Elie Barnavi : L'assaut contre la démocratie, publié dans Regards n°834

CCLJ - Centre Communautaire Laïc Juif David Susskind

Le point de vue d'Elie Barnavi
Publié dans Regards n°834, mardi 2 Février 2016

L'assaut contre la démocratie

par Elie Barnavi, ancien ambassadeur d'Israël

La démocratie israélienne vit aujourd’hui une mutation inattendue. Ne retenant plus que la suprématie de la majorité, elle se débarrasse progressivement de tous les attributs de la démocratie libérale pour évoluer vers un modèle de « démocratie dirigée », tel que Viktor Orban ou Recep Tayyip Erdogan l’envisagent.

L'autre jour, dans un studio de la chaîne parlementaire, un débat opposait deux anciens ambassadeurs, Zvi Mazel et Ilan Baruch. Le premier est un homme de droite, voire d’extrême droite. Le second a représenté Israël en Afrique du Sud, avant de quitter avec fracas le ministère des Affaires étrangères en protestation contre la politique du tandem Netanyahou- Lieberman. C’est un homme de gauche, président du conseil politique du Forum des organisations pour la paix.

La discussion est vive, ce qui est normal. Ce qui l’est moins est qu’au détour d’une phrase, Mazel traite Baruch de « traître » et affirme qu’il devrait être traîné devant les tribunaux en tant que tel. Ailleurs, en temps de guerre, explique-t-il, on fusille ce genre de personnages. Or, nous sommes en guerre…

Quel crime a commis Baruch pour mériter le poteau ? Avec deux collègues, Alon Liel, ancien directeur général du ministère des Affaires étrangères, et l’auteur de ces lignes, il a approché le gouvernement brésilien par l’entremise de son ambassadeur en Israël, afin de l’inviter à ne pas donner son agrément à la nomination de Dany Dayan comme ambassadeur d’Israël à Brasilia. En effet, ledit Dayan ne se contente pas d’habiter dans une colonie au-delà de la Ligne verte ; il a présidé pendant des années le Conseil des implantations de « Judée- Samarie », autrement dit il a incarné une politique et une entreprise illégales, et, ce qui est plus grave aux yeux des patriotes que nous sommes, dangereuses pour la survie même de l’Etat d’Israël.

Mazel est un agité, mais il n’est pas fou. Il relève d’un contexte et d’une atmosphère. Sur les campus sévit un groupe fascisant nommé Im Tirtzou (« Si vous le voulez », Ô mânes d’Herzl !), qui harasse tous ceux qui ne se conforment pas à sa lecture du sionisme. Son dernier exploit : une campagne à la Stürmer contre les « taupes » israéliennes au service de l’étranger. Dans les localités de Cisjordanie, mais aussi en deçà de la Ligne verte, des rabbins payés par l’Etat prêchent une version du judaïsme ouvertement suprématiste, et une organisation comme Lehava entend lutter contre « l’assimilation » en préservant la pureté des filles d’Israël des sales pattes d’Ismaël. Je n’invente rien.

Tous ces gens disposent de relais à la Knesset et au sein du gouvernement, le plus droitier de l’histoire du pays. Ce qu’Im Tirtzou et Lehava font dans la rue, le pouvoir lui assure l’assise législative et administrative. L’obsession de Lehava a trouvé sa traduction officielle par ce qui reste à ce jour l’exemple le plus grotesque d’absolutisme administratif : la décision d’une commission de l’Education nationale de rayer de la liste des lectures suggérées aux élèves de terminale un roman de Dorit Rabinyan qui met en scène les amours new-yorkaises d’une Israélienne juive et d’un Palestinien. C’est que, voyez-vous, à l’âge tendre de l’adolescence, on n’a pas encore une vision bien claire de l’impératif de la « préservation des identités ethniques » et des « dangers de l’assimilation ». Derrière les formulations alambiquées des analphabètes de ladite commission se lit la peur primordiale du mélange des sangs. Naftali Bennett, chef du parti national-religieux HaBayit HaYehoudi (Le Foyer juif) et ministre de l’Education, a endossé la décision.

Quant aux « taupes » d’Im Tirtzou, un projet de loi d’Ayelet Shaked, membre du parti de Bennett et ministre de la Justice, en fait son affaire. Le texte, qui vient d’être adopté par le comité législatif ministériel avant de passer en première lecture à la Knesset, prive les ONG qui reçoivent plus de la moitié de leur financement de gouvernements étrangers de leur statut d’exonération fiscale, leur enjoint de se déclarer sur tous leurs documents comme « agents étrangers », et exige que leurs représentants portent un badge indiquant cette infamante qualification à chaque fois qu’ils arpentent les couloirs du Parlement. Tout cela au nom de la « transparence », une ficelle grosse, même selon les standards de la vie publique locale. Les organisations de droite étant financées par de riches donateurs privés, il s’agit bien évidemment de rogner les ailes des organisations de défense des droits de l’homme, qui seules bénéficient de l’aide d’agences gouvernementales étrangères, surtout européennes.

La démocratie, c’est fondamentalement quatre choses : le gouvernement de la majorité, le respect des droits de la minorité, une justice indépendante, et une société civile vigoureuse qui s’exprime et s’organise librement. Pour la coalition au pouvoir à Jérusalem, la démocratie se résume à la première : j’ai gagné les élections, donc je fais ce que je veux. Est-ce à dire que la démocratie israélienne est morte et enterrée ? Non. Mais elle passe insensiblement à la « démocratie non libérale » chère à Viktor Orban. L’équilibre délicat, légué par l’histoire, entre son caractère juif et son régime démocratique, est désormais rompu. Un texte pendant à la Knesset, la « Loi fondamentale : Israël Etat-nation du peuple juif », a pour but de le rompre officiellement.

Il est vrai que, comme nous a expliqué naguère Sheldon Adelson, magnat américain et patron de Netanyahou à qui il offre une sorte de Pravda quotidienne (Israël Hayom), cette démocratie dont on nous rebat les oreilles ne se trouve pas dans la Bible. Force est de reconnaître qu’il a raison.


Brèves

Ce que disait Amos Os deux mois avant sa mort

Le 30 octobre 2018, la chaîne publique de télévision israélienne a diffusé une longue interview d’Amos Oz. J’en traduis ici les passages essentiels.

M. W.

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SUR LA HAINE

La leçon des dernières années est que le “cadeau” fait par Hitler et Staline, il y a quatre-vingt ans, est périmé. Hitler et Staline n’avaient pas l’intention de nous faire un cadeau, mais sans le vouloir ils ont légué au monde un certain sentiment de honte face au racisme et à la xénophobie. Or les gens redécouvrent la haine. Ils se lèvent le matin, et se mettent à haïr tous ceux qui ne leur ressemblent pas. C’est effrayant. Je ne crois pas qu’un homme qui pratique chaque jour la haine puisse être un homme heureux.

SUR SON MESSAGE

Je ne suis pas un retraité qui passe la journée sur son balcon et boit un verre de vin chaque soir; j’écris, je parle, je donne des conférences, je m’exprime. Mais je comprends parfaitement que le porteur d’un nouveau message ne doit pas être un mâle ashkénaze nanti et âgé. Je crois que le message doit venir de femmes et d’hommes plus jeunes, issus d’horizons très différents du mien. Cela fait des dizaines d’années que je parle, il est temps que d’autres prennent la parole.

SUR LA SOLUTION À DEUX ÉTATS

Il est intéressant de voir la droite colonisatrice et la gauche post-sioniste se mettre d’accord pour nous dire que la situation dans les territoires serait irréversible. Je crois que le seul fait irréversible est la mort (et je dois en faire personnellement l’expérience avant d’en être tout à fait certain). L’histoire, telle qu’elle s’est déroulée sous mes yeux, regorgeait de bouleversements imprévus. L’avenir tel que je le prévois, c’est-à-dire la solution à deux États, se réalisera-t-il à coup sûr? Non. Cet avenir est-il possible? Selon moi, il n’est pas seulement possible, il est absolument nécessaire.

Les gens qui déclarent: “Mettez-vous tous les deux dans le même lit, commencez à faire l’amour et non la guerre”, ces gens-là disent n’importe quoi. Après un siècle de violence et de haine, il est impossible de faire lit commun et d’entamer la lune de miel de l’État binational. Nous devons diviser la maison en deux appartements, devenir voisins; et peut-être, un jour, deviendrons-nous des amis. C’est ainsi que les choses se passent entre les humains.

SUR LA DÉMOCRATIE EN ISRAËL

Je suis inquiet quant à l’avenir de la démocratie en Israël, en raison des lois récentes dont beaucoup, sans être nécessairement fascistes, sont inutiles. Il est inutile d’édicter des lois pour nous faire aimer notre pays. Nous n’avons pas besoin d’une loi sur la fidélité [à l’État d’Israël] ni d’une loi définissant la nature [juive] de l’État.

Ayez un peu confiance. La plupart des Israéliens aiment Israël, bien que ce ne soit pas toujours facile. J’aime Israël, bien que souvent Israël fasse tout pour que je ne l’aime pas. Il ne faut pas édicter des lois sur la fidélité et l’amour, il faut être digne de fidélité et d’amour.

SUR SON STATUT D’ÉTERNEL MINORITAIRE

Je vais vous révéler un secret: de toute ma vie, je n’ai jamais été dans le camp majoritaire. J’ai grandi dans une famille appartenant au parti Hérout [de Menahem Begin]. Nous étions minoritaires. Durant de longues années j’ai été un ami proche de [Shimon] Pérès, et un peu aussi de [Yitzhak] Rabin. Mais ce n’est pas un secret que je n’ai jamais voté pour eux, et ils le savaient. Ma vie durant, j’ai fait partie de la minorité.

SUR LA RÉVOLUTION FÉMINISTE

La révolution féministe rend le monde meilleur. Elle corrige un mal qui dure depuis des millénaires. Comme dans tout mouvement qui aspire à la justice, on y trouve des éléments marginaux qui ne recherchent plus la justice mais la vengeance. Ce sont ces éléments marginaux que je crains, et non le mouvement dans son ensemble.

Entre l’aspiration à la justice et la soif de vengeance, la frontière est très mince. Aucun mouvement n’est vacciné contre le fanatisme – ni le mouvement politique auquel j’appartiens moi-même, ni le mouvement féministe.

SUR LE BILAN DE SA VIE

Bien sûr, j’ai peur de la mort. J’y pense souvent. Au cours de ma vie j’ai reçu beaucoup de coups, dans le domaine privé comme dans le domaine public. Mais, durant les dizaines d’années de mon existence, j’ai reçu tant de cadeaux: l’amour, les livres, la musique, les lieux… Rien de tout cela ne m’était dû, personne n’a signé de contrat en ma faveur. Je suis éternellement reconnaissant. Je voudrais partir avec le sentiment de n’avoir délibérément blessé personne. J’aimerais croire, en quittant ce monde, que certaines de mes paroles ont pu réconforter des personnes, en déranger ou en ébranler d’autres. Si je sais qu’une petite partie des dizaines de milliers de mots que j’ai écrits a eu une influence sur la vie de quelques personnes, cela me suffit: j’aurai quelque chose à montrer, là-haut, à la porte d’entrée.