Juifs, votons en citoyens !

Une majorité d'électeurs juifs aurait décidé de voter pour Nicolas Sarkozy et fait activement campagne pour lui dans la communauté. C'est le choix de ces électeurs. C'est leur droit, qui n'appelle pas de commentaires autres que partisans, c'est-à-dire étrangers au débat communautaire. C'est pourquoi nous nous croyons tenus de réagir lorsqu'ils affirment voter pour tel président parce qu'ils sont Juifs. On pourrait s'interroger en effet sur les conséquences d'une affirmation qui laisse peser sur l'autre candidat un soupçon de judéophobie qui nous paraît à la fois diffamatoire vis-à-vis d'un possible futur président de la République et désastreux pour l'image des Juifs dans la société française.

Hollande / Sarkozy, les Juifs doivent-ils se choisir un candidat officiel entre les deux encore en lice au second tour ?

Si on considère que Nicolas Sarkosy, de confession catholique revendiquée, aurait un quart de "sang juif" dans les veines, on se recommande de critères racistes. Oublions donc, et observons les autres faits qui seraient censés faire de Nicolas Sarkozy le candidat naturel de l'électorat juif :

  • 1. "Il est bon pour nous". C'est là une mentalité de Juifs de l'Empire ottoman se recherchant un protecteur, pas de citoyens libres émancipés depuis plus de 200 ans. Mais admettons que ce critère-là soit celui retenu et examinons les prises de position des deux candidats sur les deux sujets intéressant la communauté : Israël et la lutte contre l'antisémitisme et pour la sécurité.
  • 2. Israël : il est incontestable que Nicolas Sarkozy a eu le mérite de rétablir des relations de plus grande amitié et confiance avec Israël. A-t-il tenu pour autant ses promesses vis-à-vis de la communauté ? La France a voté pour l'entrée de la Palestine à l'UNESCO. Recevant les dirigeants de J.Call, le président a publiquement proclamé son total accord avec eux. Enfin il est, de notoriété publique, en froid avec Benjamin Netanyaou, au point que même le très sarkozyste Richard Prasquier a cru devoir s'en émouvoir sur le site du CRIF. En face de lui François Hollande a lui aussi toujours exprimé son attachement à Israël, condamnant avec la plus grande fermeté les appels au boycott, affirmant son soutien à l'existence, la légitimité et la sécurité d'Israël.
    Résultat des courses ? Match nul : tous les deux sont d'authentiques amis d'Israël mais ils condamnent tous les deux la colonisation et la politique du gouvernement de droite d'Israël. On peut penser qu'ils ont tous les deux raisons ou tous les deux tort mais il serait malhonnête de présenter l'un comme un ami et l'autre comme un ennemi (on nous dira encore que Hollande est un type bien mais qu'il y a "son entourage" : Mélenchon, Joly, Guigou...) Il est vrai qu'il y a des gens à gauche dont les déclarations sont systématiquement anti-israéliennes, mais Hollande sera, seul, président, s'il est élu ; c'est lui qui décidera, et présenter les écologistes ou le front de gauche comme son entourage est une mauvaise interprétation de la situation qui prévaudrait après le 6 mai. Et d'ailleurs, entourage pour entourage, les Juifs doivent-ils préférer celui de Sarkozy, avec un Patrick Buisson gourou d'extrême-droite qui fait courir le candidat de l'UMP derrière Le Pen pour réaliser l'union des droites, qui cultive la nostalgie du pétainisme et fait proclamer par le président de la République que la France a des racines chrétiennes, ou avec un François Fillon qui assimile la cacherout et le Moyen-Age ?
  • 3. La lutte contre l'antisémitisme et pour la sécurité : il ne servirait à rien de nier la faillite de la gauche de 2000 à 2002 sur ce sujet. Doit-elle pour autant pénaliser les uns et avantager les autres jusqu'à la fin des temps ? L'élection présidentielle n'oppose pas la gauche à la droite : elle oppose deux hommes à la rencontre du peuple. Il faut juger chacun d'eux pour ce qu'il a fait et/ou promettra de faire, lui. Dans ce domaine, l'action de Nicolas Sarkozy a été irréprochable et la bienvenue. Quelle serait celle de François Hollande ? Tous ceux qui réfléchissent le savent : la même. Hollande, qui n'était pas sur la ligne de Daniel Vaillant (ministre de l'Intérieur de 2000 à 2002) et la condamnait, serait un président de la République intraitable sur ce sujet comme il l'a proclamé et laissé entrevoir lors du drame de Toulouse.
    Résultat des courses : match nul, tous les deux sont d'authentiques amis de la communauté, qui ont compris que c'était la France tout entière qui était agressée lorsque se produisait un événement antisémite. Et les Juifs feraient mieux de se réjouir de cette situation dont leurs ancêtres n'auraient jamais osé rêver plutôt que de faire la fine bouche.

En résumé, les électeurs juifs ont parfaitement le droit d'opter pour Nicolas Sarkozy afin de ne pas payer plus d'impôts, de voir perdurer le règne d'une pensée économique libérale, d'empêcher le vote des étrangers aux élections municipales ou de voir appliquer toute autre partie du programme du candidat de droite. C'est leur choix d'individus pris en fonction de considérations idéologiques ou d'intérêt personnel comme pour tous les autres électeurs français. Mais se prononcer pour le candidat de l'UMP en tant que Juifs est en revanche une posture illégitime qui stigmatise les Juifs ayant fait un autre choix, divise la communauté et donne du judaïsme une vision caricaturale bien propre à satisfaire les antisémites.

Les sages du judaïsme expliquaient que la Tour de Babel avait été détruite pour obliger les hommes à ne plus parler une seule langue, c'est-à-dire d'une seule voix. Ce message de pluralisme venu du meilleur de la tradition juive doit être plus que jamais préservé.

Le Cercle Bernard Lazare - Grenoble


Brèves

Ce que disait Amos Os deux mois avant sa mort

Le 30 octobre 2018, la chaîne publique de télévision israélienne a diffusé une longue interview d’Amos Oz. J’en traduis ici les passages essentiels.

M. W.

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SUR LA HAINE

La leçon des dernières années est que le “cadeau” fait par Hitler et Staline, il y a quatre-vingt ans, est périmé. Hitler et Staline n’avaient pas l’intention de nous faire un cadeau, mais sans le vouloir ils ont légué au monde un certain sentiment de honte face au racisme et à la xénophobie. Or les gens redécouvrent la haine. Ils se lèvent le matin, et se mettent à haïr tous ceux qui ne leur ressemblent pas. C’est effrayant. Je ne crois pas qu’un homme qui pratique chaque jour la haine puisse être un homme heureux.

SUR SON MESSAGE

Je ne suis pas un retraité qui passe la journée sur son balcon et boit un verre de vin chaque soir; j’écris, je parle, je donne des conférences, je m’exprime. Mais je comprends parfaitement que le porteur d’un nouveau message ne doit pas être un mâle ashkénaze nanti et âgé. Je crois que le message doit venir de femmes et d’hommes plus jeunes, issus d’horizons très différents du mien. Cela fait des dizaines d’années que je parle, il est temps que d’autres prennent la parole.

SUR LA SOLUTION À DEUX ÉTATS

Il est intéressant de voir la droite colonisatrice et la gauche post-sioniste se mettre d’accord pour nous dire que la situation dans les territoires serait irréversible. Je crois que le seul fait irréversible est la mort (et je dois en faire personnellement l’expérience avant d’en être tout à fait certain). L’histoire, telle qu’elle s’est déroulée sous mes yeux, regorgeait de bouleversements imprévus. L’avenir tel que je le prévois, c’est-à-dire la solution à deux États, se réalisera-t-il à coup sûr? Non. Cet avenir est-il possible? Selon moi, il n’est pas seulement possible, il est absolument nécessaire.

Les gens qui déclarent: “Mettez-vous tous les deux dans le même lit, commencez à faire l’amour et non la guerre”, ces gens-là disent n’importe quoi. Après un siècle de violence et de haine, il est impossible de faire lit commun et d’entamer la lune de miel de l’État binational. Nous devons diviser la maison en deux appartements, devenir voisins; et peut-être, un jour, deviendrons-nous des amis. C’est ainsi que les choses se passent entre les humains.

SUR LA DÉMOCRATIE EN ISRAËL

Je suis inquiet quant à l’avenir de la démocratie en Israël, en raison des lois récentes dont beaucoup, sans être nécessairement fascistes, sont inutiles. Il est inutile d’édicter des lois pour nous faire aimer notre pays. Nous n’avons pas besoin d’une loi sur la fidélité [à l’État d’Israël] ni d’une loi définissant la nature [juive] de l’État.

Ayez un peu confiance. La plupart des Israéliens aiment Israël, bien que ce ne soit pas toujours facile. J’aime Israël, bien que souvent Israël fasse tout pour que je ne l’aime pas. Il ne faut pas édicter des lois sur la fidélité et l’amour, il faut être digne de fidélité et d’amour.

SUR SON STATUT D’ÉTERNEL MINORITAIRE

Je vais vous révéler un secret: de toute ma vie, je n’ai jamais été dans le camp majoritaire. J’ai grandi dans une famille appartenant au parti Hérout [de Menahem Begin]. Nous étions minoritaires. Durant de longues années j’ai été un ami proche de [Shimon] Pérès, et un peu aussi de [Yitzhak] Rabin. Mais ce n’est pas un secret que je n’ai jamais voté pour eux, et ils le savaient. Ma vie durant, j’ai fait partie de la minorité.

SUR LA RÉVOLUTION FÉMINISTE

La révolution féministe rend le monde meilleur. Elle corrige un mal qui dure depuis des millénaires. Comme dans tout mouvement qui aspire à la justice, on y trouve des éléments marginaux qui ne recherchent plus la justice mais la vengeance. Ce sont ces éléments marginaux que je crains, et non le mouvement dans son ensemble.

Entre l’aspiration à la justice et la soif de vengeance, la frontière est très mince. Aucun mouvement n’est vacciné contre le fanatisme – ni le mouvement politique auquel j’appartiens moi-même, ni le mouvement féministe.

SUR LE BILAN DE SA VIE

Bien sûr, j’ai peur de la mort. J’y pense souvent. Au cours de ma vie j’ai reçu beaucoup de coups, dans le domaine privé comme dans le domaine public. Mais, durant les dizaines d’années de mon existence, j’ai reçu tant de cadeaux: l’amour, les livres, la musique, les lieux… Rien de tout cela ne m’était dû, personne n’a signé de contrat en ma faveur. Je suis éternellement reconnaissant. Je voudrais partir avec le sentiment de n’avoir délibérément blessé personne. J’aimerais croire, en quittant ce monde, que certaines de mes paroles ont pu réconforter des personnes, en déranger ou en ébranler d’autres. Si je sais qu’une petite partie des dizaines de milliers de mots que j’ai écrits a eu une influence sur la vie de quelques personnes, cela me suffit: j’aurai quelque chose à montrer, là-haut, à la porte d’entrée.