Elie Barnavi : La double gifle de Netanyahou à la France et au sionisme

Cet article a été publié le 13 janvier 2015 par i24news.

L’appel aux Juifs de France du Premier ministre Benyamin Netanyahou à faire leurs bagages et à venir toutes affaires cessantes joindre leurs frères d’Israël est embarrassant à plusieurs titres.

Sur le plan diplomatique, il fait fi de la simple décence de mise entre peuples et gouvernements amis. Il faut avoir un petit esprit pour ne pas voir que le moment était particulièrement mal choisi pour inciter une catégorie de citoyens français à tourner le dos à leur pays. La France vient de subir un assaut brutal contre deux des composantes essentielles de son être collectif, naturellement, logiquement liées dans l’esprit des tueurs : dans l’ordre de l’apparition sur la scène de l’horreur, un journal satirique, représentant volontaire et évident des libertés dont la République est garante ; et la communauté juive, symbole éminent entre tous de la diversité de ses citoyens unis autour de ses valeurs.

Ce n’est pas un hasard si le Premier ministre français Manuel Valls a déclaré, étonnantes paroles, que “La France sans les Juifs de France n’est plus la France”. Sur le plan des simples faits, c’est encore pire. Il faut rappeler à M. Netanyahou et aux agités qui invitent Tsahal à préparer une nouvelle «opération Moïse» que la France n’est pas l’Ethiopie. C’est une démocratie ancienne et puissante, où vit la deuxième plus grande communauté juive de la Diaspora, et ce n’est certainement pas un accident de l’Histoire.

Que ce pays abrite aussi la plus grosse communauté musulmane d’Occident, dont une fraction n’a que faire des valeurs de la République et concentre sa détestation sur les Juifs, c’est un fait. Que ladite République n’ait pas encore trouvé le moyen d’apaiser les tensions communautaires qui la déchirent, c’est un autre fait. Mais la France n’est pas la seule dans ce cas, même si sa configuration démographique particulière, son engagement militaire sur des théâtres d’opérations lointains et un certain désenchantement que les Français nomment « déclinisme », la rendent plus sensibles que d’autres aux menaces qui pèsent sur l’ensemble de l’Europe.

Aussi bien, l’appel du Premier ministre, à l’évidence plus intéressé par sa campagne électorale que par les réalités d’outre-mer – ah! l’admirable jeu de coudes qui lui a permis de se propulser au premier rang de la manifestation du 11 janvier, aux côtés du président du Mali Ibrahim Boubacar Keïta, et juste devant Mahmoud Abbas, moins habile que lui –, n’a pas manqué de susciter au sein de la communauté juive française et européenne un malaise que ses dirigeants ne se sont pas privés d’exprimer.

Enfin, l’appel paniquard du Premier ministre est une gifle infligée à l’idéologie nationale du peuple juif. Le sionisme a fait trois promesses : transformer un vieux peuple en une nation et créer pour cette nation un Etat souverain ; assurer un refuge aux Juifs persécutés de par le monde, sujets de gouvernements despotiques de pays antisémites ; et pour tous les autres, offrir, pour la première fois depuis la chute du Temple, le choix entre une existence nationale pleine et les « pots de viande de l’Exil ». Ces trois promesses, il les a toutes tenues. L’Etat juif est là, et comment. Les judaïtés persécutées d’Union soviétique et d’ailleurs ont trouvé le chemin d’Israël. Il n’y a plus désormais de « Juifs du silence », seulement des communautés juives vivant dans des régimes démocratiques.

Et les Juifs de ces communautés font ce qu’ils veulent, et le plus souvent veulent rester là où ils sont. Sept mille Juifs français ont fait le choix de l’alya en 2014, et c’est tant mieux ; mais cela ne fait jamais que 1% du judaïsme français. Un sioniste conséquent, qui pense que la place des Juifs du monde entier est en Israël, regrettera qu’ils ne soient pas plus nombreux.

Mais le même, s’il n’est pas aveuglé par les préjugés et ne méprise pas les faits, admettra que la « montée » en Israël doit être le choix de la conscience plutôt que celui de la panique. Celui-là se retrouvera dans les mots dignes et simples de Joël Mergui, président du Consistoire central israélite de France: « Je ne veux plus jamais entendre que les Juifs ont peur. Les Juifs doivent savoir qu’ils ont à choisir avec leur cœur. Ils aiment la France. S’ils choisissent Israël, il ne faut pas que ce soit par peur ».

Au fait, le sionisme avait fait une quatrième promesse, qui lui reste à réaliser : normaliser la question juive une fois pour toutes, en assurant à l’Etat qu’il a porté sur les fonts baptismaux la paix avec ses voisins. Car après tout, le pays où les Juifs se trouvent le plus en danger de mort n’est pas la France, mais Israël.

Et si les princes qui nous gouvernent, au lieu d’agacer les goyim avec des déclarations inopportunes, s’inquiétaient aussi un tantinet de cette promesse-là ? Qui sait, peut-être les communautés de la Diaspora, celle de la France incluse, en tireraient-elles quelque avantage ?


Brèves

Ce que disait Amos Os deux mois avant sa mort

Le 30 octobre 2018, la chaîne publique de télévision israélienne a diffusé une longue interview d’Amos Oz. J’en traduis ici les passages essentiels.

M. W.

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SUR LA HAINE

La leçon des dernières années est que le “cadeau” fait par Hitler et Staline, il y a quatre-vingt ans, est périmé. Hitler et Staline n’avaient pas l’intention de nous faire un cadeau, mais sans le vouloir ils ont légué au monde un certain sentiment de honte face au racisme et à la xénophobie. Or les gens redécouvrent la haine. Ils se lèvent le matin, et se mettent à haïr tous ceux qui ne leur ressemblent pas. C’est effrayant. Je ne crois pas qu’un homme qui pratique chaque jour la haine puisse être un homme heureux.

SUR SON MESSAGE

Je ne suis pas un retraité qui passe la journée sur son balcon et boit un verre de vin chaque soir; j’écris, je parle, je donne des conférences, je m’exprime. Mais je comprends parfaitement que le porteur d’un nouveau message ne doit pas être un mâle ashkénaze nanti et âgé. Je crois que le message doit venir de femmes et d’hommes plus jeunes, issus d’horizons très différents du mien. Cela fait des dizaines d’années que je parle, il est temps que d’autres prennent la parole.

SUR LA SOLUTION À DEUX ÉTATS

Il est intéressant de voir la droite colonisatrice et la gauche post-sioniste se mettre d’accord pour nous dire que la situation dans les territoires serait irréversible. Je crois que le seul fait irréversible est la mort (et je dois en faire personnellement l’expérience avant d’en être tout à fait certain). L’histoire, telle qu’elle s’est déroulée sous mes yeux, regorgeait de bouleversements imprévus. L’avenir tel que je le prévois, c’est-à-dire la solution à deux États, se réalisera-t-il à coup sûr? Non. Cet avenir est-il possible? Selon moi, il n’est pas seulement possible, il est absolument nécessaire.

Les gens qui déclarent: “Mettez-vous tous les deux dans le même lit, commencez à faire l’amour et non la guerre”, ces gens-là disent n’importe quoi. Après un siècle de violence et de haine, il est impossible de faire lit commun et d’entamer la lune de miel de l’État binational. Nous devons diviser la maison en deux appartements, devenir voisins; et peut-être, un jour, deviendrons-nous des amis. C’est ainsi que les choses se passent entre les humains.

SUR LA DÉMOCRATIE EN ISRAËL

Je suis inquiet quant à l’avenir de la démocratie en Israël, en raison des lois récentes dont beaucoup, sans être nécessairement fascistes, sont inutiles. Il est inutile d’édicter des lois pour nous faire aimer notre pays. Nous n’avons pas besoin d’une loi sur la fidélité [à l’État d’Israël] ni d’une loi définissant la nature [juive] de l’État.

Ayez un peu confiance. La plupart des Israéliens aiment Israël, bien que ce ne soit pas toujours facile. J’aime Israël, bien que souvent Israël fasse tout pour que je ne l’aime pas. Il ne faut pas édicter des lois sur la fidélité et l’amour, il faut être digne de fidélité et d’amour.

SUR SON STATUT D’ÉTERNEL MINORITAIRE

Je vais vous révéler un secret: de toute ma vie, je n’ai jamais été dans le camp majoritaire. J’ai grandi dans une famille appartenant au parti Hérout [de Menahem Begin]. Nous étions minoritaires. Durant de longues années j’ai été un ami proche de [Shimon] Pérès, et un peu aussi de [Yitzhak] Rabin. Mais ce n’est pas un secret que je n’ai jamais voté pour eux, et ils le savaient. Ma vie durant, j’ai fait partie de la minorité.

SUR LA RÉVOLUTION FÉMINISTE

La révolution féministe rend le monde meilleur. Elle corrige un mal qui dure depuis des millénaires. Comme dans tout mouvement qui aspire à la justice, on y trouve des éléments marginaux qui ne recherchent plus la justice mais la vengeance. Ce sont ces éléments marginaux que je crains, et non le mouvement dans son ensemble.

Entre l’aspiration à la justice et la soif de vengeance, la frontière est très mince. Aucun mouvement n’est vacciné contre le fanatisme – ni le mouvement politique auquel j’appartiens moi-même, ni le mouvement féministe.

SUR LE BILAN DE SA VIE

Bien sûr, j’ai peur de la mort. J’y pense souvent. Au cours de ma vie j’ai reçu beaucoup de coups, dans le domaine privé comme dans le domaine public. Mais, durant les dizaines d’années de mon existence, j’ai reçu tant de cadeaux: l’amour, les livres, la musique, les lieux… Rien de tout cela ne m’était dû, personne n’a signé de contrat en ma faveur. Je suis éternellement reconnaissant. Je voudrais partir avec le sentiment de n’avoir délibérément blessé personne. J’aimerais croire, en quittant ce monde, que certaines de mes paroles ont pu réconforter des personnes, en déranger ou en ébranler d’autres. Si je sais qu’une petite partie des dizaines de milliers de mots que j’ai écrits a eu une influence sur la vie de quelques personnes, cela me suffit: j’aurai quelque chose à montrer, là-haut, à la porte d’entrée.