UEJF : Le Sionisme expliqué à nos potes

Le sionisme expliqué à nos potes

Editions de la Martinière, 2003, 15 Euros

Livre collectif de l'Union des Etudiants Juifs de France (UEJF)


Analyse :

A l'heure où un rapport de la Commission Nationale Consultative des Droits de l'Homme (CNCDH) constate une augmentation inquiétante de l'antisémitisme en France, L'Union des Etudiants Juifs de France publie un livre collectif qui veut en finir avec le politiquement correct en vogue dans notre pays. Le sionisme expliqué à nos potes prend à rebrousse poils tous ceux qui, souvent par «une insondable ignorance» historique, affichent ouvertement un antisionisme considéré comme acceptable pour mieux se démarquer de l'antisémitisme honni en tant que tel presque dans tous les Etats. Et pourtant...

Dans une remarquable analyse historique, Elie Barnavi, ancien ambassadeur d'Israël en France, homme de dialogue et de paix, reproche aux adversaires les plus virulents du sionisme de tout ignorer «de son histoire, de ses présupposés philosophiques, de ses courants idéologiques, de la manière dont il s'est incarné dans les institutions de l'Etat qui s'en réclame.» Suit alors une description des courants, des tendances qui animèrent le nationalisme juif dans une effervescence quasi-révolutionnaire : de la gauche travailliste ou communisante (dont beaucoup de trotskistes) à la droite libérale ou même fascisante (groupusculaire et isolé). Il soulève les contradictions à l'intérieur du mouvement sioniste entre les partisans d'une diaspora sans Etat dont le seul objectif était d'assurer la pérennité du peuple juif et les nationalistes partisans de l'aliya (émigration en Israël) auxquels la Seconde Guerre ne manquera pas de donner raison. La synthèse se fera autour de l'idée que « le sionisme ne pouvait résoudre le « problème juif » que pour les Juifs qui le voulaient, ou, le plus souvent, pour ceux qui n'avaient pas d'autre choix », (judaïsme est-européen et judaïcités des pays de l'Islam).

Alexandre Adler, journaliste et éditorialiste du Figaro, historien et géopolitologue, tente une lecture du sionisme dans le monde contemporain au regard des quatre points historiques qui le caractérisent : un projet sécuritaire pour endiguer les persécutions touchant la diaspora juive ; un projet unitaire pour la regrouper dans une identité nouvelle, moderne et non religieuse à partir d'une grande disparité de statuts; un projet économique ambitieux pour un Etat dont dès le départ les promoteurs prévoyaient le meilleur niveau de vie qui soit à ses habitants ;un projet culturel révolutionnaire voulant rompre avec les réflexes défensifs, exlusivistes, du judaïsme traditionnel. Ainsi, la réussite du sionisme lui aurait fait changer de figure sans tarir pour autant son projet : « il ne s'agit plus de peupler frénétiquement le pays dans une lutte démographique pour affirmer la présence juive en Israël (...) [mais d'] améliorer qualitativement la performance de l'Etat d'Israël » dont l'existence dans des frontières précaires est assurée par une alliance forte avec les Etats-Unis principalement.

Adil Jazouli, sociologue et spécialiste des questions de l'intégration et de la ville, analyse d'abord le sionisme vu du monde arabe avant de revenir sur la montée de l'antisémitisme chez les jeunes Français issus de l'immigration arabe ou maghrébine. « ... il fallait continuer à gérer cette situation en tant que citoyens français (...) les responsables français n'ont pas été à la hauteur puisque tout le monde a éprouvé un sentiment d'abandon. D'abord la population juive. (...) [ mais également] la communauté musulmane. ».

Tous les contributeurs évoquent le conflit israélo-palestinien dont l'importation en France est souvent à l'origine de crimes et délits d'autant plus condamnables que l'histoire pouvait laisser penser qu'on ne les verrait jamais plus, ou du moins pas à une telle échelle. Elie Barnavie, d'abord, reconnaît que « le principal problème - politique, militaire, mais aussi moral - du sionisme aura été le problème arabe. Naturellement, c'est aussi sur l'injustice subie par les Palestiniens que se sont focalisées les critiques les plus dures à l'encontre du projet national juif. » Bernard-Henri Lévy, ensuite, invite ardemment les Israéliens à quitter les territoires occupés et à démanteler les colonies. C'est pour lui le seul moyen pour que les frontières d'Israël jouissent d'une reconnaissance arabe mais aussi pour avoir en face d'elle « un Etat normalisé et soumis (...) aux lois éternelles de la guerre et de la paix entre les nations » plutôt que « ces foules mi-civiles mi-militaires dont l'indétermination même (...) paralyse (...) et réduit à quasi-néant l'écrasante supériorité de Tsahal » Denis Charbit, spécialiste de l'histoire du sionisme, se refuse d'entrée de jeu, à faire « la séparation du bon grain de l'ivraie ». Il s'efforce au contraire d'expliquer, en quatre thèses remarquables dont le lecteur choisira vite une cinquième qui transcende les autres, pourquoi « tant de haine des uns pour dire son amour des autres est pitoyable ». L'auteur finit son exposé par un appel au droit et même au devoir d'incomplétude qui le conduisent à se définir comme un « sioniste intranquille » convaincu comme Adil Jazouli que « lorsque le génie d'Israël et de la Palestine sera mis en commun, cela changera la face de la région. »

Les contributions de Patrick Klugman (en guise de postface) et de Paul Bernard, Président et Secrétaire national de l'UEJF, résument assez bien l'objectif du livre puisque eux-seuls développent son titre tant sur le fond que sur la forme. Du coup, les autres auteurs disparaissent dans l'esprit du lecteur après avoir posé le cadre social, historique et juridique, après avoir établi la légitimité, la nécessité même d'une telle démonstration.

Les potes c'est nous. L'adresse c'est eux. Et elle est directe, sans détour, sans circonvolution, sans langue de bois. Paul Bernard tout d'abord qui se revendique « sioniste et citoyen » et commence par se demander « comment peut-on être juif ?» Avant de continuer : « Comment peut-on être juif et vivre en dehors du seul Etat juif ? Comment peut-on être français et aimer, outre la France, un pays étranger ? » Et d'invoquer Charles Péguy, Raymond Aron, Martin Luther King, François Mitterrand, Stefan Zweig ... Le raisonnement est implacable même si le ton adopté est celui « d'ami à ami », avec tendresse donc mais aussi avec cette franchise froide : « Les juifs sont sionistes : c'est ainsi. Avilir le terme de «sionisme», le transformer en ce qu'il n'est pas, le confondre avec ce qu'il a vocation à combattre, c'est offenser le judaïsme. » Aucun espace n'est laissé aux détracteurs du sionisme avec ce qui apparaît de plus en plus comme un acquis : l'antisionisme a pour germe la judéophobie voire l'antisémitisme. « Etre sioniste, cela veut dire simplement être favorable à l'existence d'un Etat juif sur une partie de la Palestine mandataire : rien de moins, mais rien de plus. Combien sont-ils, ceux qui sont sionistes sans le savoir, qui sont sincèrement convaincus de la légitimité de l'Etat d'Israël, mais qui se sentiraient outragés si on leur révélait quel adjectif sert à désigner cette conviction ? » Paul Bernard fustige alors les amalgames et les raccourcis simples et va jusqu'au bout de sa démonstration : du sionisme qui est une nécessité ( le constat d'échec d'une existence juive en exil) aux leçons de l'histoire qui ont démontré que tout, surtout le pire, pouvait arriver et qu'un Etat comme Israël avait aussi pour mission de rassurer jusqu'au juif français enraciné dans la culture nationale qui sait que d'autres, ailleurs, n'ont pas cette chance.

Patrick Klugman, qui a longuement oeuvré pour que ce livre paraisse malgré les embûches et les défections, emboîte le pas en se revendiquant quant à lui « sioniste et propalestinien. » Sioniste parce qu'il est favorable à l'existence et au maintien de l'Etat d'Israël. Propalestinien parce qu'il souhaite que les Palestiniens aient eux-aussi leur Etat. Dans les deux cas, il se réfère « au vieux principe émancipateur des peuples à disposer d'eux-mêmes ». Avant d'appeler tous ses « potes » et tous ceux qui ont « la chance de ne pas vivre au milieu des attentats et des représailles » à signer des accords de Geneve pour réconcilier les faux-ennemis, faux-antonymes, partisans de la paix, amis d'Israël et de la Palestine et les inviter à vivre ensemble. « Il est temps que se rassemblent les sionistes propalestiniens et les propalestiniens sionistes, porteurs d'un espoir commun, défenseurs de deux causes légitimes et indissociables et qui, en fin de compte, n'en sont qu'une. »

Voilà certainement un livre qui ne passera pas inaperçu tant il parle aux rancoeurs inavouées (souvent sans fondement solide), aux imprécisions sémantiques entretenues par une certaine paresse des médias, aux libéraux-libertaires auxquels les rappels historiques ne seront pas sans utilité et enfin à tous ceux qui acceptent sans coup férir que des fantasmes, des actes criminels, prennent le pas sur le devoir de vérité et l'exigence républicaine du vivre-ensemble.

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Brèves

Joann Sfar
Affaire Sarah Halimi

OPINIONS
JOANN SFAR SUR L'AFFAIRE SARAH HALIMI : L'ANTISÉMITISME EST OBJECTIVEMENT DEVENU UNE CIRCONSTANCE ATTÉNUANTE
21 DÉCEMBRE 2019 6 MINUTES DE LECTURE

Depuis hier recircule sur Facebook un post de Joann Sfar daté de 2017, réaction de l’écrivain, auteur de bd et réalisateur, au premier jugement du meurtrier de Sarah Halimi, alors que le parquet avait choisi de ne pas retenir la motivation antisémite des motifs de mise en examen.

Contacté par Jewpop à la suite de la décision de la cour d’appel de Paris, qui a déclaré jeudi le tueur pénalement irresponsable, écartant ainsi la possibilité de le juger aux assises comme le réclamaient les proches de la victime, Joann Sfar nous a demandé de joindre à son texte de 2017 les précisions suivantes, à titre d’exergue :

Ceci est un ancien texte, publié à l’occasion du premier jugement de l’affaire Halimi. À l’époque, la justice réfutait la circonstance aggravante d’antisémitisme. Aujourd’hui, il y a du progrès, l’antisémitisme est objectivement devenu une circonstance atténuante. Un chauffard sous l’emprise du cannabis relève des tribunaux, pas un tueur de juive, semble-t-il. Le message aux juifs est limpide.

Le texte publié sur la page Facebook de Joann Sfar en 2017

Le truc, c’est que lorsque tu es juif, tu n’oses jamais dire que quoi que ce soit relève de l’antisémitisme parce que tu as peur qu’on te dise que tu pleurniches. Je ne connais l’affaire Sarah Halimi que par ce que les médias en disent. Si j’ai bien compris, un type traitait la dame juive de son immeuble de sale juive à chaque fois qu’il la voyait. Puis une nuit il pète un câble, il met la misère dans tout l’immeuble puis il s’enferme avec la dame. Il la massacre pendant des heures. La police est dans l’immeuble et n’intervient pas. Il hurle Allah hou Akbar tant qu’il peut puis il la jette par la fenêtre et elle meurt. Le type n’a jamais eu d’antécédents psychiatriques mais on le met quand même à l’asile. Si j’avais mauvais esprit, je dirais qu’en période électorale c’était peut-être une façon de s’acheter à peu de frais la paix civile.

On apprend aujourd’hui que le tribunal ne considère pas qu’il s’agit d’un crime antisémite. Finalement je ne suis pas juriste, je n’y connais rien. Il paraît que le coupable a affirmé que son motif n’était pas anti juif. C’était quoi, son motif ? Ça ne me regarde pas. Par contre, je commence à me demander ce que ça serait, un crime anti juif ? Si traiter une dame de sale juive puis la massacrer et la défenestrer ça ne suffit pas, il faut faire quoi ?

J’ai honte que ça soit toujours des juifs qui se trouvent à écrire qu’à force de vouloir éviter de faire des vagues nos forces de l’ordre nous donnent parfois l’impression qu’on gène. Je suis le moins communautaire du monde. Je suis le premier que ça énerve, quand des gens utilisent leur ethnie ou leur religion pour se faire plaindre. Mais là, c’est dur. On a un sentiment de « circulez y a rien à voir » qui me semble dangereux. À force de ne rien voir, j’ai le sentiment qu’on peut susciter des vocations. Ou alors il y a une circonstance atténuante de bêtise ? Je me souviens qu’on disait ça au moment du « gang des barbares ». On disait qu’ils étaient tellement bêtes qu’ils ne se rendaient pas compte.

Peut-être que je me trompe complètement. Qu’est ce qui se produit, en moi, lorsque j’ai honte d’écrire ces lignes ? Je déteste parler « en tant que juif ». On ne devrait pas avoir à le faire. Pour calmer les esprits, je suggère au tribunal d’édicter une jurisprudence claire et d’affirmer haut et fort qu’un crime antisémite, ça n’existe pas. Je crois que ça soulagerait beaucoup de monde. Ça nous évitera de nous creuser la tête à nous demander ce que l’assassin aurait pu faire de plus pour que le tribunal décèle dans son geste un soupçon de haine contre les juifs.

Joann Sfar