Ilan Greilsammer : Cessez de nous sharoniser

LE MONDE, vendredi 5 avril 2002

Votre aveuglement anti-israélien a eu des conséquences absolument catastrophiques au lieu d'avoir des effets bénéfiques pour le processus de paix.

  • Même lorsqu'on est extrêmement sévère avec Sharon et sa politique (ou son absence totale de politique) depuis son arrivée au pouvoir,
  • même lorsqu'on a été de toutes les manifestations de La Paix maintenant contre les colonies dans les territoires occupés,
  • même lorsqu'on a été de toutes les actions en faveur de la paix et d'une solution juste du problème palestinien,

on ne peut qu'être stupéfait, choqué et révolté par la violence des attaques dont Israël est aujourd'hui l'objet.

Car que peuvent dire, s'ils sont de bonne foi, les détracteurs d'Israël :

  • que l'Autorité palestinienne a, de son côté, tout fait pour arriver à un compromis et à une solution pacifique ?
  • peuvent-ils affirmer, en toute sincérité, et de tout leur coeur, que Yasser Arafat a fait de son mieux pour parvenir à un règlement équitable qui ménage les intérêts et les droits des deux parties ?
  • que les attentats des kamikazes fanatisés sont justifiés et mènent à quelque chose de positif ? Que cette tuerie aveugle d'hommes, de femmes, de vieillards et d'enfants juifs était la seule "réponse" possible aux propositions faites par Ehoud Barak à Camp David ?

A force de condamner sans arrêt Israël, à force de critiquer tout ce que font les Israéliens de droite comme de gauche, religieux comme laïques, à force d'applaudir à tout rompre à toute déclaration d'Arafat, à force de faire semblant de croire dans toutes ses promesses, à force d'accréditer que tout le Bien se trouve dans le camp arabe et tout le Mal dans le camp israélien, les défenseurs de la juste cause palestinienne n'ont pas assez mesuré les conséquences tragiques de leur unilatéralité.

  • Première conséquence tragique : vous avez poussé les Israéliens, tous les Israéliens, même ceux qui sont les plus proches de Peace Now, dans leurs derniers retranchements, vers des positions selon lesquelles il n'y a plus de dialogue possible avec les Palestiniens, car "ils veulent tous nous tuer" : vous avez, en d'autres termes, "sharonisé" bon nombre d'Israéliens, et vous avez détruit le camp de la paix !
  • Deuxième conséquence tragique : vous avez conforté les dirigeants palestiniens dans l'idée fallacieuse qu'ils avaient l'opinion internationale entièrement et inconditionnellement de leur côté, et vous les avez poussés à l'intransigeance, au refus de tout cessez-le-feu. A force de leur dire : vous avez avec vous les ONG et Chirac, les chrétiens progressistes et Médecins sans frontières, vous leur avez fait croire qu'ils pouvaient désormais tout se permettre.
  • Troisième conséquence tragique : vous avez entretenu l'amalgame - déjà existant dans de trop nombreux esprits - entre "juif" et "israélien", et vous avez, quoique vous vous en défendiez, donné le feu vert aux attaques antisémites dans les pays de la diaspora, en France en particulier. Aujourd'hui, l'écrasante majorité des Israéliens - pas les colons, pas les fascistes, pas l'extrême droite ! -, les Israéliens de la rue, mon étudiant de sciences po, mon vendeur de fallafel, le directeur de l'école primaire, ont désormais le sentiment qu'ils sont le dos au mur, et que ce n'est pas une lutte de libération nationale pour récupérer les territoires occupés, mais un combat antisémite visant à détruire l'Etat d'Israël et sa population.

Alors, bien sûr, chers amis de la gauche française et européenne, vous répéterez : non, non, vous n'avez pas compris, nous n'en voulons pas à l'Etat juif, seulement à sa politique, seulement à Sharon le diable, seulement à Tsahal, et je crois que vous le pensez sincèrement.

Mais réalisez enfin que votre aveuglement anti-israélien a eu des conséquences absolument catastrophiques au lieu d'avoir des effets bénéfiques pour le processus de paix !

Alors que Tsahal est dans Ramallah et que les kamikazes se font exploser heure après heure, je me demande parfois, comme d'autres intellectuels sionistes de la gauche israélienne, d'où ressort votre haine d'Israël.

  • Est-ce votre éducation chrétienne, fruit tardif de l'enseignement du mépris, qui, comme dans le cas de José Saramago comparant les camps de réfugiés à Auschwitz, ressort dès qu'on n'y prête pas garde ?
  • Ou bien, pour ceux d'entre vous qui sont juifs, est-ce votre révolte tardive contre votre culture, vos parents ou vous-mêmes ?
  • Ou encore, amis tiers-mondistes, est-ce le remords qui vous saisit lorsque les révélations du général Aussaresses font renaître votre culpabilité vis-à-vis des Arabes que vous avez assassinés et torturés ?

Peut-être tout cela à la fois.

Allons, il est temps de se reprendre, rectifiez le tir. Juifs, musulmans et chrétiens du Moyen-Orient vivent des heures extrêmement sombres. La gauche française et européenne peut contribuer à faire renaître le processus de paix, et à donner un espoir aux enfants palestiniens et israéliens.

Mais, pour cela, le temps est venu de revenir vers une position plus équitable, plus juste, plus consciente des responsabilités des uns et des autres, et qui ne pousse pas encore plus les Israéliens dans le délire sharonien dans lequel vous, oui vous, les enfermez.

Ilan Greilsammer est professeur de science politique à l'université Bar-Ilan (Israël).

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Brèves

Les Israéliens veulent ouvrir un nouveau chapitre de leur vie publique

Par Denis Charbit, Le Figaro, 18/09/2019.

Le verdict des urnes, en Israël, est un désaveu relatif infligé aux méthodes du premier ministre. Il exprime aussi la volonté des Arabes israéliens de participer désormais au processus de décision de l’État hébreu... explique Denis Charbit, maître de conférences en sociologie et science politique à l’université ouverte d’Israël.

... Cette révolution est la traduction politique d’un mouvement de fond qui secoue la nouvelle génération des Arabes d’Israël.

Un ultime enseignement - et non le moindre - de ce scrutin provient du secteur arabe. La première leçon à tirer est que l’unité est payante: la liste arabe unifiée, composée de communistes, d’islamistes et de nationalistes, devrait être la troisième formation politique représentée à la Knesset.

Si un gouvernement d’union Likoud-Bleu et Blanc est finalement constitué, elle sera à la tête de l’opposition, avec tous les droits associés à ce statut. Mais la révolution, de ce côté-là de l’échiquier politique, ne se réduit pas au score ou au statut acquis à la Knesset.

La révolution copernicienne qui s’opère réside dans la détermination proclamée par ses leaders de tester une alliance potentielle avec les partis du centre et de la gauche. Les partis arabes israéliens veulent peser sur les décisions, être des acteurs politiques à part entière et ne plus être voués à incarner une «fonction tribunitienne» chargée de clamer haut et fort leur dissidence politique. Pour y parvenir, ils ne sont pas devenus sionistes et ils ne s’accommodent pas plus de l’occupation de la Cisjordanie. Seulement, ils n’estiment plus devoir opposer une fin de non-recevoir à toute coopération politique.

Cette révolution est la traduction politique d’un mouvement de fond qui secoue la nouvelle génération des Arabes d’Israël. Ils veulent s’intégrer, ils veulent réussir et ils y parviennent par la méritocratie. Ils compensent leur condition de minorité ethnique par leur excellence et leur compétence.

Ils ne veulent plus être une enclave au sein d’un État juif, mais participer de plain-pied aux mutations de la société israélienne. Or, Benyamin Nétanyahou, en personne, n’a eu de cesse, durant toute la campagne, de faire de la population arabe d’Israël un bouc émissaire. Cette demande explicite d’intégrer l’arène politique fait d’une pierre deux coups: cesser cette délégitimation constante de 20 % de la population israélienne et permttre aux partis du centre et de la droite de promouvoir ouvertement une alliance électorale qui fera pendant à l’alliance du Likoud avec les partis religieux orthodoxes ...