Lettre du Cercle Bernard Lazare - Grenoble à Stephan Hessel

Monsieur,

Vous êtes mondialement reconnu comme une autorité morale, et le succès de " Indignez-vous ! " en fait foi.

Le Cercle Bernard Lazare - Grenoble est une association qui porte le nom du premier défenseur du Capitaine Dreyfus. Elle œuvre depuis de nombreuses années pour la création d'un Etat palestinien viable aux côtés de l'Etat d'Israël et n'a jamais eu aucune indulgence vis-à-vis des politiques d'annexion de quelque gouvernement d'Israël que ce soit.

D'autre part nous soutenons toutes les initiatives de rapprochement entre Israéliens et Palestiniens. De ce fait, nous avons toute légitimité pour vous interpeller sur un événement récent et très important :

la publication dans le Washington Post des regrets de Richard Goldstone concernant le contenu du rapport qui porte son nom.
Aujourd'hui, le juge Goldstone a fait preuve d'une honnêteté intellectuelle courageuse en écrivant :

" Nous en savons bien plus aujourd'hui sur ce qui s'est passé en 2008-2009 au cours de la guerre de Gaza qu'au moment où je présidais la mission d'enquête du Conseil des droits de l'homme des Nations-unies.
Si j'avais su alors ce que je sais aujourd'hui, le document qu'est le rapport Goldstone eût été différent. (...)
Notre rapport a mis en évidence de possibles crimes de guerre, " voire des crimes contre l'humanité ", commis tant par Israël que par le Hamas. Que les crimes imputés au Hamas aient été intentionnels va sans dire - ses roquettes prenaient délibérément et sans distinction des civils pour cible. Les allégations d'intentions israéliennes délibérées se fondaient sur les morts et les blessures infligées à des civils dans des circonstances où notre commission d'enquête ne disposait d'aucun élément menant à quelque autre conclusion raisonnable que ce fût (...).
Prendre des civils pour cible ne relevait pas d'une politique délibérée. (...)
Je regrette que notre mission d'enquête n'ait pas disposé des éléments expliquant les circonstances dans lesquelles nous avons dit que des civils ont été visés à Gaza, car cela aurait probablement infléchi nos conclusions quant à l'intentionnalité et aux crimes de guerre. "

Or vous écrivez page 17 de " Indignez-vous ! " :

" Il faut absolument lire le rapport de Richard Goldstone de septembre 2009 sur Gaza, dans lequel ce juge sud-africain, juif, qui se dit même sioniste,
accuse l'armée israélienne d'avoir commis des " actes assimilables à des crimes de guerre et peut-être, dans certaines circonstances, à des crimes contre l'humanité ", pendant son opération" Plomb durci " qui a duré trois semaines.
"

Vous avez certainement pris connaissance du texte de Richard Goldstone dans son intégralité.

De ce fait nous attendons de vous la publication d'un rectificatif à " Indignez-vous ! " qui donnerait une plus grande légitimité à vos propos.

Dans l'attente, nous vous prions d'agréer, Monsieur, l'expression de nos salutations courtoises.


Brèves

Ce que disait Amos Os deux mois avant sa mort

Le 30 octobre 2018, la chaîne publique de télévision israélienne a diffusé une longue interview d’Amos Oz. J’en traduis ici les passages essentiels.

M. W.

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SUR LA HAINE

La leçon des dernières années est que le “cadeau” fait par Hitler et Staline, il y a quatre-vingt ans, est périmé. Hitler et Staline n’avaient pas l’intention de nous faire un cadeau, mais sans le vouloir ils ont légué au monde un certain sentiment de honte face au racisme et à la xénophobie. Or les gens redécouvrent la haine. Ils se lèvent le matin, et se mettent à haïr tous ceux qui ne leur ressemblent pas. C’est effrayant. Je ne crois pas qu’un homme qui pratique chaque jour la haine puisse être un homme heureux.

SUR SON MESSAGE

Je ne suis pas un retraité qui passe la journée sur son balcon et boit un verre de vin chaque soir; j’écris, je parle, je donne des conférences, je m’exprime. Mais je comprends parfaitement que le porteur d’un nouveau message ne doit pas être un mâle ashkénaze nanti et âgé. Je crois que le message doit venir de femmes et d’hommes plus jeunes, issus d’horizons très différents du mien. Cela fait des dizaines d’années que je parle, il est temps que d’autres prennent la parole.

SUR LA SOLUTION À DEUX ÉTATS

Il est intéressant de voir la droite colonisatrice et la gauche post-sioniste se mettre d’accord pour nous dire que la situation dans les territoires serait irréversible. Je crois que le seul fait irréversible est la mort (et je dois en faire personnellement l’expérience avant d’en être tout à fait certain). L’histoire, telle qu’elle s’est déroulée sous mes yeux, regorgeait de bouleversements imprévus. L’avenir tel que je le prévois, c’est-à-dire la solution à deux États, se réalisera-t-il à coup sûr? Non. Cet avenir est-il possible? Selon moi, il n’est pas seulement possible, il est absolument nécessaire.

Les gens qui déclarent: “Mettez-vous tous les deux dans le même lit, commencez à faire l’amour et non la guerre”, ces gens-là disent n’importe quoi. Après un siècle de violence et de haine, il est impossible de faire lit commun et d’entamer la lune de miel de l’État binational. Nous devons diviser la maison en deux appartements, devenir voisins; et peut-être, un jour, deviendrons-nous des amis. C’est ainsi que les choses se passent entre les humains.

SUR LA DÉMOCRATIE EN ISRAËL

Je suis inquiet quant à l’avenir de la démocratie en Israël, en raison des lois récentes dont beaucoup, sans être nécessairement fascistes, sont inutiles. Il est inutile d’édicter des lois pour nous faire aimer notre pays. Nous n’avons pas besoin d’une loi sur la fidélité [à l’État d’Israël] ni d’une loi définissant la nature [juive] de l’État.

Ayez un peu confiance. La plupart des Israéliens aiment Israël, bien que ce ne soit pas toujours facile. J’aime Israël, bien que souvent Israël fasse tout pour que je ne l’aime pas. Il ne faut pas édicter des lois sur la fidélité et l’amour, il faut être digne de fidélité et d’amour.

SUR SON STATUT D’ÉTERNEL MINORITAIRE

Je vais vous révéler un secret: de toute ma vie, je n’ai jamais été dans le camp majoritaire. J’ai grandi dans une famille appartenant au parti Hérout [de Menahem Begin]. Nous étions minoritaires. Durant de longues années j’ai été un ami proche de [Shimon] Pérès, et un peu aussi de [Yitzhak] Rabin. Mais ce n’est pas un secret que je n’ai jamais voté pour eux, et ils le savaient. Ma vie durant, j’ai fait partie de la minorité.

SUR LA RÉVOLUTION FÉMINISTE

La révolution féministe rend le monde meilleur. Elle corrige un mal qui dure depuis des millénaires. Comme dans tout mouvement qui aspire à la justice, on y trouve des éléments marginaux qui ne recherchent plus la justice mais la vengeance. Ce sont ces éléments marginaux que je crains, et non le mouvement dans son ensemble.

Entre l’aspiration à la justice et la soif de vengeance, la frontière est très mince. Aucun mouvement n’est vacciné contre le fanatisme – ni le mouvement politique auquel j’appartiens moi-même, ni le mouvement féministe.

SUR LE BILAN DE SA VIE

Bien sûr, j’ai peur de la mort. J’y pense souvent. Au cours de ma vie j’ai reçu beaucoup de coups, dans le domaine privé comme dans le domaine public. Mais, durant les dizaines d’années de mon existence, j’ai reçu tant de cadeaux: l’amour, les livres, la musique, les lieux… Rien de tout cela ne m’était dû, personne n’a signé de contrat en ma faveur. Je suis éternellement reconnaissant. Je voudrais partir avec le sentiment de n’avoir délibérément blessé personne. J’aimerais croire, en quittant ce monde, que certaines de mes paroles ont pu réconforter des personnes, en déranger ou en ébranler d’autres. Si je sais qu’une petite partie des dizaines de milliers de mots que j’ai écrits a eu une influence sur la vie de quelques personnes, cela me suffit: j’aurai quelque chose à montrer, là-haut, à la porte d’entrée.