David Grossman : Ce qu'il fallait démontrer

Haaretz, dimanche 10 janvier 2002

L'arraisonnement du bateau transportant des armes pour les Palestiniens provoque d'abord un grand soulagement, parce que ces armes ne seront pas dirigées contre des Israéliens, ainsi qu'un sentiment de gratitude envers les soldats ayant participé à cette mission.

Néanmoins, dans la voix des différents porte-parole, de Tsahal, du gouvernement, ainsi que dans les médias, on trouve une note de joie : enfin, la "preuve finale" est administrée, des terribles et criminelles intentions des Palestiniens. "Il est devenu clair, sans laisser la moindre place au doute, que l'Autorité Palestinienne est infestée par le terrorisme de la tête aux pieds", a declaré le Chef d'Etat Major Shaul Mofaz, dans ce qui ressemblait à une tentative de revenir aux temps héroïques et glorieux des années 50, sinon même à ceux d'Entebbe.

Mais de quelle preuve parle t-on ? La preuve que si on opprime un peuple pendant 35 ans, qu'on humilie ses leaders et qu'on harcèle sa population, sans lui donner un semblant d'espoir, ce peuple essaiera de s'élever par tous les moyens possibles ? Nous comporterions-nous différemment si nous étions dans la situation des Palestiniens ? Et nous sommes-nous comportés différemment quand pendant des années nous étions victimes de l'occupation et de la tyrannie ? Avshalom Feinberg et Yosef Lishansky partirent au Caire pour en rapporter de l'argent au Nili (organisation secrète, ndt), afin que la communaute juive de Palestine puisse se soulever contre les Turcs. Les combattants de la Haganah, du Lehi et du Etzel (mouvements juifs de résistance clandestins) réunissaient et cachaient autant d'armes qu'ils le pouvaient, et leurs magnifiques "sliks" (caches d'armes) sont jusqu'à aujourd'hui le symbole d'un combat pour la survie et la volonte de vivre libre, tout comme les missions courageuses d'achats d'armes sous le Mandat britannique (que les Britanniques définissaient comme des "actes de terrorisme").

Quand "nous" faisions ces choses, elles n'étaient pas terroristes par nature. Elles étaient des actions légitimes d'un peuple luttant pour sa vie et sa liberté. Quand les Palestiniens font les mêmes choses, elles deviennent la "preuve" de tout ce que nous désirions prouver depuis des années. Il était gênant d'entendre le Chef d'Etat Major réprimander les Palestiniens pour "dépenser leur argent dans des armes au lieu de s'occuper de leurs populations affamées" - les mots d'un homme dont les soldats, sur les instructions du gouvernement, harcèlent les Palestiniens du matin au soir, les appauvrissent et les affament.

Genant comme les réactions des médias à l'arraisonnement du bateau. Les correspondants, portes par l'héroisme des soldats, ont tous adopté les déclarations auto-justificatrices du Chef d'Etat Major et du Premier Ministre au sujet des Palestiniens, de leur instinct meurtrier et du terrorisme qui brule dans leur coeur quasiment comme une seconde nature.

Aujourd'hui est un jour de célébration et de réjouissance, car "nous vous l'avions bien dit" : nous avions bien dit que les Palestiniens ne respectent aucun accord (alors que nous, évidemment, les respectons tous) ; nous vous avions bien dit qu'ils feraient tout pour acquérir des armes offensives (alors que nous envoyons des bouquets de narcisses aux fenêtres d'Arafat à Ramallah) ; nous vous avions bien dit qu'il n'y avait personne à qui parler, et qu'en conséquence nous devions continuer à serrer le noeud coulant autour de leur cou (ce qui conduira sans nul doute à modifier profondément le "caractère palestinien", afin qu'ils acceptent toutes nos conditions) ; nous vous avions bien dit qu'Arafat était Bin Laden (et nous les disciples du Dalai Lama).

Par cette tentative d'introduire clandestinement des armes, les Palestiniens ont gravement violé les accords, et Tsahal doit, bien évidemment, tout faire pour prévenir une telle escalade. Néanmoins, comment le jugement de tout un peuple peut-il être a ce point émoussé ? Comment pouvons-nous continuer à ignorer l'image d'ensemble, ou Israël, par ses actes et ses non-actes, et en particulier le comportement malfaisant de son Premier Ministre, pousse les Palestiniens à des actes qui, les uns apres les autres, nous administrent cette "preuve absolue" dont nous n'avons que faire ?

Les jours que nous vivons sont dégoutants. Ce sont des jours de total engourdissemnt des sens. Ariel Sharon tirera de ce bateau jusqu'à sa dernière goutte de propagande. Les médias, pour la plupart, lui colleront aux basques. La rue israélienne, trop épuisée et apathique pour réfléchir, adoptera toute conclusion qui résoudra la contradiction morale dans laquelle elle se trouve, et qui renforcera son sentiment d'avoir raison. Qui a la force, aujourd'hui, de se rappeler les commencements, les racines, les circonstances, le fait que ce que nous avons ici est une occupation, une oppression, des réactions et des contre-réactions, un cercle vicieux et sanglant, deux peuples devenus violents, corrompus et fous de désespoir, un piège de mort dans lequel nous nous enfonçons à mesure que chaque jour passe ?

David Grossman, écrivain

Haut de page

Brèves

Joann Sfar
Affaire Sarah Halimi

OPINIONS
JOANN SFAR SUR L'AFFAIRE SARAH HALIMI : L'ANTISÉMITISME EST OBJECTIVEMENT DEVENU UNE CIRCONSTANCE ATTÉNUANTE
21 DÉCEMBRE 2019 6 MINUTES DE LECTURE

Depuis hier recircule sur Facebook un post de Joann Sfar daté de 2017, réaction de l’écrivain, auteur de bd et réalisateur, au premier jugement du meurtrier de Sarah Halimi, alors que le parquet avait choisi de ne pas retenir la motivation antisémite des motifs de mise en examen.

Contacté par Jewpop à la suite de la décision de la cour d’appel de Paris, qui a déclaré jeudi le tueur pénalement irresponsable, écartant ainsi la possibilité de le juger aux assises comme le réclamaient les proches de la victime, Joann Sfar nous a demandé de joindre à son texte de 2017 les précisions suivantes, à titre d’exergue :

Ceci est un ancien texte, publié à l’occasion du premier jugement de l’affaire Halimi. À l’époque, la justice réfutait la circonstance aggravante d’antisémitisme. Aujourd’hui, il y a du progrès, l’antisémitisme est objectivement devenu une circonstance atténuante. Un chauffard sous l’emprise du cannabis relève des tribunaux, pas un tueur de juive, semble-t-il. Le message aux juifs est limpide.

Le texte publié sur la page Facebook de Joann Sfar en 2017

Le truc, c’est que lorsque tu es juif, tu n’oses jamais dire que quoi que ce soit relève de l’antisémitisme parce que tu as peur qu’on te dise que tu pleurniches. Je ne connais l’affaire Sarah Halimi que par ce que les médias en disent. Si j’ai bien compris, un type traitait la dame juive de son immeuble de sale juive à chaque fois qu’il la voyait. Puis une nuit il pète un câble, il met la misère dans tout l’immeuble puis il s’enferme avec la dame. Il la massacre pendant des heures. La police est dans l’immeuble et n’intervient pas. Il hurle Allah hou Akbar tant qu’il peut puis il la jette par la fenêtre et elle meurt. Le type n’a jamais eu d’antécédents psychiatriques mais on le met quand même à l’asile. Si j’avais mauvais esprit, je dirais qu’en période électorale c’était peut-être une façon de s’acheter à peu de frais la paix civile.

On apprend aujourd’hui que le tribunal ne considère pas qu’il s’agit d’un crime antisémite. Finalement je ne suis pas juriste, je n’y connais rien. Il paraît que le coupable a affirmé que son motif n’était pas anti juif. C’était quoi, son motif ? Ça ne me regarde pas. Par contre, je commence à me demander ce que ça serait, un crime anti juif ? Si traiter une dame de sale juive puis la massacrer et la défenestrer ça ne suffit pas, il faut faire quoi ?

J’ai honte que ça soit toujours des juifs qui se trouvent à écrire qu’à force de vouloir éviter de faire des vagues nos forces de l’ordre nous donnent parfois l’impression qu’on gène. Je suis le moins communautaire du monde. Je suis le premier que ça énerve, quand des gens utilisent leur ethnie ou leur religion pour se faire plaindre. Mais là, c’est dur. On a un sentiment de « circulez y a rien à voir » qui me semble dangereux. À force de ne rien voir, j’ai le sentiment qu’on peut susciter des vocations. Ou alors il y a une circonstance atténuante de bêtise ? Je me souviens qu’on disait ça au moment du « gang des barbares ». On disait qu’ils étaient tellement bêtes qu’ils ne se rendaient pas compte.

Peut-être que je me trompe complètement. Qu’est ce qui se produit, en moi, lorsque j’ai honte d’écrire ces lignes ? Je déteste parler « en tant que juif ». On ne devrait pas avoir à le faire. Pour calmer les esprits, je suggère au tribunal d’édicter une jurisprudence claire et d’affirmer haut et fort qu’un crime antisémite, ça n’existe pas. Je crois que ça soulagerait beaucoup de monde. Ça nous évitera de nous creuser la tête à nous demander ce que l’assassin aurait pu faire de plus pour que le tribunal décèle dans son geste un soupçon de haine contre les juifs.

Joann Sfar