Ghaleb Bencheikh : Il faut refonder la pensée théologique de l'Islam

Le Monde.fr, 20 janvier 2015

Ghaleb Bencheikh est islamologue et membre de la délégation des droits de l’homme.

Le terrorisme abject a frappé au cœur de Paris. Et nous ne pouvons pas nous contenter seulement de dénoncer ces actes qui nous révulsent ni nous résoudre dans une résignation morose à subir la prochaine attaque.

Les djihadistes ont décidé de déclencher une conflagration généralisée s’étalant sur un arc depuis le nord Nigéria jusqu’à l’Île de Jolo (Philippines). Chaque jour des dizaines de vies sont fauchées par une guerre menée au nom de l’islam avec toutes les logorrhées dégénérées qui usurpent son vocabulaire devenu anxiogène. Les exactions qui sont commises nous scandalisent et offensent nos consciences. L’incendie ne semble pas fixé, bien au contraire, ses flammes voudraient nous atteindre en France

Il est de notre responsabilité, d’abord à nous, citoyens musulmans, de nous opposer à tout ce qui l’attise et l’entretient. Nous ne le faisons pas pour obéir à telle injonction ni parce que nous sommes sommés de nous « désolidariser ». Nous agissons de la sorte mus que nous sommes par une très haute idée de la liberté et de la fraternité.

Après l’affliction, il est temps de reconnaître, dans la lucidité, les manquements à l’éthique de l’altérité qui altèrent des communautés musulmanes ignares et déstructurées. Le drame réside dans le discours martial puisé dans la partie belligène du patrimoine religieux – conforme à une vision du monde dépassée, propre à un temps éculé - qui n’a pas été dévitalisée. Des sermonnaires doctrinaires le profèrent pour « défendre » une religion qu’ils dénaturent et avilissent. Plus que sa caducité, il est temps de le déclarer antihumaniste.

Au-delà des simples réformettes, plus qu’un aggiornamento, qui s’apparentent à une cautérisation d’une jambe en bois, c’est à une refondation de la pensée théologique qu’il faut en appeler, je ne cesse de le requérir et m’étais égosillé à l’exprimer. En finir avec la « raison religieuse » et la « pensée magique », se soustraire à l’argument d’autorité, déplacer les préoccupations de la croyance vers les problématiques de la connaissance, relèvent d’une nécessité impérieuse. L’on n’aura plus à infantiliser des esprits ni à culpabiliser des consciences. Les chantiers sont titanesques : la laïcité, l’égalité foncière entre les êtres, la liberté d’expression, la garantie de pouvoir abjurer sa croyance, la désacralisation de la violence, sont des antidotes primordiaux exigés.

Le discours incantatoire ne règle rien. Ce n’est plus possible de pérorer que l’islam c’est la paix. Bien que nous connaissions la miséricorde enseignée par sa version standard, c’est aussi une compréhension obscurantiste, passéiste et rétrograde d’une partie du patrimoine calcifié qui est la cause de tous nos maux. Il faut la dirimer. Nous ne voulons pas que la partie gangrène le tout. La scansion de l’antienne islamiste est justifiée par une lecture biaisée d’une construction humaine sacralisée et garantie par « le divin ».

Il est temps de la sortir des enfermements doctrinaux. L’inapplicabilité d’un certain nombre de textes du corpus religieux est une réalité objective. Nous en tirons les conséquences. Je regrette que nous ne l’ayons pas fait en France. Aucun colloque de grande envergure n’a pu se tenir, aucun symposium important n’a été organisé ; pas la moindre conférence sérieuse n’a été animée pour pourfendre les thèses islamistes. La pusillanimité de nos « hiérarques » nous a causés beaucoup de torts. Leur incurie nous laisse attendre, tétanisés, la tragédie d’après.

Face à la barbarie, il vaut mieux vivre peu et en phase avec ses convictions humanistes que de végéter longtemps en étant complice par l’inaction de ce qu’on dénonce. Des régimes politiques sévissent sans légitimité démocratique, gouvernent en idéologisant la religion et participent à la coalition qui bombarde le monstre Daech. Alors que ce dernier est le wahhâbisme en actes, rien d’autre. C’est le salafisme, la cruauté en sus.

Marre de la criminalisation de l’apostasie, des châtiments corporels, de la minoration de la femme, de la captation des consciences et de l’intolérance religieuse. Il incombe aux théologiens de décréter le wahhabisme attentatoire à la dignité humaine.

Renouer surtout avec l’humanisme d’expression arabe qui a prévalu en contextes islamiques et le conjuguer avec toutes les sagesses de l’humanité. Il est affligeant qu’il soit oblitéré, effacé des mémoires et totalement occulté. Ravaler le délabrement moral, en finir avec l’indigence intellectuelle et la déshérence culturelle. L’extrémisme est le culte sans la culture ; le fondamentalisme est la croyance sans la connaissance.

L’éducation, la culture et l’inclination pour les valeurs esthétiques libèrent les esprits, élèvent les âmes, polissent les cœurs et les assainissent de tous les germes du ressentiment et de la haine. Faisons de cet événement tragique un avènement spécifique inaugural d’une ère promise d’une nation pour tous.


Brèves

Joann Sfar
Affaire Sarah Halimi

OPINIONS
JOANN SFAR SUR L'AFFAIRE SARAH HALIMI : L'ANTISÉMITISME EST OBJECTIVEMENT DEVENU UNE CIRCONSTANCE ATTÉNUANTE
21 DÉCEMBRE 2019 6 MINUTES DE LECTURE

Depuis hier recircule sur Facebook un post de Joann Sfar daté de 2017, réaction de l’écrivain, auteur de bd et réalisateur, au premier jugement du meurtrier de Sarah Halimi, alors que le parquet avait choisi de ne pas retenir la motivation antisémite des motifs de mise en examen.

Contacté par Jewpop à la suite de la décision de la cour d’appel de Paris, qui a déclaré jeudi le tueur pénalement irresponsable, écartant ainsi la possibilité de le juger aux assises comme le réclamaient les proches de la victime, Joann Sfar nous a demandé de joindre à son texte de 2017 les précisions suivantes, à titre d’exergue :

Ceci est un ancien texte, publié à l’occasion du premier jugement de l’affaire Halimi. À l’époque, la justice réfutait la circonstance aggravante d’antisémitisme. Aujourd’hui, il y a du progrès, l’antisémitisme est objectivement devenu une circonstance atténuante. Un chauffard sous l’emprise du cannabis relève des tribunaux, pas un tueur de juive, semble-t-il. Le message aux juifs est limpide.

Le texte publié sur la page Facebook de Joann Sfar en 2017

Le truc, c’est que lorsque tu es juif, tu n’oses jamais dire que quoi que ce soit relève de l’antisémitisme parce que tu as peur qu’on te dise que tu pleurniches. Je ne connais l’affaire Sarah Halimi que par ce que les médias en disent. Si j’ai bien compris, un type traitait la dame juive de son immeuble de sale juive à chaque fois qu’il la voyait. Puis une nuit il pète un câble, il met la misère dans tout l’immeuble puis il s’enferme avec la dame. Il la massacre pendant des heures. La police est dans l’immeuble et n’intervient pas. Il hurle Allah hou Akbar tant qu’il peut puis il la jette par la fenêtre et elle meurt. Le type n’a jamais eu d’antécédents psychiatriques mais on le met quand même à l’asile. Si j’avais mauvais esprit, je dirais qu’en période électorale c’était peut-être une façon de s’acheter à peu de frais la paix civile.

On apprend aujourd’hui que le tribunal ne considère pas qu’il s’agit d’un crime antisémite. Finalement je ne suis pas juriste, je n’y connais rien. Il paraît que le coupable a affirmé que son motif n’était pas anti juif. C’était quoi, son motif ? Ça ne me regarde pas. Par contre, je commence à me demander ce que ça serait, un crime anti juif ? Si traiter une dame de sale juive puis la massacrer et la défenestrer ça ne suffit pas, il faut faire quoi ?

J’ai honte que ça soit toujours des juifs qui se trouvent à écrire qu’à force de vouloir éviter de faire des vagues nos forces de l’ordre nous donnent parfois l’impression qu’on gène. Je suis le moins communautaire du monde. Je suis le premier que ça énerve, quand des gens utilisent leur ethnie ou leur religion pour se faire plaindre. Mais là, c’est dur. On a un sentiment de « circulez y a rien à voir » qui me semble dangereux. À force de ne rien voir, j’ai le sentiment qu’on peut susciter des vocations. Ou alors il y a une circonstance atténuante de bêtise ? Je me souviens qu’on disait ça au moment du « gang des barbares ». On disait qu’ils étaient tellement bêtes qu’ils ne se rendaient pas compte.

Peut-être que je me trompe complètement. Qu’est ce qui se produit, en moi, lorsque j’ai honte d’écrire ces lignes ? Je déteste parler « en tant que juif ». On ne devrait pas avoir à le faire. Pour calmer les esprits, je suggère au tribunal d’édicter une jurisprudence claire et d’affirmer haut et fort qu’un crime antisémite, ça n’existe pas. Je crois que ça soulagerait beaucoup de monde. Ça nous évitera de nous creuser la tête à nous demander ce que l’assassin aurait pu faire de plus pour que le tribunal décèle dans son geste un soupçon de haine contre les juifs.

Joann Sfar