Alain Finkielkraut : par souci pour l'avenir d'Israël

La polémique provoquée au sein de la communauté juive européenne par la pétition de l'organisation J-Call a poussé Hamodia à tenter de comprendre les motivations qui ont conduit certaines personnalités à la signer. L'une d'elles, parmi les plus célèbres, le philosophe Alain Finkelkraut a accepté de nous expliquer que c'est « par souci pour l'avenir d'Israël » qu'il s'est joint à cet appel.

Hamodia : Alain Finkelkraut, vous avez signé cet appel de J-Call. Cela signifie-t-il que vous adhérez à toutes les formulations qu'il renferme ?

Alain Finkelkraut : Je ne suis pas à l'initiative de ce texte qui a été initié en Belgique par Elie Barnavi et David Susskind. Je l'ai signé en connaissance de cause. Je l'aurais peut-être rédigé autrement, mais j'ai surmonté mes réticences parce qu'il me semble que l'heure est grave et que les préoccupations d'Israël doivent nous amener à nous exprimer.

Hamodia : Ce texte affirme que " l'existence d'Israël est à nouveau en danger ". Pourquoi " à nouveau ". Comme si cette existence n'avait pas toujours été remise en cause par le monde arabe. Qu'est ce qui s'est passé de nouveau ces derniers mois ?

Alain Finkelkraut : Il y a plusieurs dangers qui convergent : d'abord la sécurité et donc l'existence d'Israël sont menacées par l'Iran et par une Syrie belliqueuse. La situation d'Israël est fragile. Sa légitimité est contestée avec une virulence devenue planétaire. Cela appelle de notre part à une solidarité accrue.
Mais d'un autre côté, Israël mène une politique qualifiée par beaucoup d'Israéliens de " suicidaire ". Le point de non-retour sera peut être atteint avec cette installation permanente du statut quo. Avec cette volonté de poursuivre à outrance la construction des implantations, Israël risque de devenir soit un Etat binational, soit un Etat d'apartheid. Dans les deux cas, c'est la mort d'Israël !

Hamodia : Mais cette menace sécuritaire que vous détaillez là ne figure que de manière très brève et allusive dans le texte de J-Call. Pour les initiateurs de ce document, le véritable danger, ce sont les implantations, y compris dans Jérusalem-Est...

Alain Finkelkraut : Je vous le répète : je n'ai pas décortiqué ce texte qui est une analyse globale de la politique israélienne au Moyen-Orient. Pour de nombreux Juifs dont je fais partie, Israël est une partie essentielle de leur identité. Et ils estiment que l'heure est venue, avec l'impasse dans le processus de paix, d'intervenir dans la politique israélienne.

Hamodia : Pourtant, vous semblez faire abstraction du fait que lors des dernières élections, les Israéliens ont démocratiquement et massivement élu un gouvernement de droite ?

Alain Finkelkraut : Non ! Le parti qui a remporté ces élections, c'est Kadima...

Hamodia : ...Qui s'est avéré incapable de former une quelconque coalition majoritaire !

Alain Finkelkraut : Kadima a refusé de siéger dans le gouvernement parce que sur l'agenda de Nétanyaou, la question du règlement palestinien n'était pas centrale... En fait, pour ne pas mettre en péril sa coalition de droite, Nétanyaou a opté pour l'immobilisme. Or, Israël ne peut se payer le luxe d'une telle politique d'immobilisme, ni celui d'une crise majeure avec son plus grand allié...

Hamodia : Vous parlez d'" immobilisme ", mais faut-il le rappeler, Nétanyaou - qui est le leader de la droite nationaliste et non un élu de gauche - a accepté, voilà presque un an dans son discours de Bar Ilan, le principe de " deux Etats pour deux peuples " ; de plus, il a gelé la construction en Judée-Samarie, ce qu'aucun gouvernement de gauche n'avait osé faire jusque-là ! Or, le texte de J-Call fait totalement abstraction de ces gestes et accuse Nétanyaou de poursuivre la construction dans les implantations ?! Finalement, en lisant ce texte, on a l'impression que toutes les fautes sont du coté israélien ? Alors pourquoi n'avez-vous pas signé de pétition interpellant les Palestiniens qui eux sont pleinement dans l'immobilisme ?

Alain Finkelkraut : Je pense effectivement que ce qui serait souhaitable, ce serait un texte signé par des intellectuels arabes réclamant aux Palestiniens un geste d'ouverture. Mais cela n'arrivera pas ! Pour notre part, nous sommes sensibles au blocage venu d'Israël, à la rupture du gouvernement Nétanyaou avec la ligne d'Oslo et même avec celle initiée par Sharon. Nous savons aussi que l'actuel gouvernement palestinien est dirigé par un homme qui a dénoncé l'Intifada, qui a choisi la voie de la non-violence et qui a nommé comme Premier ministre un homme qui lutte contre la corruption. Il y a là une occasion à saisir et il ne faut pas la rater ! Il ne faut pas, qu'à cause de l'obstination de Nétanyaou, la critique émise en son temps par Abba Eban - "Les Palestiniens ne ratent jamais une occasion de rater une occasion " - puisse valoir aujourd'hui pour Israël.

Hamodia : En vous entendant, on a l'impression qu'avant Nétanyaou, tout allait bien dans le processus de paix ?! C'est oublier les attentats qui n'ont cessé d'accompagner le processus d'Oslo. C'est oublier les rejets répétitifs - de la part des Palestiniens - de toutes les propositions de paix israéliennes, de Camp David jusqu'à celles de Ehoud Olmert ?!

Alain Finkelkraut : Ecoutez, il y a un problème ! J'ai signé ce texte parce que je continue de penser que les implantations sont une erreur politique et une faute morale. J'ajoute que précisément, pour certains dirigeants israéliens, l'intransigeance palestinienne n'est pas un malheur. C'est plutôt une aubaine, un prétexte et une excuse pour perpétuer le statut quo. Même s'ils ont renoncé au rêve du " grand Israël ", ils ne veulent pas affronter leurs colons et retardent l'échéance de la confrontation... Je juge cette politique absolument inadmissible, et c'est la raison pour laquelle - en dépit de certaines réticences -, j'ai signé cet appel.

Hamodia : Ne craignez-vous justement pas que, dans le contexte actuel, face à Ahmadinedjad et à l'agressivité syrienne, la pétition de J-Call soit du " pain béni " pour ceux qui veulent affaiblir Israël ?

Alain Finkelkraut : Absolument pas ! Au contraire voir en Mahmoud Abbas un Ahmadinedjad est pour certains une providence et du pain béni, car cela permet de ne pas toucher au problème des implantations !
Au passage, il y a des textes qui circulent sur " Euro-Palestine " et sur le site de l'Union des Juifs pour la Paix qui dénoncent la pétition de J-Call et qui m'attaquent en m'accusant d'en être l'instigateur : ils le juge atrocement " sioniste " parce que nous voulons préserver le caractère juif et démocratique de l'Etat d'Israël, ce qui est pour eux une obscénité...

Hamodia : Le fameux principe de la non-ingérence du judaïsme de diaspora dans la politique menée par le gouvernants légitime d'Israël semble avoir été totalement brisé par votre pétition. Cela ne vous dérange pas... ?

Alain Finkelkraut : Au contraire, je trouve que c'est très bien ! Personnellement, je m'étais déjà prononcé en 1996 dans " Le Monde " contre la politique de Nétanyaou. Je ne suis pas un porte-parole communautaire ! Je considère que l'engagement politique et l'amour d'Israël ne doivent pas être aveugles. D'ailleurs, ceux qui affirment devoir à Israël un " soutien sans faille " se prononcent aussi en faveur d'une certaine politique des gouvernants israéliens.
Lorsque je lis le contre appel appelé " Raison garder " - signé notamment par Shmouel Trigano et Pierre André Tagieff -, je vois qu'il n'est pas fait référence une seule fois aux implantations. Aussi, le vrai titre de cet appel, c'est plutôt " Maison garder " ! Ils veulent garder toute la maison, avec les territoires et toutes les implantations. Non pas pour des motivations transcendantes et messianiques, mais pour des raisons de pessimisme politique. C'est aussi, de leur part, une manière de s'impliquer dans la politique israélienne. Ils ne soutiennent pas Israël, mais une certaine politique israélienne, et ils veulent affaiblir ceux qui s'yopposent. Eux soutiennent Nétanyaou, et moi je soutiens Tsipi Livni !

Hamodia : ...qui elle-même n'est jamais parvenue à conclure un accord avec les Palestiniens !

Alain Finkelkraut : Mais que voulez-vous ? On voudrait qu'Israël nous préoccupe mais que nous ne nous exprimions pas sur ces préoccupations. Alors, non ! On s'exprime et on agit : si l'on pense qu'Israël se trompe, nous le disons. Israël ne peut se permettre d'être en crise avec les Etats-Unis. Il faut le dire, car aux yeux de la droite israélienne, Obama c'est avant tout Barack Hussein Obama.

Hamodia : C'est tout de même un peu caricatural ! Pourquoi ne pas au contraire se solidariser avec un Premier ministre israélien qui est humilié par le président des Etats-Unis. Pourquoi ne pas déplorer que le même Obama, qui veut contraindre Nétanyaou à courber l'échine sur Jérusalem, se montre par ailleurs si complaisant envers l'Iran d'Ahmadinedjad ?

Alain Finkelkraut : Israël est une manière pour les Juifs d'avoir rejoint la condition politique. Nous formons un Etat et une collectivité politique parmi d'autres. On ne peut donc admettre que se perpétue, chez des Juifs qui ont rejoint la condition politique, une mentalité non-politique. Les Israéliens et les Juifs qui ont cette tentation ont des circonstances atténuantes : ils ne pensaient pas qu'Israël allait devenir le "Juif des Nations".

Hamodia : Mais Israël n'est tout de même pas devenu le " Juif des Nations " seulement à cause de Nétanyaou et des implantations !?

Alain Finkelkraut : Non, vous ne me comprenez pas ! Israël est le "Juif des Nations" à cause de l'antisémitisme. Cela étant, l'intelligence politique est nécessaire. Il faut connaître son adversaire et faire une distinction entre " adversaire " et " ami ". Il faut hiérarchiser ses priorités ! Les Israéliens ne veulent pas entendre parler du retour des réfugiés palestiniens et ils ont raison. Ils veulent que Jérusalem soit la capitale de leur Etat et ils ont raison. Mais il faut qu'ils soient capables de proposer un projet. Or, Nétanyaou n'a aucun projet...

Hamodia : Donc pour vous, même si Nétanyaou avait eu un programme d'action qui ne vous conviendrait pas, cela aurait été préférable à l'attentisme que vous lui reprochez ?

Alain Finkelkraut : Bien sûr ! Et s'il en avait un, il m'aurait sans doute convenu !

Hamodia : Votre texte semble indiquer que la bonne solution est celle de " deux Etats pour deux peuples ". Comment, après toutes les déceptions d'Oslo, peut-on être si sûr que c'est la " bonne " solution ? L'expérience des dures années passées ne devrait-elle pas inspirer plus de retenue et de modestie ?

Alain Finkelkraut : Bien sûr qu'il faut faire montre de réserve et de modestie ! Je n'ai aucun optimisme historique. Je ne sais pas si le Hamas et l'Autorité palestinienne (AP-Ndlr) pourront un jour se réconcilier... Parce que ce ne sont pas deux factions rivales dans une même nation : d'un côté, c'est l'AP qui conçoit l'avenir des Palestiniens en terme de nation, et, de l'autre, le Hamas qui le conçoit en terme de "ouma" religieuse musulmane. Et je ne vois pas là de compromis possible ! En fait, je n'ai pas de confiance excessive dans la volonté de paix des Palestiniens.
Mais je dis que malgré tout cela et malgré le pessimisme ambiant, la bonne décision sera celle que prendra Israël pour n'être ni un Etat d'apartheid, ni un Etat binational. Et cette décision n'est pas une garantie, c'est une nécessité !

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Brèves

Ce que disait Amos Os deux mois avant sa mort

Le 30 octobre 2018, la chaîne publique de télévision israélienne a diffusé une longue interview d’Amos Oz. J’en traduis ici les passages essentiels.

M. W.

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SUR LA HAINE

La leçon des dernières années est que le “cadeau” fait par Hitler et Staline, il y a quatre-vingt ans, est périmé. Hitler et Staline n’avaient pas l’intention de nous faire un cadeau, mais sans le vouloir ils ont légué au monde un certain sentiment de honte face au racisme et à la xénophobie. Or les gens redécouvrent la haine. Ils se lèvent le matin, et se mettent à haïr tous ceux qui ne leur ressemblent pas. C’est effrayant. Je ne crois pas qu’un homme qui pratique chaque jour la haine puisse être un homme heureux.

SUR SON MESSAGE

Je ne suis pas un retraité qui passe la journée sur son balcon et boit un verre de vin chaque soir; j’écris, je parle, je donne des conférences, je m’exprime. Mais je comprends parfaitement que le porteur d’un nouveau message ne doit pas être un mâle ashkénaze nanti et âgé. Je crois que le message doit venir de femmes et d’hommes plus jeunes, issus d’horizons très différents du mien. Cela fait des dizaines d’années que je parle, il est temps que d’autres prennent la parole.

SUR LA SOLUTION À DEUX ÉTATS

Il est intéressant de voir la droite colonisatrice et la gauche post-sioniste se mettre d’accord pour nous dire que la situation dans les territoires serait irréversible. Je crois que le seul fait irréversible est la mort (et je dois en faire personnellement l’expérience avant d’en être tout à fait certain). L’histoire, telle qu’elle s’est déroulée sous mes yeux, regorgeait de bouleversements imprévus. L’avenir tel que je le prévois, c’est-à-dire la solution à deux États, se réalisera-t-il à coup sûr? Non. Cet avenir est-il possible? Selon moi, il n’est pas seulement possible, il est absolument nécessaire.

Les gens qui déclarent: “Mettez-vous tous les deux dans le même lit, commencez à faire l’amour et non la guerre”, ces gens-là disent n’importe quoi. Après un siècle de violence et de haine, il est impossible de faire lit commun et d’entamer la lune de miel de l’État binational. Nous devons diviser la maison en deux appartements, devenir voisins; et peut-être, un jour, deviendrons-nous des amis. C’est ainsi que les choses se passent entre les humains.

SUR LA DÉMOCRATIE EN ISRAËL

Je suis inquiet quant à l’avenir de la démocratie en Israël, en raison des lois récentes dont beaucoup, sans être nécessairement fascistes, sont inutiles. Il est inutile d’édicter des lois pour nous faire aimer notre pays. Nous n’avons pas besoin d’une loi sur la fidélité [à l’État d’Israël] ni d’une loi définissant la nature [juive] de l’État.

Ayez un peu confiance. La plupart des Israéliens aiment Israël, bien que ce ne soit pas toujours facile. J’aime Israël, bien que souvent Israël fasse tout pour que je ne l’aime pas. Il ne faut pas édicter des lois sur la fidélité et l’amour, il faut être digne de fidélité et d’amour.

SUR SON STATUT D’ÉTERNEL MINORITAIRE

Je vais vous révéler un secret: de toute ma vie, je n’ai jamais été dans le camp majoritaire. J’ai grandi dans une famille appartenant au parti Hérout [de Menahem Begin]. Nous étions minoritaires. Durant de longues années j’ai été un ami proche de [Shimon] Pérès, et un peu aussi de [Yitzhak] Rabin. Mais ce n’est pas un secret que je n’ai jamais voté pour eux, et ils le savaient. Ma vie durant, j’ai fait partie de la minorité.

SUR LA RÉVOLUTION FÉMINISTE

La révolution féministe rend le monde meilleur. Elle corrige un mal qui dure depuis des millénaires. Comme dans tout mouvement qui aspire à la justice, on y trouve des éléments marginaux qui ne recherchent plus la justice mais la vengeance. Ce sont ces éléments marginaux que je crains, et non le mouvement dans son ensemble.

Entre l’aspiration à la justice et la soif de vengeance, la frontière est très mince. Aucun mouvement n’est vacciné contre le fanatisme – ni le mouvement politique auquel j’appartiens moi-même, ni le mouvement féministe.

SUR LE BILAN DE SA VIE

Bien sûr, j’ai peur de la mort. J’y pense souvent. Au cours de ma vie j’ai reçu beaucoup de coups, dans le domaine privé comme dans le domaine public. Mais, durant les dizaines d’années de mon existence, j’ai reçu tant de cadeaux: l’amour, les livres, la musique, les lieux… Rien de tout cela ne m’était dû, personne n’a signé de contrat en ma faveur. Je suis éternellement reconnaissant. Je voudrais partir avec le sentiment de n’avoir délibérément blessé personne. J’aimerais croire, en quittant ce monde, que certaines de mes paroles ont pu réconforter des personnes, en déranger ou en ébranler d’autres. Si je sais qu’une petite partie des dizaines de milliers de mots que j’ai écrits a eu une influence sur la vie de quelques personnes, cela me suffit: j’aurai quelque chose à montrer, là-haut, à la porte d’entrée.