La statue de Hessel, par Patrick Klugman, avocat

Suivi de Remarques, par Jean-Paul Vienne,

président du Comité de l'Isère du Mouvement de la Paix.

I - La statue de Hessel, par Patrick Klugman

Source : La règle du jeu, Blog

Il y a dans une gloire soudaine quelque chose de suspect. C'est vrai du gagnant d'un jeu de téléréalité dont le nom sitôt connu sera oublié ; ça l'est davantage encore des lauriers tardifs qui sont venus combler Stéphane Hessel à  l'âge de 93 ans.

La biographie de l'intéressé et la lecture fugace - il ne peut en être autrement - d'" indignez-vous !", son dernier opus, mettent en évidence un " malentendu Hessel ". Car il y a forcément un malentendu à  ce que l'auteur suranné d'un livret surfait ait pu donner lieu au phénomène d'édition que nous connaissons avec plus de 500.000 exemplaires vendus.

Notons en premier lieu que Stéphane Hessel est parvenu à  l'âge d'homme de la manière la plus courageuse et la plus noble qui soit, par la Résistance. Arrivé à  Londres en mai 1941, parachuté en France au mois de mars 1944, arrêté le 10 juillet suivant, il sera torturé et déporté avant de s'évader pour retrouver le territoire national libéré.

Ces hauts faits rappelés, l'itinéraire de l'intéressé est facile à  suivre jusqu'en 1948, date de l'adoption par l'O.N.U de la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme, pour laquelle il a servi en tant que jeune diplomate affecté au service du secrétaire de la commission des droits de l'homme. S'il ne fut ni le rédacteur ni le négociateur de cette norme majeure, au moins peut-il affirmer comme Fabrice à  Waterloo : j'y étais !

La suite paraît s'être déroulée sur un mode mineur puisque nul n'y trouve, à commencer par ses biographes, la trace d'un fait significatif en dehors du ronron confortable d'une carrière menée sous les lambris du quai d'Orsay. L'intéressé le confesse gentiment en reconnaissant que l'élection de François Mitterrand "a fait d'un diplomate assez étroitement spécialisé dans la coopération multilatérale, arrivé à deux ans de sa retraite, un ambassadeur de France."

S'il y a un "trou" bien connu dans la biographie de Jacques Vergès, le mot manque pour qualifier le demi-siècle durant lequel l'apôtre de la révolte semble essentiellement avoir usé de son devoir de réserve. Le constat est sévère mais il s'impose : M. Hessel paraît avoir traversé le siècle passé sur un siège passager. Jamais là mais jamais loin, le voici au soir de sa vie repus de titres et plus chargé de décorations qu'un maréchal soviétique. Cela n'est pas très grave mais tout de même un peu juste, lorsque l'on s'auto-proclame sur le tard, directeur de conscience de l'époque.
"Indignez vous !", est le digne reflet de son auteur.

Visiblement personne ne lit cet opuscule que tout le monde s'arrache. Il devenait donc urgent d'en briser le mystère pour en dévoiler la misère.

L'impression d'ensemble est celle d'un mauvais amuse-bouche, à  peine entamé déjà fini. Hessel risquant d'être pris de court a fait bref : onze petites pages que l'on qualifiera au mieux d'avant-propos (à un propos qui n'existe pas) et plus certainement, à la suite du slogan qui lui sert de titre, de tract dispendieusement distribué en librairie pour 3 euros.

Quoi qu'il en soit, cet insipide incipit ne fait pas dans le détail. A le lire, l'indignation ce serait comme le cochon, tout y est bon : "l'immense écart qui existe entre les très pauvres et les très riches (...)" ; "les droits de l'homme et l'état de la planète", tout, absolument tout y passe !

Bien sûr, il en va différemment pour son excellence Hessel. En indigné aguerri, il a SA Cause. Revenu d'un tour du malheur en quatre-vingt lignes, il est en mesure d'affirmer qu'il y a une souffrance qui supplanterait toutes les autres et que cette affliction suprême a pour nom Palestine, "cause principale de son indignation".

Le vieil ombragé a sa marotte, c'est entendu, mais également son explication qui mérite que l'on s'y arrête tant elle est moyenâgeuse pour ne pas dire scandaleuse. Le conflit israélo-palestinien trouverait sa source dans le comportement non pas des israéliens mais des "Juifs" : "que des juifs puissent perpétrer eux-mêmes des crimes de guerre c'est insupportable. Hélas l'histoire donne peu d'exemples de peuples qui tirent les leçons de leur propre histoire".

Les Palestiniens sont à l'inverse les "bons sauvages" de Monsieur l'ambassadeur et ils se trouvent en tant que tel, absous par avance de tout ce qui peut être fait ou perpétré en leur nom y compris le pire. Ainsi, si certaines factions palestiniennes s'adonnent au terrorisme, c'est regrettable bien sûr, mais ce serait dans l'ordre des choses car dixit M. Hessel, "«le terrorisme est une forme d'exaspération" et "dans la notion d'exaspération, il faut comprendre la violence comme une regrettable conclusion de situations inacceptables pour ceux qui les subissent".

Cette construction, parfaite justification du terrorisme, c'est-à-dire du fait de prendre délibérément des civils pour cible afin de les tuer, est moralement consternante, surtout lorsque elle est formulée par une autorité morale se réclamant de la non-violence.

La faillite ne serait pas complète si Monsieur Hessel n'était allé dilapider ce qu'il lui restait de crédit auprès de ceux qui veulent boycotter Israël, ce qui est illégal bien sûr, mais encore parfaitement immonde en ce que cela constitue un attentat qui frappe au coeur toute possibilité de paix et d'échange.

Je sais bien que ce que l'on aime chez ce vieux monsieur respectable, ce ne sont pas ses idées mais l'idée qu'on se fait de lui. Je suis évidemment conscient qu'on le contemple plus qu'on ne l'écoute et pour être complet, je me demande dans quelle mesure il n'est pas devenu l'otage du personnage de bonze embaumé et fardé qu'il représente pour une portion idéologiquement perdue de la gauche de la gauche ?

Je suis instruit de tout cela et pour autant, j'en veux à Hessel.

Je lui en veux de faire tant de mal à une cause qui m'est chère, la paix entre israéliens et palestiniens. Je lui en veux de faire passer des appels à la guerre pour du pacifisme, des thèses radicales pour l'expression d'opinions modérées et de rendre respectables des personnes qui ne le sont en rien.

Il paraît que cela ne mériterait pas mieux qu'un haussement d'épaule. J'avoue ne pas avoir cette "capacité d'indifférence" et je dois pour finir rendre au moins cet hommage minimal à  M. Stéphane Hessel : j'ai lu attentivement son livre et j'en ai été parfaitement indigné.

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II - Remarques, par Jean-Paul Vienne, président du Comité de l'Isère du Mouvement de la Paix.

Klugman prononce un jugement sévère sur l'opuscule de Stéphane Hessel, que l'on peut résumer ainsi : souvent creux, quelquefois déplacé, toujours naïf.

Je me sens tenu de rompre une lance en faveur de Hessel, ne serait-ce que parce qu'il est membre du Mouvement de la Paix, même si ses avis n'engagent, en général, que lui-même. Je n'évoquerai finalement pas l'oeuvre elle-même, mais entends me situer en son amont et en son aval.

En amont : il n'est pas vrai du tout que Hessel soit resté inerte et passif pendant 50 ans, comme Klugman l'affirme. Hessel existe dans ma propre vie militante depuis une bonne trentaine d'années au moins, sous forme de livres, de conférences, d'articles (notamment dans le " Monde Diplo ", ce qui ne plaira pas forcément à  tout le monde). Je suppose qu'il s'est engagé plus activement dès sa retraite, comme il convient à  un diplomate. Seulement son engagement ne lui avait encore jamais ouvert les portes de la notoriété jusque là . Pourquoi la notoriété vous tombe-t-elle tout d'un coup dessus, en ce cas à  93 ans, c'est ce qui mérite quelque réflexion.

En aval : ce qui compte beaucoup plus que l'oeuvre elle-même et ce qu'on en pense, c'est son succès lui-même, devenu un fait socio - politique en soi. Elle a acquis le statut de plus commun dénominateur d'un mouvement d'opposition, souvent diffus ou disparate jusque-là , mais assez général, de révolte contre un monde accaparé par la finance et qui vide la démocratie de tout sens, en France assez bien représenté par Sarkozy, de refus aussi, contre l'opinion sans doute d'une majorité d'Européens, du soutien à  très courte vue apporté à  l'actuelle politique du gouvernement israélien par la quasi-totalité des gouvernements occidentaux (contre l'intérêt même d'Israël, à  mon avis). L'opuscule est devenu une sorte d'étendard emblématique que l'on brandit (et pas seulement métaphoriquement) dans les manifs, jusque dans les pays d'Afrique du Nord, Tunisie et Algérie principalement ; ce n'est pas rien.

Côté politique, Hessel joue, là  comme ailleurs, les électrons libres. Je crois qu'il est tout à  la fois au Parti Socialiste et chez les Verts. En tout cas, tout le monde, ou presque, le revendique à  gauche.

Si on condamne Hessel, il faudrait aussi condamner aussi l'un de ses copains, un poids lourd de la pensée celui-là , Edgard Morin, avec qui il fait tandem depuis quelque temps et que rien ne sépare politiquement. Qui va oser s'en prendre à  Edgard Morin ? Et avec l'éditrice d'"Indignez-vous", Sylvie Crossman, qui revendique, elle aussi, sa judaïté, cela commence à  faire beaucoup de juifs récalcitrants. Et non des moindres.

Hessel, sa maîtrise des langues étrangères le lui permettant, répond à  quantité d'interviews dans la presse internationale. Il s'y définit comme " juif laïque, non croyant, comme citoyen du monde, dans la tradition juive d'Europe Centrale " (ce qui était, au moins, le cas de beaucoup de juifs de Vienne d'avant 1938) et se réfère amplement à  Spinoza, Marx, Freud, Einstein, Tucholsky, Heine, Feuchtwanger et Walter Benjamin (qu'il semble avoir bien connu). Il y a pire comme références.


Brèves

Joann Sfar
Affaire Sarah Halimi

OPINIONS
JOANN SFAR SUR L'AFFAIRE SARAH HALIMI : L'ANTISÉMITISME EST OBJECTIVEMENT DEVENU UNE CIRCONSTANCE ATTÉNUANTE
21 DÉCEMBRE 2019 6 MINUTES DE LECTURE

Depuis hier recircule sur Facebook un post de Joann Sfar daté de 2017, réaction de l’écrivain, auteur de bd et réalisateur, au premier jugement du meurtrier de Sarah Halimi, alors que le parquet avait choisi de ne pas retenir la motivation antisémite des motifs de mise en examen.

Contacté par Jewpop à la suite de la décision de la cour d’appel de Paris, qui a déclaré jeudi le tueur pénalement irresponsable, écartant ainsi la possibilité de le juger aux assises comme le réclamaient les proches de la victime, Joann Sfar nous a demandé de joindre à son texte de 2017 les précisions suivantes, à titre d’exergue :

Ceci est un ancien texte, publié à l’occasion du premier jugement de l’affaire Halimi. À l’époque, la justice réfutait la circonstance aggravante d’antisémitisme. Aujourd’hui, il y a du progrès, l’antisémitisme est objectivement devenu une circonstance atténuante. Un chauffard sous l’emprise du cannabis relève des tribunaux, pas un tueur de juive, semble-t-il. Le message aux juifs est limpide.

Le texte publié sur la page Facebook de Joann Sfar en 2017

Le truc, c’est que lorsque tu es juif, tu n’oses jamais dire que quoi que ce soit relève de l’antisémitisme parce que tu as peur qu’on te dise que tu pleurniches. Je ne connais l’affaire Sarah Halimi que par ce que les médias en disent. Si j’ai bien compris, un type traitait la dame juive de son immeuble de sale juive à chaque fois qu’il la voyait. Puis une nuit il pète un câble, il met la misère dans tout l’immeuble puis il s’enferme avec la dame. Il la massacre pendant des heures. La police est dans l’immeuble et n’intervient pas. Il hurle Allah hou Akbar tant qu’il peut puis il la jette par la fenêtre et elle meurt. Le type n’a jamais eu d’antécédents psychiatriques mais on le met quand même à l’asile. Si j’avais mauvais esprit, je dirais qu’en période électorale c’était peut-être une façon de s’acheter à peu de frais la paix civile.

On apprend aujourd’hui que le tribunal ne considère pas qu’il s’agit d’un crime antisémite. Finalement je ne suis pas juriste, je n’y connais rien. Il paraît que le coupable a affirmé que son motif n’était pas anti juif. C’était quoi, son motif ? Ça ne me regarde pas. Par contre, je commence à me demander ce que ça serait, un crime anti juif ? Si traiter une dame de sale juive puis la massacrer et la défenestrer ça ne suffit pas, il faut faire quoi ?

J’ai honte que ça soit toujours des juifs qui se trouvent à écrire qu’à force de vouloir éviter de faire des vagues nos forces de l’ordre nous donnent parfois l’impression qu’on gène. Je suis le moins communautaire du monde. Je suis le premier que ça énerve, quand des gens utilisent leur ethnie ou leur religion pour se faire plaindre. Mais là, c’est dur. On a un sentiment de « circulez y a rien à voir » qui me semble dangereux. À force de ne rien voir, j’ai le sentiment qu’on peut susciter des vocations. Ou alors il y a une circonstance atténuante de bêtise ? Je me souviens qu’on disait ça au moment du « gang des barbares ». On disait qu’ils étaient tellement bêtes qu’ils ne se rendaient pas compte.

Peut-être que je me trompe complètement. Qu’est ce qui se produit, en moi, lorsque j’ai honte d’écrire ces lignes ? Je déteste parler « en tant que juif ». On ne devrait pas avoir à le faire. Pour calmer les esprits, je suggère au tribunal d’édicter une jurisprudence claire et d’affirmer haut et fort qu’un crime antisémite, ça n’existe pas. Je crois que ça soulagerait beaucoup de monde. Ça nous évitera de nous creuser la tête à nous demander ce que l’assassin aurait pu faire de plus pour que le tribunal décèle dans son geste un soupçon de haine contre les juifs.

Joann Sfar