Un plan de paix officieux palestinien (12 juin 2002)

Texte publié par Ha'aretz le 2 juillet 2002.
Traduction : Chmouel Engelmayer.
Reproduit avec l'aimable permission des CAHIERS BERNARD LAZARE, n° 228 / octobre 2002

En cette heure critique, alors que la communauté internationale tente d'élaborer une politique globale au Proche-Orient, l'Autorité palestinienne estime qu'il importe de faire connaître la vision palestinienne de la fin du conflit israélo-palestinien. Cette vision est fondée sur l'initiative arabe exposée par l'héritier de la couronne saoudite et adoptée à l'unanimité par le sommet arabe de Beyrouth. Nous pensons que les nombreuses idées créatrices et constructives avancées en ce qui concerne le conflit actuel ne seront productives que dans le cadre d'un horizon politique clair qui ramènera l'espoir d'une paix viable, fondée sur une solution obtenue par la négociation.

Les éclaircissements palestiniens exposés ci-dessous ont été discutés avec nos collègues arabes, principalement l'Arabie Saoudite, l'Egypte et la Jordanie, qui partagent notre opinion sur la nécessité d'une vision de la paix pour la réussite de tout effort. L'initiative de paix arabe de mars 2002 constitue notre point de référence fondamental. Cette initiative, ainsi que la vision du Président Bush, le discours du Secrétaire d'Etat Colin Powell de novembre 2001 et les décisions du Conseil de Sécurité 338, 242 et 1397 sont à la base de la vision palestinienne pour un accord définitif entre la Palestine et Israël. C'est sur cette base que nous précisons ci-dessous les principales composantes de notre vision :

Les frontières entre l'Etat palestinien et l'Etat d'Israël seront fixées d'après la ligne de l'armistice en vigueur le 4 juin 1967, encore que les deux parties soient autorisées à s'entendre sur des rectifications mineures, réciproques et égales, qui n'auront pas d'impact, entre autres, sur la continuité territoriale. Ni les palestiniens ni les Israéliens n'auront de revendications territoriales au-delà des frontières du 4 juin 1967. Ces frontières seront les frontières définitives entre les deux Etats, et un couloir territorial permanent reliera la Rive Occidentale et la Bande de Gaza.

Jérusalem -Est sera la capitale de l'Etat palestinien et Jérusalem-Ouest sera la capitale de l'Etat d'Israël. Jérusalem, qui est sainte pour les trois religions monothéistes, restera ouverte aux fils de tous les peuples.

Les Palestiniens transmettront à Israel la souveraineté sur le quartier juif et sur la zone du Mur des Lamentations du Mur Occidental dans Jérusalem-Est et garderont leur souveraineté sur le reste de la Vieille Ville.

La Palestine et Israël établiront entre eux une coopération pour la sécurité tout en maintenant l'intégrité et la souveraineté de chaque Etat. Des forces internationales rempliront un rôle central dans cet arrangement. En outre, les deux parties oeuvreront à un accord de sécurité dans la région.

La Palestine et Israël ne participeront pas à des alliances militaires l'une contre l'autre et ne permettront pas que leur territoire serve de base militaire pour des opérations dirigées contre l'une ou l'autre ou contre d'autres voisins. Des forces militaires étrangères n'auront pas le droit de se déployer sur le territoire de chacun des deux Etats à moins qu'il en soit spécifié différemment dans l'accord définitif, ou que cela soit agréé dans l'avenir entre les deux parties. Des accords en bonne et due forme avec des membres de la communauté internationale garantiront la souveraineté et l'indépendance de la Palestine et d'Israël.

Conformément à l'initiative de paix arabe de mars 2002, il y aura une solution juste et agréée du problème des réfugiés palestiniens, fondée sur la résolution 194 de l'Assemblée générale de l'ONU.

Le problème de l'eau sera résolu de manière juste et convenable conformément aux chartes et normes internationales.

La Palestine et Israel seront des Etats démocratiques avec des économies de libre marché.

L'accord global définitif marquera la fin du conflit entre la Palestine et Israel, et sa pleine application marquera la fin de leurs revendications mutuelles.

Il est évident que la réalisation de cette vision implique un processus parallèle qui amènera à des développements positifs et concrets sur le terrain. A cet effet, il faudra une politique de désescalade, de cessation de l'occupation, et des mesures qui assureront la sécurité des Palestiniens et des Israéliens, conformément à la loi, et l'introduction progressive des composantes de la souveraineté, afin de préparer le terrain à l'accord définitif. II faut fixer un calendrier précis pour l'application de ce processus afin d'éviter tout blocage. Les préparatifs à la création de l'Etat palestinien impliquent, entre autres, la mise en oeuvre d'une réforme intérieure palestinienne, que nous avons commencé à réaliser, dans les domaines politique, financier et sécuritaire. Concernant la sécurité, les idées avancées par le chef de la CIA Georges Tenet, serviront de base à nos efforts.

trad. Chmouel Engelmayer.


Ce "non-papier" de l'Autorité Palestinienne du 12 juin 2002 a été transmis à la mi-juin par Nabil Shaat au Secrétaire d'Etat américain Colin Powell et à la Conseillère à la Sécurité Nationale Condoleeza Rice.
Paru dans le quotidien Ha'aretz du 2 juillet 2002.

CAHIERS BERNARD LAZARE n° 228 / octobre 2002

Haut de page

Brèves

Ce que disait Amos Os deux mois avant sa mort

Le 30 octobre 2018, la chaîne publique de télévision israélienne a diffusé une longue interview d’Amos Oz. J’en traduis ici les passages essentiels.

M. W.

—————————

SUR LA HAINE

La leçon des dernières années est que le “cadeau” fait par Hitler et Staline, il y a quatre-vingt ans, est périmé. Hitler et Staline n’avaient pas l’intention de nous faire un cadeau, mais sans le vouloir ils ont légué au monde un certain sentiment de honte face au racisme et à la xénophobie. Or les gens redécouvrent la haine. Ils se lèvent le matin, et se mettent à haïr tous ceux qui ne leur ressemblent pas. C’est effrayant. Je ne crois pas qu’un homme qui pratique chaque jour la haine puisse être un homme heureux.

SUR SON MESSAGE

Je ne suis pas un retraité qui passe la journée sur son balcon et boit un verre de vin chaque soir; j’écris, je parle, je donne des conférences, je m’exprime. Mais je comprends parfaitement que le porteur d’un nouveau message ne doit pas être un mâle ashkénaze nanti et âgé. Je crois que le message doit venir de femmes et d’hommes plus jeunes, issus d’horizons très différents du mien. Cela fait des dizaines d’années que je parle, il est temps que d’autres prennent la parole.

SUR LA SOLUTION À DEUX ÉTATS

Il est intéressant de voir la droite colonisatrice et la gauche post-sioniste se mettre d’accord pour nous dire que la situation dans les territoires serait irréversible. Je crois que le seul fait irréversible est la mort (et je dois en faire personnellement l’expérience avant d’en être tout à fait certain). L’histoire, telle qu’elle s’est déroulée sous mes yeux, regorgeait de bouleversements imprévus. L’avenir tel que je le prévois, c’est-à-dire la solution à deux États, se réalisera-t-il à coup sûr? Non. Cet avenir est-il possible? Selon moi, il n’est pas seulement possible, il est absolument nécessaire.

Les gens qui déclarent: “Mettez-vous tous les deux dans le même lit, commencez à faire l’amour et non la guerre”, ces gens-là disent n’importe quoi. Après un siècle de violence et de haine, il est impossible de faire lit commun et d’entamer la lune de miel de l’État binational. Nous devons diviser la maison en deux appartements, devenir voisins; et peut-être, un jour, deviendrons-nous des amis. C’est ainsi que les choses se passent entre les humains.

SUR LA DÉMOCRATIE EN ISRAËL

Je suis inquiet quant à l’avenir de la démocratie en Israël, en raison des lois récentes dont beaucoup, sans être nécessairement fascistes, sont inutiles. Il est inutile d’édicter des lois pour nous faire aimer notre pays. Nous n’avons pas besoin d’une loi sur la fidélité [à l’État d’Israël] ni d’une loi définissant la nature [juive] de l’État.

Ayez un peu confiance. La plupart des Israéliens aiment Israël, bien que ce ne soit pas toujours facile. J’aime Israël, bien que souvent Israël fasse tout pour que je ne l’aime pas. Il ne faut pas édicter des lois sur la fidélité et l’amour, il faut être digne de fidélité et d’amour.

SUR SON STATUT D’ÉTERNEL MINORITAIRE

Je vais vous révéler un secret: de toute ma vie, je n’ai jamais été dans le camp majoritaire. J’ai grandi dans une famille appartenant au parti Hérout [de Menahem Begin]. Nous étions minoritaires. Durant de longues années j’ai été un ami proche de [Shimon] Pérès, et un peu aussi de [Yitzhak] Rabin. Mais ce n’est pas un secret que je n’ai jamais voté pour eux, et ils le savaient. Ma vie durant, j’ai fait partie de la minorité.

SUR LA RÉVOLUTION FÉMINISTE

La révolution féministe rend le monde meilleur. Elle corrige un mal qui dure depuis des millénaires. Comme dans tout mouvement qui aspire à la justice, on y trouve des éléments marginaux qui ne recherchent plus la justice mais la vengeance. Ce sont ces éléments marginaux que je crains, et non le mouvement dans son ensemble.

Entre l’aspiration à la justice et la soif de vengeance, la frontière est très mince. Aucun mouvement n’est vacciné contre le fanatisme – ni le mouvement politique auquel j’appartiens moi-même, ni le mouvement féministe.

SUR LE BILAN DE SA VIE

Bien sûr, j’ai peur de la mort. J’y pense souvent. Au cours de ma vie j’ai reçu beaucoup de coups, dans le domaine privé comme dans le domaine public. Mais, durant les dizaines d’années de mon existence, j’ai reçu tant de cadeaux: l’amour, les livres, la musique, les lieux… Rien de tout cela ne m’était dû, personne n’a signé de contrat en ma faveur. Je suis éternellement reconnaissant. Je voudrais partir avec le sentiment de n’avoir délibérément blessé personne. J’aimerais croire, en quittant ce monde, que certaines de mes paroles ont pu réconforter des personnes, en déranger ou en ébranler d’autres. Si je sais qu’une petite partie des dizaines de milliers de mots que j’ai écrits a eu une influence sur la vie de quelques personnes, cela me suffit: j’aurai quelque chose à montrer, là-haut, à la porte d’entrée.