Pascal Bruckner : Nous sommes tous coupables !

Un texte de Pascal Bruckner
Le Monde, mercredi 26 septembre 2001.

L'Amérique est coupable, l'Europe est coupable, nous sommes tous coupables : depuis le 11 septembre, la rumeur ne cesse d'enfler qui nous appelle, nous les repus, les gavés, à la pénitence, à la flagellation. On voit les chaisières du tiers-mondisme et de l'anticapitalisme ressortir leurs bréviaires, énoncer gravement que nous payons la fracture Nord-Sud, les inégalités flagrantes, la domination de la finance internationale. On nous expliquera peut-être demain que, si la taxe Tobin avait été adoptée, Ben Laden aurait retenu ses kamikazes...

L'auto-examen est la meilleure des choses pourvu qu'il ne dégénère pas à son tour en nouvelles mythologies. Contrairement à ce qui s'écrit ici ou là, les attaques terroristes ne sont nullement la conséquence de la misère ou du sous-développement. Si le terrorisme était le fruit de la pauvreté, la dernière arme du déshérité, alors tous les attentats commis depuis trente ans auraient dû l'être par des ressortissants de l'Afrique subsahélienne. Ce qui n'est pas le cas. Les pays arabo-musulmans connaissent d'importantes différences de niveau de vie, mais ils comptent aussi parmi eux les nations les plus riches de la planète.

Pas plus qu'il n'est économique, le problème n'est politique : l'instrumentalisation du conflit israélo-palestinien, invoqué jusqu'à la nausée par les uns et les autres, n'est qu'un alibi grossier (même s'il faut évidemment travailler à sa résolution). C'est en 1993, en plein accord d'Oslo, que le World Trade Center avait été la cible d'une première explosion à la bombe. La réconciliation des frères ennemis du Proche-Orient ne ferait qu'exacerber la fureur des extrémistes.

Ce qui motive le terrorisme, ce n'est pas telle ou telle erreur de l'Europe ou de l'Amérique - et Dieu sait si nous en avons commis -, c'est la haine pure et simple. Cette haine est antérieure à toute excuse qu'elle se donne pour frapper, elle commence par haïr, et cherche, ensuite, des raisons. Elle ne s'adresse pas à l'Occident pour ce qu'il a fait mais pour ce qu'il est. Notre crime, à ses yeux, c'est d'exister purement et simplement.

C'est pourquoi la recherche éperdue des causes, même si elle part d'une bonne intention, fait fausse route : la culture de l'excuse, l'explication par le désespoir, l'humiliation exonère l'acte de son horreur et débouche sur la tentation de l'indulgence " Ils ne peuvent pas avoir fait ça tout seuls, ils y ont été poussés par des circonstances extrêmes ! " Hélas non! Aucune concession n'apaise les terroristes, ils tuent sans autre finalité que de tuer plus encore, ils veulent punir le genre humain tout entier d'être né. Si demain les troupes américaines évacuaient leurs bases d'Arabie saoudite, si le blocus onusien à l'égard de l'Irak était levé, si même Israël était rayé de la carte, ils n'en continueraient pas moins leur croisade meurtrière. Nous pouvons bien montrer les Etats-Unis du doigt, égrener la longue liste de leurs péchés, nous réjouir de l'humiliation qu'ils ont subie, nous sommes tous embarqués sur le même bateau.

Là aussi, il faut distinguer le rigorisme sourcilleux - fidélité maniaque aux rituels, à l'écriture des textes sacrés - du fanatisme proprement dit. Les réseaux dormants de la multinationale Ben Laden (ou de ses affiliés) ne sont pas peuplés de croyants mais de nihilistes. Ce n'est pas Dieu qu'ils célèbrent, c'est la mort, leur véritable idole, comme jadis les troupes franquistes qui s'écriaient " Viva la muerte " ou les divisions SS (sans qu'il y ait le moindre lien entre ces phénomènes). Ils confisquent la foi de leurs coreligionnaires pour la convertir en rêve d'holocaustes géants, en massacre d'innocents à vaste échelle. Ils ont l'intelligence, l'acuité, la détermination de qui a contracté un mariage d'amour avec le martyre, n'a plus rien à perdre et tient la vie humaine pour peu de chose.

Cette soif d'immolation ne se réfute pas, n'est pas une idéologie que l'on pourrait, comme jadis le communisme, discuter avec des arguments rationnels : elle se combat, se neutralise. Comme l'ont compris depuis longtemps un certain nombre de régimes arabes ou musulmans, au prix, il est vrai, de dérapages souvent sanglants et contre-productifs.

Ce qui a disparu dans la destruction des Twin Towers de New York, c'est l'insouciance des pays développés consécutive à la chute du mur de Berlin, c'est la croyance naïve, élevée au rang d'un culte, dans les vertus magiques du marché, dans l'invincibilité de l'Amérique, dans la contagion spontanée du sentiment démocratique au reste du monde.

Autant d'illusions dont nous devons nous défaire pour retrouver au plus vite le sens de la politique comme art de la prudence dans un univers incertain. L'Histoire n'a jamais été aussi tumultueuse depuis qu'on l'a décrétée officiellement finie. Quelle que soit l'ampleur du chantier qui nous attend, nous devons nous souvenir que la force des démocraties réside avant tout dans leur capacité de réflexion et d'autocritique. Nous pouvons donc rectifier le tir, changer de cap ; mais en aucun cas nous excuser d'être ce que nous sommes et resterons : les enfants des Lumières et de la prospérité.

Pascal Bruckner est écrivain.

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Brèves

Ce que disait Amos Os deux mois avant sa mort

Le 30 octobre 2018, la chaîne publique de télévision israélienne a diffusé une longue interview d’Amos Oz. J’en traduis ici les passages essentiels.

M. W.

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SUR LA HAINE

La leçon des dernières années est que le “cadeau” fait par Hitler et Staline, il y a quatre-vingt ans, est périmé. Hitler et Staline n’avaient pas l’intention de nous faire un cadeau, mais sans le vouloir ils ont légué au monde un certain sentiment de honte face au racisme et à la xénophobie. Or les gens redécouvrent la haine. Ils se lèvent le matin, et se mettent à haïr tous ceux qui ne leur ressemblent pas. C’est effrayant. Je ne crois pas qu’un homme qui pratique chaque jour la haine puisse être un homme heureux.

SUR SON MESSAGE

Je ne suis pas un retraité qui passe la journée sur son balcon et boit un verre de vin chaque soir; j’écris, je parle, je donne des conférences, je m’exprime. Mais je comprends parfaitement que le porteur d’un nouveau message ne doit pas être un mâle ashkénaze nanti et âgé. Je crois que le message doit venir de femmes et d’hommes plus jeunes, issus d’horizons très différents du mien. Cela fait des dizaines d’années que je parle, il est temps que d’autres prennent la parole.

SUR LA SOLUTION À DEUX ÉTATS

Il est intéressant de voir la droite colonisatrice et la gauche post-sioniste se mettre d’accord pour nous dire que la situation dans les territoires serait irréversible. Je crois que le seul fait irréversible est la mort (et je dois en faire personnellement l’expérience avant d’en être tout à fait certain). L’histoire, telle qu’elle s’est déroulée sous mes yeux, regorgeait de bouleversements imprévus. L’avenir tel que je le prévois, c’est-à-dire la solution à deux États, se réalisera-t-il à coup sûr? Non. Cet avenir est-il possible? Selon moi, il n’est pas seulement possible, il est absolument nécessaire.

Les gens qui déclarent: “Mettez-vous tous les deux dans le même lit, commencez à faire l’amour et non la guerre”, ces gens-là disent n’importe quoi. Après un siècle de violence et de haine, il est impossible de faire lit commun et d’entamer la lune de miel de l’État binational. Nous devons diviser la maison en deux appartements, devenir voisins; et peut-être, un jour, deviendrons-nous des amis. C’est ainsi que les choses se passent entre les humains.

SUR LA DÉMOCRATIE EN ISRAËL

Je suis inquiet quant à l’avenir de la démocratie en Israël, en raison des lois récentes dont beaucoup, sans être nécessairement fascistes, sont inutiles. Il est inutile d’édicter des lois pour nous faire aimer notre pays. Nous n’avons pas besoin d’une loi sur la fidélité [à l’État d’Israël] ni d’une loi définissant la nature [juive] de l’État.

Ayez un peu confiance. La plupart des Israéliens aiment Israël, bien que ce ne soit pas toujours facile. J’aime Israël, bien que souvent Israël fasse tout pour que je ne l’aime pas. Il ne faut pas édicter des lois sur la fidélité et l’amour, il faut être digne de fidélité et d’amour.

SUR SON STATUT D’ÉTERNEL MINORITAIRE

Je vais vous révéler un secret: de toute ma vie, je n’ai jamais été dans le camp majoritaire. J’ai grandi dans une famille appartenant au parti Hérout [de Menahem Begin]. Nous étions minoritaires. Durant de longues années j’ai été un ami proche de [Shimon] Pérès, et un peu aussi de [Yitzhak] Rabin. Mais ce n’est pas un secret que je n’ai jamais voté pour eux, et ils le savaient. Ma vie durant, j’ai fait partie de la minorité.

SUR LA RÉVOLUTION FÉMINISTE

La révolution féministe rend le monde meilleur. Elle corrige un mal qui dure depuis des millénaires. Comme dans tout mouvement qui aspire à la justice, on y trouve des éléments marginaux qui ne recherchent plus la justice mais la vengeance. Ce sont ces éléments marginaux que je crains, et non le mouvement dans son ensemble.

Entre l’aspiration à la justice et la soif de vengeance, la frontière est très mince. Aucun mouvement n’est vacciné contre le fanatisme – ni le mouvement politique auquel j’appartiens moi-même, ni le mouvement féministe.

SUR LE BILAN DE SA VIE

Bien sûr, j’ai peur de la mort. J’y pense souvent. Au cours de ma vie j’ai reçu beaucoup de coups, dans le domaine privé comme dans le domaine public. Mais, durant les dizaines d’années de mon existence, j’ai reçu tant de cadeaux: l’amour, les livres, la musique, les lieux… Rien de tout cela ne m’était dû, personne n’a signé de contrat en ma faveur. Je suis éternellement reconnaissant. Je voudrais partir avec le sentiment de n’avoir délibérément blessé personne. J’aimerais croire, en quittant ce monde, que certaines de mes paroles ont pu réconforter des personnes, en déranger ou en ébranler d’autres. Si je sais qu’une petite partie des dizaines de milliers de mots que j’ai écrits a eu une influence sur la vie de quelques personnes, cela me suffit: j’aurai quelque chose à montrer, là-haut, à la porte d’entrée.