Publication des Manuscrits de la Mer Morte

Le Monde, 26 décembre 2001

Après 54 ans d'attente, les manuscrits de la mer Morte sont enfin édités.

Découverts en 1947, ces textes, écrits entre 250 avant J.-C. et 68 après, sont, malgré les demandes répétées des spécialistes de la Bible, restés longtemps monopolisés par une minorité de chercheurs. Aujourd'hui publiés, ils éclairent le judaïsme et le christianisme d'un jour nouveau. Les éditions Oxford University Press viennent d'annoncer aux Etats-Unis la publication des derniers volumes des manuscrits de la mer Morte. L'ensemble des trente-neuf volumes, présentés sous le titre général de Discoveries in the Judaean Desert, sera complet en janvier, avec la sortie du dernier volume comprenant l'introduction et un index.

Cette annonce, faite par Emmanuel Tov, professeur à l'Université hébraïque de Jérusalem et responsable de la publication, peut paraître anodine. Pourtant, elle clôt une longue saga archéologique entamée en 1955 avec la publication du premier volume de ces manuscrits écrits pour l'essentiel en hébreu entre 250 avant J.-C. et 68 après J.-C. Les péripéties et les lenteurs qui ont émaillé ces travaux de lecture et de transcription pendant quarante-six ans ont été qualifiées par Geza Vermès, professeur à l'université d'Oxford, de "scandale académique du XXe siècle".

"Un très grand moment".

"Pour les philologues et les historiens qui travaillent sur ces manuscrits, c'est l'achèvement d'une très grande entreprise et un très grand moment. Avec cette collection maintenant disponible, le temps des synthèses est enfin arrivé", souligne Francis Schmidt, directeur d'études à l'Ecole pratique des hautes études et spécialiste de l'histoire du judaïsme à l'époque hellénistique et romaine. "Nous entrons désormais dans une période nouvelle d'exploitation et de comparaison des documents, qui demandera sans doute plusieurs décennies de travail", précise en connaisseur Marc Philonenko, membre de l'Institut et doyen honoraire de la faculté de théologie protestante de Strasbourg. Il a en effet publié chez Gallimard (La Pléiade), en collaboration avec André Dupont-Sommer, la première traduction en français d'une partie des manuscrits de la mer Morte sous le titre de La Bible - écrits intertestamentaires.

C'est en 1947 que "l'affaire" des manuscrits de la mer Morte a commencé. Près de la localité de Qumran, en terre jordanienne, dans le désert surchauffé de Juda. Alors qu'il cherchait une brebis égarée, un berger de la tribu bédouine des Te'amré, Mohammed Ahmed el-Hamed appelé "le Loup", découvrit par hasard, dans une caverne surplombant la mer Morte, une série de jarres étroites, hautes d'environ 60 centimètres. Certaines étaient encore surmontées de leur couvercle en forme de bol. Dans l'une d'entre elles, il trouva des paquets enveloppés de tissus contenant trois rouleaux de parchemin, que sa tribu vendit ensuite à un marchand.

Consultés sur leur valeur, des experts internationaux confirment l'ancienneté de ces documents, vieux au moins d'un siècle avant Jésus-Christ. Ils représentent donc une incroyable découverte : celle de textes de la Bible de mille ans plus jeunes que ceux que l'on connaissait déjà. Après d'autres recherches, la grotte n° 1 - il y en a onze - livrera au total sept grands rouleaux, qui sont parmi les mieux conservés de tous les manuscrits de la mer Morte. En particulier, le rouleau d'Isaïe, qui mesure 7,34 mètres de long. Puis, de 1952 à 1956, lors de fouilles systématiques effectuées à Qumran par l'Ecole biblique de Jérusalem, la découverte de dix autres grottes permettra de mettre au jour cinq autres rouleaux pratiquement intacts - dont le rouleau du Temple, long de 8,75 mètres - et d'innombrables fragments de quelque 700 textes.

La grotte n° 3 contenait, quant à elle, un mystérieux rouleau de cuivre brisé en deux, au sens non encore élucidé. Les sept rouleaux de la grotte n° 1 furent publiés dans un délai raisonnable, quelques années après avoir été étudiés par des chercheurs français, anglais et américains. Au fil des ans, les textes fragmentaires des autres grottes furent également diffusés, à l'exception de ceux de la grotte n° 4, découverte en 1952 par le Père Roland de Vaux, directeur de l'Ecole biblique et archéologique française. C'est par cette grotte-là que le scandale est arrivé.

Travail titanesque

L'état catastrophique de ces manuscrits explique pour une grande part la lenteur mise à les décrypter et à les publier. Ils sont en effet constitués de quinze mille fragments, sinon plus, dont beaucoup sont de la taille d'un timbre-poste. Le décryptage de ce gigantesque puzzle a représenté un travail titanesque, mené initialement par une petite équipe internationale de jeunes chercheurs réunie sous des auspices jordaniens.

Au départ, "l'équipe ne devait comprendre aucun juif, et son recrutement incomba au Père Roland de Vaux. Le membre allemand du groupe, Claus Hunzinger, s'en retira bientôt, laissant une équipe de sept jeunes chercheurs, en majorité des religieux catholiques, qui s'attelèrent à la reconstitution du puzzle", précise Hershel Shanks, spécialiste américain d'archéologie biblique dans L'Aventure des manuscrits de la mer Morte (éditions du Seuil). Vers la fin des années 1950, après un immense travail, la petite équipe avait en grande partie achevé l'assemblage des fragments. Elle se répartit alors les 500 textes en vue de leur publication.

"De toute évidence, ils se chargèrent d'un travail excédant leurs capacités, explique Hershel Shanks. Dans les trois décennies suivantes, cette équipe parvint à publier moins d'un centième des 500 textes." Malgré ces lenteurs, jaloux de leurs droits de publication, les chercheurs interdisaient l'accès de leurs documents à d'autres scientifiques. Entre-temps, avec la guerre de six jours, en 1967, les manuscrits étaient passés sous l'autorité israélienne. Les restrictions de l'équipe de l'Ecole biblique finirent par excéder les orientalistes étrangers qui ne pouvaient accéder à ce trésor.

Certaines rumeurs affirmant que le Vatican ferait obstacle aux recherches pour éviter des divulgations gênantes concernant l'origine du christianisme commencèrent à se propager. "Je n'en crois pas un mot !, s'exclame Francis Schmidt. Mais il est vrai qu'entre 1950 et 1955, la découverte des manuscrits a provoqué un séisme, et certains théologiens traditionalistes ont vu dans ces textes un danger pour le dogme. A cette époque, il n'était pas tout à fait sûr que les exégètes aient eu une entière liberté de parole."

La Biblical Archaelogy Review américaine, dirigée par Hershel Shanks, mena alors une campagne virulente pour "libérer" les manuscrits de la mer Morte et les rendre accessibles à tous. John Strugnell, scientifique américain de Harvard devenu responsable des recherches sur les manuscrits en 1987, élargit alors l'équipe en admettant pour la première fois des juifs et des Israéliens.

A la même époque, l'Office des antiquités d'Israël commença à faire valoir ses droits concernant la publication des manuscrits. A la fin de 1990, John Strugnell donna une interview au journal hébreu Haaretz où il se déclarait violemment "antijudaïste". A la suite du scandale provoqué par ces propos, il fut remercié et remplacé par Emmanuel Tov, professeur à l'Université hébraïque. "Quand Emmanuel Tov a remplacé John Strugnell, cela a provoqué indiscutablement une accélération des travaux", précise Marc Philonenko. Malgré quelques péripéties, Emmanuel Tov, entouré d'une centaine de chercheurs, a achevé en une dizaine d'années la publication des manuscrits de la mer Morte.

Les derniers des vingt-huit volumes consacrés à cette oeuvre viennent d'être édités "après cinquante-quatre années d'excitation, d'attente et de tribulations".

Discoveries in the Judaean Desert, Oxford University Press (http ://www.oup.co.uk), disponible à la librairie La Procure à Paris pour environ 28 000 francs (4 270 euros). Chaque volume comporte l'édition du texte hébreu ou araméen, la traduction en français ou en anglais et les photos des rouleaux. A signaler chez Plon l'ouvrage traduit de l'anglais publié par Michael Wise, Martin Abegg et Edward Cook, Les Manuscrits de la mer Morte, 190,22 francs (29 euros).

Christiane Galus

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Brèves

Joann Sfar
Affaire Sarah Halimi

OPINIONS
JOANN SFAR SUR L'AFFAIRE SARAH HALIMI : L'ANTISÉMITISME EST OBJECTIVEMENT DEVENU UNE CIRCONSTANCE ATTÉNUANTE
21 DÉCEMBRE 2019 6 MINUTES DE LECTURE

Depuis hier recircule sur Facebook un post de Joann Sfar daté de 2017, réaction de l’écrivain, auteur de bd et réalisateur, au premier jugement du meurtrier de Sarah Halimi, alors que le parquet avait choisi de ne pas retenir la motivation antisémite des motifs de mise en examen.

Contacté par Jewpop à la suite de la décision de la cour d’appel de Paris, qui a déclaré jeudi le tueur pénalement irresponsable, écartant ainsi la possibilité de le juger aux assises comme le réclamaient les proches de la victime, Joann Sfar nous a demandé de joindre à son texte de 2017 les précisions suivantes, à titre d’exergue :

Ceci est un ancien texte, publié à l’occasion du premier jugement de l’affaire Halimi. À l’époque, la justice réfutait la circonstance aggravante d’antisémitisme. Aujourd’hui, il y a du progrès, l’antisémitisme est objectivement devenu une circonstance atténuante. Un chauffard sous l’emprise du cannabis relève des tribunaux, pas un tueur de juive, semble-t-il. Le message aux juifs est limpide.

Le texte publié sur la page Facebook de Joann Sfar en 2017

Le truc, c’est que lorsque tu es juif, tu n’oses jamais dire que quoi que ce soit relève de l’antisémitisme parce que tu as peur qu’on te dise que tu pleurniches. Je ne connais l’affaire Sarah Halimi que par ce que les médias en disent. Si j’ai bien compris, un type traitait la dame juive de son immeuble de sale juive à chaque fois qu’il la voyait. Puis une nuit il pète un câble, il met la misère dans tout l’immeuble puis il s’enferme avec la dame. Il la massacre pendant des heures. La police est dans l’immeuble et n’intervient pas. Il hurle Allah hou Akbar tant qu’il peut puis il la jette par la fenêtre et elle meurt. Le type n’a jamais eu d’antécédents psychiatriques mais on le met quand même à l’asile. Si j’avais mauvais esprit, je dirais qu’en période électorale c’était peut-être une façon de s’acheter à peu de frais la paix civile.

On apprend aujourd’hui que le tribunal ne considère pas qu’il s’agit d’un crime antisémite. Finalement je ne suis pas juriste, je n’y connais rien. Il paraît que le coupable a affirmé que son motif n’était pas anti juif. C’était quoi, son motif ? Ça ne me regarde pas. Par contre, je commence à me demander ce que ça serait, un crime anti juif ? Si traiter une dame de sale juive puis la massacrer et la défenestrer ça ne suffit pas, il faut faire quoi ?

J’ai honte que ça soit toujours des juifs qui se trouvent à écrire qu’à force de vouloir éviter de faire des vagues nos forces de l’ordre nous donnent parfois l’impression qu’on gène. Je suis le moins communautaire du monde. Je suis le premier que ça énerve, quand des gens utilisent leur ethnie ou leur religion pour se faire plaindre. Mais là, c’est dur. On a un sentiment de « circulez y a rien à voir » qui me semble dangereux. À force de ne rien voir, j’ai le sentiment qu’on peut susciter des vocations. Ou alors il y a une circonstance atténuante de bêtise ? Je me souviens qu’on disait ça au moment du « gang des barbares ». On disait qu’ils étaient tellement bêtes qu’ils ne se rendaient pas compte.

Peut-être que je me trompe complètement. Qu’est ce qui se produit, en moi, lorsque j’ai honte d’écrire ces lignes ? Je déteste parler « en tant que juif ». On ne devrait pas avoir à le faire. Pour calmer les esprits, je suggère au tribunal d’édicter une jurisprudence claire et d’affirmer haut et fort qu’un crime antisémite, ça n’existe pas. Je crois que ça soulagerait beaucoup de monde. Ça nous évitera de nous creuser la tête à nous demander ce que l’assassin aurait pu faire de plus pour que le tribunal décèle dans son geste un soupçon de haine contre les juifs.

Joann Sfar