1953, un 14 juillet sanglant

Les victimes : Bacha Abdallah, Larbi Daoui, Abdelkhader Draris, Isidore Illoul, Tahar Nadgène, Amer Tabjadi et Maurice Lurot.

Le préfet de police est Jean Baylot, qui a réintégré de nombreux policiers révoqués en 1945;
Maurice Papon est secrétaire général de la Préfecture de Police.

Lire : Rajsfus, « 1953, un 14 juillet sanglant »

Article publié dans Alternative libertaire le 30 mai 2003 dans le n° 118 (mai 2003)

Maurice Rajsfus met en lumière et dénonce, depuis de nombreuses années, avec un grand talent les basses oeuvres de la police française tout au long de l'histoire et jusque dans leurs développements les plus récents, les crimes policiers, appelés plus communément « bavures » et qui restent largement impunis. Dans son nouveau livre, il revient sur un épisode encore méconnu, la répression de manifestants nord-africains le 14 juillet 1953 à Paris, s'inscrivant pleinement dans la politique coloniale de l'Etat Français.

14 juillet 1953, ce jour-là comme tous les ans depuis 1936, le PCF et la CGT organisent une manifestation à Paris pour célébrer les idéaux de la République et depuis 1945 ceux de la Résistance.

Près de 10 000 personnes y participent et parmi elles 2 000 manifestant(e)s défilent derrière les banderoles du Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques (MTLD) le principal mouvement nationaliste algérien dirigé par Messali Hadj. La plupart sont algérien(ne)s, mais on y trouve aussi des Tunisien(nes) et des Marocain(e)s qui se battent pour la fin du colonialisme français dans leur pays.

Les militant(e)s nord-africains y brandissent des drapeaux algériens et scandent des slogans hostiles au colonialisme et en faveur de la libération de Messali Hadj et de l'indépendance. Autant de symboles qui vont entraîner une répression sanglante de la police française à l'encontre des Nord-africains lors de l'arrivée du cortège sur la place de la Nation.

La police ouvre le feu : bilan 7 morts [1] (6 ouvriers algériens et un ouvrier français, militant de la CGT) et une centaine de blessés. Le gouvernement de Joseph Laniel, président du Conseil, couvre la répression et soutient les policiers assassins.

Alors que les tensions se multiplient en Algérie et que le nationalisme accroît son influence dans la population, le pouvoir colonial n'entend tolérer aucune contestation de type nationaliste et séparatiste [2]. Si les Algériens ont le droit de vote, celui-ci est purement symbolique puisque le pouvoir colonial s'emploie régulièrement et au plus haut niveau à truquer les résultats des élections pour endiguer les progrès du MTLD.

Mémoire occultée

Ces faits qui se déroulent près d'un an et demi avant l'insurrection algérienne déclenchée par le FLN ont été occultés par la suite par les historien(ne)s de la IVe République et de l'Algérie comme par les partis de gauche. Les massacres du 17 octobre 1961 (longtemps occultés eux aussi) et la répression sanglante de manifestant(e)s au métro Charonne du 8 février 1962 par la police de Papon sont bien connus, mais qui a entendu parler de la répression de la manifestation du 14 juillet 1953 à part les contemporains ? Bien peu de monde assurément. De ces faits, on ne trouve aucune trace dans les archives consultables de la préfecture de police de Paris.

Aussi Maurice Rajsfus s'est appuyé sur les nombreux reportages de la presse quotidienne et périodique, mais aussi sur les prises de position de la presse syndicale, d'intellectuel(le)s et de politiques quelle que soit leur orientation partisane ou encore sur les débats concernant ces faits à l'Assemblée nationale. Enfin il donne la parole à des militantes et militants communistes présent(e)s sur les lieux de la fusillade et qui témoignent près de 50 ans plus tard.

Décidément la France a toujours un problème avec son histoire coloniale, qu'il s'agisse de la traite des noirs et du commerce triangulaire ou de l'oppression des peuples du Maghreb. Sans doute parce que le souvenir de la répression coloniale vient ternir l'image d'une France célébrant les valeurs de la résistance. Alors il faut oublier à tout prix ce que Maurice Rajsfus qualifie pourtant d'événement majeur de l'année 1953. Rien d'étonnant de la part de la droite et du Parti socialiste qui ont toujours soutenu sans états d'âme la politique coloniale de la France. Quant au PCF, s'il se proclame à l'époque solidaire des luttes des travailleurs nord-africains et revendique une extension de leurs droits, il rejette en revanche la revendication d'indépendance de l'Algérie.

Enfin, Maurice Rajsfus s'interroge sur le statut de la police dans notre société. Il le compare à celui d'une religion et assimile les violences dont elle se rend coupable à des dogmes indiscutables et immuables. C'est ce statut qui explique l'impunité dont elle jouit. C'est aussi lui qui explique son absence de mise en cause dans sa participation au génocide des Juifs mais aussi aux tueries du 14 juillet 1953 et du 17 octobre 1961.

L. E.

* Maurice Rajsfus, 1953, un 14 juillet sanglant, Agnès Viénot éditions, 239 pages, 14 euros.

[1] Il s'agit d'Abdallah Bracha, Larbi Daoui, Abdelkhader Draris, Isidore Illoul, Tahar Nadgène, Amer Tabjadi et Maurice Lurot.

[2] Entre 1950 et 1953 la police réprime de plus en plus violemment les manifestations auxquelles prennent part les nationalistes nord-africain(e)s. Elle procède à chaque fois à de nombreuses arrestations et ouvre parfois le feu sur les manifestant(e)s. Une police française raciste et excitée par une hiérarchie toujours prompte à surenchérir. Une police qui n'a toujours pas tourné la page de Vichy.

Le préfet de police est Jean Baylot, qui a réintégré de nombreux policiers révoqués en 1945;
Maurice Papon est secrétaire général de la Préfecture de Police.


Brèves

Joann Sfar
Affaire Sarah Halimi

OPINIONS
JOANN SFAR SUR L'AFFAIRE SARAH HALIMI : L'ANTISÉMITISME EST OBJECTIVEMENT DEVENU UNE CIRCONSTANCE ATTÉNUANTE
21 DÉCEMBRE 2019 6 MINUTES DE LECTURE

Depuis hier recircule sur Facebook un post de Joann Sfar daté de 2017, réaction de l’écrivain, auteur de bd et réalisateur, au premier jugement du meurtrier de Sarah Halimi, alors que le parquet avait choisi de ne pas retenir la motivation antisémite des motifs de mise en examen.

Contacté par Jewpop à la suite de la décision de la cour d’appel de Paris, qui a déclaré jeudi le tueur pénalement irresponsable, écartant ainsi la possibilité de le juger aux assises comme le réclamaient les proches de la victime, Joann Sfar nous a demandé de joindre à son texte de 2017 les précisions suivantes, à titre d’exergue :

Ceci est un ancien texte, publié à l’occasion du premier jugement de l’affaire Halimi. À l’époque, la justice réfutait la circonstance aggravante d’antisémitisme. Aujourd’hui, il y a du progrès, l’antisémitisme est objectivement devenu une circonstance atténuante. Un chauffard sous l’emprise du cannabis relève des tribunaux, pas un tueur de juive, semble-t-il. Le message aux juifs est limpide.

Le texte publié sur la page Facebook de Joann Sfar en 2017

Le truc, c’est que lorsque tu es juif, tu n’oses jamais dire que quoi que ce soit relève de l’antisémitisme parce que tu as peur qu’on te dise que tu pleurniches. Je ne connais l’affaire Sarah Halimi que par ce que les médias en disent. Si j’ai bien compris, un type traitait la dame juive de son immeuble de sale juive à chaque fois qu’il la voyait. Puis une nuit il pète un câble, il met la misère dans tout l’immeuble puis il s’enferme avec la dame. Il la massacre pendant des heures. La police est dans l’immeuble et n’intervient pas. Il hurle Allah hou Akbar tant qu’il peut puis il la jette par la fenêtre et elle meurt. Le type n’a jamais eu d’antécédents psychiatriques mais on le met quand même à l’asile. Si j’avais mauvais esprit, je dirais qu’en période électorale c’était peut-être une façon de s’acheter à peu de frais la paix civile.

On apprend aujourd’hui que le tribunal ne considère pas qu’il s’agit d’un crime antisémite. Finalement je ne suis pas juriste, je n’y connais rien. Il paraît que le coupable a affirmé que son motif n’était pas anti juif. C’était quoi, son motif ? Ça ne me regarde pas. Par contre, je commence à me demander ce que ça serait, un crime anti juif ? Si traiter une dame de sale juive puis la massacrer et la défenestrer ça ne suffit pas, il faut faire quoi ?

J’ai honte que ça soit toujours des juifs qui se trouvent à écrire qu’à force de vouloir éviter de faire des vagues nos forces de l’ordre nous donnent parfois l’impression qu’on gène. Je suis le moins communautaire du monde. Je suis le premier que ça énerve, quand des gens utilisent leur ethnie ou leur religion pour se faire plaindre. Mais là, c’est dur. On a un sentiment de « circulez y a rien à voir » qui me semble dangereux. À force de ne rien voir, j’ai le sentiment qu’on peut susciter des vocations. Ou alors il y a une circonstance atténuante de bêtise ? Je me souviens qu’on disait ça au moment du « gang des barbares ». On disait qu’ils étaient tellement bêtes qu’ils ne se rendaient pas compte.

Peut-être que je me trompe complètement. Qu’est ce qui se produit, en moi, lorsque j’ai honte d’écrire ces lignes ? Je déteste parler « en tant que juif ». On ne devrait pas avoir à le faire. Pour calmer les esprits, je suggère au tribunal d’édicter une jurisprudence claire et d’affirmer haut et fort qu’un crime antisémite, ça n’existe pas. Je crois que ça soulagerait beaucoup de monde. Ça nous évitera de nous creuser la tête à nous demander ce que l’assassin aurait pu faire de plus pour que le tribunal décèle dans son geste un soupçon de haine contre les juifs.

Joann Sfar