Gershon Baskin commente une interview de Abbas sur Channel Two

The Jeruslem Post, 21 mars 2011

A la rencontre de la paix : Abbas, homme de paix, par GERSHON BASKIN

Gershon Baskin, codirecteur israélien de l'"Israel-palestine Center for Research and Information" et fondateur de "Center for Israeli Progress", engagé de longue date dans le combat pour la Paix et la coexistence israélo-palestinienne, s'étonne ici de l'assourdissant silence réservé par les médias israéliens aux récentes déclarations de Mahmoud Abbas sur la chaîne Channel Two.

Il est surprenant - et révélateur - de constater que les media israéliens n'aient pas rendu compte de la longue interview de Mahmoud Abbas samedi soir sur Channel-Two, au cours de laquelle le président de l'Autorité Palestinienne réaffirma sa volonté de mettre fin au conflit.

Samedi soir, Mahmoud Abbas, président de l'Autorité palestinienne s'est adressé à  la nation israélienne depuis Channel Two au cours de l'émission "Meet the Press", répondant à  toutes les questions que les Israéliens se posent sur la sincérité des propositions de paix palestiniennes. Pour ma part, je suis stupéfait de constater que, dimanche matin, aucun journal israélien n'avait évoqué cet entretien. Je suis persuadé que si Abbas s'était opposé à  la paix on en aurait parlé en première page.

Si Abbas n'avait pas dit, comme il l'a fait, qu'il voulait aboutir à  un accord exhaustif et complet qui mettrait fin au conflit et rendrait caduques toutes les revendications basées sur l'histoire, cela aurait fait la une des journaux.

S'il n'avait pas dit qu'il était contre toute déclaration unilatérale d'indépendance, les médias auraient peut-être prêté attention à  ses paroles.

S'il n'avait pas dit qu'aussi longtemps qu'il serait président il n'y aurait pas de retour à  la violence et au terrorisme, l'interview aurait peut-être été mentionnée à  la radio israélienne. S'il n'avait pas, une fois de plus, condamné l'attentat terroriste d'Itamar, en disant que massacrer des enfants était un acte inhumain et immoral, on aurait sûrement évoqué ses remarques.

Mais Abbas a dit toutes ces choses, ajoutant qu'il voulait négocier un accord de paix permanent et définitif. Il a précisé qu'en repartant du point où ils en étaient arrivés avec Ehud Olmert, l'accord pourrait être finalisé en une semaine. Il a asssuré qu'il suffirait que Benjamin Netaniahu manifeste un désir sincère de négocier un accord de paix en déclarant vouloir baser les frontières à  venir sur la ligne de 1967, avec des modifications mutuellement acceptées, pour qu'il se présente aussitôt à  la table de négociation. Il a affirmé à  plusieurs reprises s'opposer à  une initiative palestinienne unilatérale, bien que plus de 120 pays reconnaissent d'ores et déjà  l'état palestinien dans le cadre des frontières de 1967.

Peu importe qui est de notre côté, a-t-il ajouté, ce que nous voulons c'est un accord de paix négocié, un accord entre deux états vivant en paix côte à  côte. Il a réitéré ce message tout au long de l'interview. Il a dit qu'il n'entérinerait jamais un état aux frontières provisoires, mais accepterait la mise en oeuvre graduelle d'un accord permanent.

Interrogé sur son désir de négocier avec le Hamas un retour à  l'unité, il a répondu que tant que les Palestiniens sont divisés, les Israéliens en prennent prétexte pour ne pas négocier, mais que s'il parle d'unité avec le Hamas, cela constitue un nouveau prétexte à  non-négociation. Lui seul a le droit légitime de négocier au nom des Palestiniens, a t-il dit, et le Hamas est d'accord sur ce point.

Il a ajouté que le Hamas accepte un état palestinien dans les frontières du 4 juin 1967 et qu'il croit possible de le persuader d'accepter la paix. Tout comme Gaza, le Hamas est partie prennante du peuple palestinien, bien que ce mouvement ait commis de graves crimes à  l'encontre de Palestiniens.

Le peuple palestinien a le droit de choisir l'homme qu'il veut placer à  sa tête. Si Abbas échoue à  réaliser ses promesses d'état palestinien et de paix, il démissionnera ; il y aura de nouvelles élections et le peuple décidera quoi faire. Il ne peut rien garantir quant à  ce qui se passerait alors ; mais l'une des éventualités est la fin de l'Autorité palestinienne, qui ferait d'Israël le seul responsable de ce qui adviendrait dans les Territoires.

Dana Weiss, la journaliste de Channel Two, lui a demandé avec insistance pourquoi il refusait de s'asseoir avec Netanyahu. Abbas a répondu qu'il avait passé plus de 15 heures avec Netanyahu, mais que celui-ci rejetait les deux conditions principales d'un accord : la reconnaissance des frontières du 4 juin 1967, modifiées par des échanges de territoires réciproques, pour base de la délimitation des deux états ; et un moratoire de la colonisation pendant la durée des négociations.

Dans ces conditions, que reste-t-il à  négocier ? Jamais un dirigeant palestinien n'a parlé de façon si nette, si claire et si déterminée de faire la paix. Dov Weissglas, chef de cabinet du Premier ministre sous Ariel Sharon, a dit lui aussi que Abbas était un homme de paix et qu'il était possible d'aboutir à  un règlement avec lui. Pour Weisglass, c'est sur Netanyahu que repose à  présent la pleine responsabilité de la négociation.

Le chef de cabinet de Netanyahu, Zvi Hauser, a eu une réaction assez dérisoire, disant qu'Abbas n'avait pas le sens des réalités, car comment pourrait-on aboutir au règlement d'un conflit vieux de 100 ans en une semaine ? Hauser l'a de nouveau accusé de n'être pas crédible. La situation ressemble un peu à  celles des tragédies grecques, où l'heure n'est jamais favorable jusqu'à  ce que tous finissent par mourir. Nous avons impérativement besoin que Netanyahu soit le dirigeant qui concluera la paix avec les Palestiniens, mais nous n'avons pas le temps d'attendre que la grà¢ce le touche, comme Olmert, Sharon et Yitzhak Rabin avant lui. Septembre sera vite là , et ce sera un moment critique.

Le Moyen-Orient est agité par une foule de gens qui refusent dorénavant de vivre sans liberté, indépendance ni dignité. La cible principale des Palestiniens n'est pas leur propre régime, bien qu'ils désirent presque tous de nouvelles élections. Ils s'élèvent avant tout contre l'occupation.

Tous ceux qui, dans le monde, sont favorables à  une solution à  deux états voient en Israël l'obstacle à  sa mise en oeuvre. L'occupation est rejetée par le monde entier.

Israël est de plus en plus isolé. Même les Juifs montrent des réticences envers la politique israélienne. Le refus de faire la paix sur la base des frontières de 1967, modifiée par des échanges de territoires, est inacceptable.

Les Palestiniens ont accepté de faire des concessions qui rendent la solution à  deux états possible et souhaitable. Avec des dirigeants comme Abbas du côté palestinien, c'est faire preuve d'une irresponsabilité criminelle que de ne pas mettre fin au conflit.

Brèves

Ce que disait Amos Os deux mois avant sa mort

Le 30 octobre 2018, la chaîne publique de télévision israélienne a diffusé une longue interview d’Amos Oz. J’en traduis ici les passages essentiels.

M. W.

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SUR LA HAINE

La leçon des dernières années est que le “cadeau” fait par Hitler et Staline, il y a quatre-vingt ans, est périmé. Hitler et Staline n’avaient pas l’intention de nous faire un cadeau, mais sans le vouloir ils ont légué au monde un certain sentiment de honte face au racisme et à la xénophobie. Or les gens redécouvrent la haine. Ils se lèvent le matin, et se mettent à haïr tous ceux qui ne leur ressemblent pas. C’est effrayant. Je ne crois pas qu’un homme qui pratique chaque jour la haine puisse être un homme heureux.

SUR SON MESSAGE

Je ne suis pas un retraité qui passe la journée sur son balcon et boit un verre de vin chaque soir; j’écris, je parle, je donne des conférences, je m’exprime. Mais je comprends parfaitement que le porteur d’un nouveau message ne doit pas être un mâle ashkénaze nanti et âgé. Je crois que le message doit venir de femmes et d’hommes plus jeunes, issus d’horizons très différents du mien. Cela fait des dizaines d’années que je parle, il est temps que d’autres prennent la parole.

SUR LA SOLUTION À DEUX ÉTATS

Il est intéressant de voir la droite colonisatrice et la gauche post-sioniste se mettre d’accord pour nous dire que la situation dans les territoires serait irréversible. Je crois que le seul fait irréversible est la mort (et je dois en faire personnellement l’expérience avant d’en être tout à fait certain). L’histoire, telle qu’elle s’est déroulée sous mes yeux, regorgeait de bouleversements imprévus. L’avenir tel que je le prévois, c’est-à-dire la solution à deux États, se réalisera-t-il à coup sûr? Non. Cet avenir est-il possible? Selon moi, il n’est pas seulement possible, il est absolument nécessaire.

Les gens qui déclarent: “Mettez-vous tous les deux dans le même lit, commencez à faire l’amour et non la guerre”, ces gens-là disent n’importe quoi. Après un siècle de violence et de haine, il est impossible de faire lit commun et d’entamer la lune de miel de l’État binational. Nous devons diviser la maison en deux appartements, devenir voisins; et peut-être, un jour, deviendrons-nous des amis. C’est ainsi que les choses se passent entre les humains.

SUR LA DÉMOCRATIE EN ISRAËL

Je suis inquiet quant à l’avenir de la démocratie en Israël, en raison des lois récentes dont beaucoup, sans être nécessairement fascistes, sont inutiles. Il est inutile d’édicter des lois pour nous faire aimer notre pays. Nous n’avons pas besoin d’une loi sur la fidélité [à l’État d’Israël] ni d’une loi définissant la nature [juive] de l’État.

Ayez un peu confiance. La plupart des Israéliens aiment Israël, bien que ce ne soit pas toujours facile. J’aime Israël, bien que souvent Israël fasse tout pour que je ne l’aime pas. Il ne faut pas édicter des lois sur la fidélité et l’amour, il faut être digne de fidélité et d’amour.

SUR SON STATUT D’ÉTERNEL MINORITAIRE

Je vais vous révéler un secret: de toute ma vie, je n’ai jamais été dans le camp majoritaire. J’ai grandi dans une famille appartenant au parti Hérout [de Menahem Begin]. Nous étions minoritaires. Durant de longues années j’ai été un ami proche de [Shimon] Pérès, et un peu aussi de [Yitzhak] Rabin. Mais ce n’est pas un secret que je n’ai jamais voté pour eux, et ils le savaient. Ma vie durant, j’ai fait partie de la minorité.

SUR LA RÉVOLUTION FÉMINISTE

La révolution féministe rend le monde meilleur. Elle corrige un mal qui dure depuis des millénaires. Comme dans tout mouvement qui aspire à la justice, on y trouve des éléments marginaux qui ne recherchent plus la justice mais la vengeance. Ce sont ces éléments marginaux que je crains, et non le mouvement dans son ensemble.

Entre l’aspiration à la justice et la soif de vengeance, la frontière est très mince. Aucun mouvement n’est vacciné contre le fanatisme – ni le mouvement politique auquel j’appartiens moi-même, ni le mouvement féministe.

SUR LE BILAN DE SA VIE

Bien sûr, j’ai peur de la mort. J’y pense souvent. Au cours de ma vie j’ai reçu beaucoup de coups, dans le domaine privé comme dans le domaine public. Mais, durant les dizaines d’années de mon existence, j’ai reçu tant de cadeaux: l’amour, les livres, la musique, les lieux… Rien de tout cela ne m’était dû, personne n’a signé de contrat en ma faveur. Je suis éternellement reconnaissant. Je voudrais partir avec le sentiment de n’avoir délibérément blessé personne. J’aimerais croire, en quittant ce monde, que certaines de mes paroles ont pu réconforter des personnes, en déranger ou en ébranler d’autres. Si je sais qu’une petite partie des dizaines de milliers de mots que j’ai écrits a eu une influence sur la vie de quelques personnes, cela me suffit: j’aurai quelque chose à montrer, là-haut, à la porte d’entrée.