il se lie plus particulièrement avec l'un des acteurs, Isaac Löwy, et la rencontre est décisive. Isaac Löwy est un ancien étudiant de yechiva (école traditionnelle talmudique), de milieu hassidique (mouvement mystique, où la prière est joyeuse, mêlée de chants et de danses) ; à 18 ans il est à Paris, où il joue en yiddish avec une troupe d'amateurs, en même temps qu'il est ouvrier dans une fabrique de casquettes. Kafka l'interroge, l'écoute parler de religion, de littérature yiddish, de la vie du shtetl. Ils échangeront même une correspondance ;
Kafka envisage, un temps, d'écrire sa biographie. Les biographes n'ont relevé que tardivement que Löwy est le nom de jeune fille de sa mère.

La scène du théâtre yiddish l'instruit sur son identité juive, lui apporte, dit-il « une conscience plus aiguë de moi-même » (Journal).
La gestuelle des comédiens, la spontanéité des émotions pathétiques et comiques introduisent Kafka à la langue de ses grands-parents et au judaïsme de l'Est, celui de ses origines, surtout maternelles. Il dévore des ouvrages sur l'histoire de la culture yiddish, s'enthousiasme pour les contes hassidiques rassemblés par Martin Buber. Mais ce que découvre surtout Kafka, c'est le sentiment d'une communauté, d'une chaleur et d'une unité dont il rêva toute sa vie.
Face au tragique de l'assimilation, Kafka évoque dans plusieurs de ses nouvelles la communauté soudée par le respect d'une tradition ancienne. Le yiddish, langue d'une minorité nationale, lui fait entrevoir la possibilité d'user d'une langue proche pour combattre la langue de son père, il peut combattre les mots de l'allemand (c'est-à-dire de l'assimilation et de la perte d'identité) avec des mots de cette langue.

On peut rappeler ici ce qu'il écrit dans son Journal : le vocable de « mutter » ne peut s'appliquer à la mère juive : « Il m'est venu à l'esprit que si je n'ai pas toujours aimé ma mère comme elle le méritait et comme j'en étais capable, c'est uniquement parce que la langue allemande m'en a empêché. La mère juive n'est pas une « mütter », cette façon de l'appeler la rend un peu ridicule (non à ses propres yeux, puisque nous sommes en Allemagne. Le mot de « mutter » est particulièrement allemand, il contient à leur insu autant de froideur que de splendeur chrétienne, c'est pourquoi la femme juive appelée « mutter » n'est pas seulement ridicule, elle nous est aussi étrangère. »

Kafka surmonte sa timidité légendaire (Journal, p 220 ) en organisant, le 18 février 1912 pour son ami Löwy, devant des représentants officiels de la communauté juive de Prague, une séance de lecture de poèmes yiddish, qu'il introduit lui-même par son « Discours sur la langue yiddish ». Il en a des insomnies. ( Journal p. 222); Dans son texte, véritable « défense et illustration » de la langue yiddish, il réhabilite la langue oubliée du père, montre sa richesse, traversée de plusieurs langues, agrammaticale, intraduisible en allemand, plus parlée qu'écrite, riche de sentiments, émouvante. Il trouve des paroles fortes pour le dire. Dans son Journal, le 25 février, Kafka rend compte de cette soirée, heureux : « Profit : joie de la présence de Löwy, et confiance en lui ; au cours de la conférence, orgueilleuse, divine conscience de moi-même ». Mais il note de façon laconique, entre parenthèses : « Mes parents ne sont pas venus ».

L. L.


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