Appel du Cercle Bernard Lazare - Grenoble, 9 juillet 2014

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La mort de Gilad Shaer, Naftali Fraenkel et Eyal Yifrah a bouleversé tout Israël. Trois jeunes innocents, qui avaient toute la vie devant eux, kidnappés et lâchement assassinés par des barbares haineux. La communauté juive de France a partagé ce sentiment d’épouvante et de douleur, comme elle est aussi aujourd’hui très inquiète pour Israel, bombardée sur tout son territoire à l’heure d’une escalade de la violence que nous redoutons pour toutes les populations civiles de la région.

Mais au chagrin du deuil, il a fallu ajouter celui de la solitude dans laquelle nous l’avons vécu. La société française, quand il s’agit d’elle et non des responsables des partis de gouvernement, est prompte à condamner Israël même lorsque les victimes sont israéliennes. Ces petits étaient « des colons ». Et puis avec ce qui se passe au Proche-Orient, n’est-ce pas ? Les israéliens l’avaient un peu cherché. L’opinion condamna ce crime, oui mais…

Nous avions cru en rester là dans notre deuil et notre solitude. Nous étions encore trop optimistes. L’effroyable est venu répondre à l’effroyable. La honte a recouvert le deuil. Mohamed Abou Khdeir a donc été tué dans des conditions particulièrement atroces par d’autres barbares qui croyaient pouvoir laver le sang de trois innocents dans le sang d’un autre innocent. Se sont-ils souvenus, ces infâmes, du martyre de Hanina Ben Teradion dont le souvenir est rappelé tous les ans à Kippour, et des milliers de victimes juives suppliciées sur les bûchers de l’Inquisition en lui faisant subir le même sort ?

L’Etat d’Israël a été exemplaire dans sa recherche des coupables. Ils ont même été arrêtés avant les assassins des trois adolescents. Ils seront jugés et ils seront punis. Benjamin Natanyaou a dit sur ce drame des mots sans ambiguïté et que nous approuvons. Il serait illusoire de croire pour autant que nous pouvons tourner à présent la page. Chaque crime qui se produit au Proche-Orient nous fait avancer d’un pas vers l’abîme moral, politique et sécuritaire qui nous menace collectivement. De cette situation de crise, il nous faut tirer toutes les conclusions.

Israël ne peut se contenter de l’arrestation et du jugement des coupables (si les interpellés le sont bien, comme le laissent à penser leurs aveux) et des mesures prises, à juste titre, contre ses citoyens et ses militaires qui ont posté des propos haineux sur internet. 35 000 Israéliens avaient approuvé par avance la vengeance sur les arabes, c’est-à-dire légitimé par anticipation l’assassinat du petit Mohamed. Depuis trop longtemps, quelques rabbins extrémistes et les activistes du « Prix à payer » entretiennent le terreau où a poussé ce crime.

Israël se trouve à un moment crucial de son histoire s’il veut maintenir son caractère démocratique et authentiquement juif. L’Etat doit sévèrement réagir, sans plus faire preuve de la moindre complaisance vis-à-vis des extrémistes, car celle-ci leur a trop longtemps laissé croire qu’ils étaient tolérés, et donc, d’une certaine façon, soutenus. Par ailleurs les assassins palestiniens se cachant, parait-il, dans une zone sous souveraineté palestinienne, il faut que l'Autorité palestinienne fasse elle aussi son travail.

En France, les témoignages de compréhension envers les auteurs du crime (au nom d’une prétendue loi du Talion mal interprétée par des ignorants) ont fleuri sur les réseaux sociaux. Alors que la famille Fraenkel donnait l’exemple de la grandeur et de la dignité, en condamnant le meurtre de Mohamed et en rencontrant ses parents pour un soutien mutuel, de trop nombreux juifs ont tenu des propos que ni l’émotion ni la tristesse, aussi grandes qu’elles puissent légitimement être, ne suffisent à justifier.

Nous n’avons pas le droit d’écrire, comme on le lit pourtant abondamment, que c’est un crime condamnable, oui mais… Dans ce cas, aussi bien que dans l’autre, il y a dans ce mais la faillite du sentiment d’appartenance à l’espèce humaine indivisible. Ce sont les valeurs juives les plus élémentaires qui se voient bafouées par ces discours. Nous ne pouvons en aucun cas l’accepter.

C’est pourquoi le Cercle Bernard-Lazare demande au CRIF, au grand rabbin de France, au consistoire, aux autorités religieuses juives non affiliées au consistoire de prendre, ensemble, des initiatives publiques et de porter une parole forte auprès de nos coreligionnaires pour condamner avec la plus grande fermeté ces appels à la haine et dire à leurs auteurs qu’ils ne sauraient parler au nom de la communauté juive ni au nom de la défense d’Israël. Nous appelons aussi à une initiative prise avec les représentants de l’Islam de France pour faire connaître à nos compatriotes que nous nous sentons réunis dans un même deuil pour Gilad Shaer, Naftali Fraenkel, Eyal Yifrah et Mohamed Abou Khdeir.

Un seul mot d’ordre à ces initiatives : la très belle parole de Yeshayahou Leibowitz : « Nous ne naissons ni dans le judaïsme, ni dans le christianisme, ni dans l’Islam, nous naissons dans l’humanité ».

Cette parole est la seule acceptable dans le cadre de la République.

Cercle Bernard Lazare - Grenoble


Brèves

Notre-Dame de Paris, vaisseau amiral des humanités

Par Catherine Kintzler, Mezetullele, 16 avril 2019

L’un des premiers articles de ce site (Mezetullele) fut consacré au glas qui résonna à la cathédrale de Paris, après l’attentat meurtrier contre Charlie-Hebdo en janvier 2015. Je n’oublierai jamais que le sombre et puissant bourdon sonna, oui, pour des « mécréants », signant ainsi, une nouvelle fois, l’inscription de Notre-Dame de Paris dans l’histoire nationale et universelle : ce monument au sens plein du terme appartient à tous. Il appartient à tous dorénavant de le célébrer et d’en prendre la relève.

Je n’oublie pas non plus que, quand j’entre dans une église de mon pays pour y voir quelque merveille, pour y goûter l’invitation à la sérénité, pour y vibrer à l’harmonie que de grands musiciens ont su faire entendre aussi bien à l’autel qu’au théâtre, personne ne me surveille pour voir si je me signe, personne ne me demande une quelconque génuflexion. Et cela est juste, car les œuvres, dans leur superbe auto-suffisance, n’ont pas besoin d’un directeur de conscience qui mette leur contemplation sous condition. Pour que chacun les admire, les inscrive aux humanités, les œuvres réclament quelques lumières, un peu d’attention et d’instruction. Alors, je m’incline librement et mentalement devant des siècles de pensée, de savoir, de savoir-faire offerts par ce trésor, cette « âme résumée » de civilisation dans un grandiose tracé de pierre, de bois et de verre rythmé par le nombre d’or.

Maintes fois, empruntant une ligne de métro qui, depuis un viaduc sur la Seine à l’Est de Paris, offre une vue sur l’élégante pointe orientale de l’île de la Cité, avec l’abside et le chevet de la cathédrale apparaissant alors comme un vaisseau, j’en ai voulu à mes compagnons éphémères de trajet de regarder ailleurs ou, pire, de rester les yeux rivés sur l’écran d’un candy crush. Je me retenais de leur crier : ouvrez les yeux, relevez la tête et tournez-la de ce côté !

Peut-être quelques-uns ce matin, en jetant un œil effaré sur le tableau encore fumant, auront-ils regret de n’avoir pas conservé en eux, pour redonner à Paris la gracieuse poupe de son vaisseau, le souvenir vivant de ce qu’ils avaient tous les jours sous les yeux. Et que ce vaisseau amiral des humanités, entamé par les flammes et battu par les flots, avec tout ce qu’il embarque et représente, ne sombre pas : c’est leur affaire, c’est notre affaire.