Avraham Burg : Lettre à mes amis palestiniens

par (*) Avraham Burg

(article publié le 17 septembre dans Al Qods, quotidien de Jérusalem Est en langue arabe)

The Forward 26 sept 2003

Mon curriculum vitae n'a rien de secret. Ma mère est née à Hébron en 1921, septième génération de juifs de Hébron. Je suis la huitième génération. Le lien profond qui rattache ma famille à la cité des Patriarches a été durement atteint en été 1929, quand des émeutiers qui scandaient "mort aux Juifs" ont massacré la moitié de ma famille. Et l'autre moitié ? Mon grand-père, mes oncles et tantes, et ma mère ont été sauvés par leur propriétaire arabe. Depuis, ma famille est divisée en deux. Une moitié ne fera plus jamais confiance à un Palestinien. L'autre moitié n'arrêtera jamais de rechercher des voisins avec lesquels faire la paix.

J'ai le droit au retour, dans la ville ou est née ma mère, et d'où elle a été chassée. Je ne renoncerai jamais à ce droit, mais je n'ai aucune intention de l'exercer, parce qu'outre mes titres de propriété, j'ai aussi le devoir de créer une vie libérée d'une mort et d'un conflit sans fin. Le droit à la vie de mes enfants et des enfants de Hébron prend le pas sur le droit de se massacrer mutuellement sur l'autel de la terre.

Il y a un mois, j'ai publié un article douloureux dans le quotidien le plus diffusé en Israël. Il finissait par ces mots : "Ce qu'il faut, ce n'est pas le renversement politique du gouvernement Sharon, mais une vision d'espoir, une alternative à la destruction du sionisme et de ses valeurs par les sourds, les muets et les insensibles." Depuis, on ne cesse de m'interroger : Que dites-vous à vos amis arabes ? Et, puisque nous sommes mutuellement le reflet de l'image de l'autre, quand je m'attaque à ma propre réalité nationale, j'ai le devoir de vous dire ce que je pense de ce qui se passe chez vous.

Je suis en colère. Je suis fou de rage. Je vois mes rêves et ceux de mes amis juifs et arabes se consumer dans les flammes de l'extrémisme. Ce sont des flammes qui nous lèchent éternellement, ici au Moyen-Orient, des flammes dont je pensais que l'onde de la paix les aurait éteintes, mais dont j'observe qu'elles s'élèvent et consument tout : les maisons, les corps, les rêves. Je vous en veux, à vous et aux terribles interprétations que vous permettez à trop de vos mentors religieux d'imposer au nom de Dieu.

Mais j'ai fait un voeu. Je ne laisserai pas ma colère devenir ma conseillère. Je ne ferai pas de la vengeance une politique. Je ne haïrai pas. Et donc, je continuerai à croire. Naïvement ? Non, je croirai, je prierai, et je resterai sur mes gardes. Et voici ce en quoi je crois : tout accord futur sera fondé sur les principes du compromis territorial. Quel est ce compromis ? Un compromis territorial n'est pas seulement un contrat immobilier. C'est une décision spirituelle prise par des peuples pour s'accepter mutuellement malgré des années d'hostilité et des puits de haine et de vengeance. Un compromis comme celui-la doit d'abord se faire entre une nation et elle-même.

Je crois, avec une foi absolue, que la Terre d'Israël m'appartient. Ainsi est-il écrit dans la Bible, ainsi me l'ont appris ma mère de Hébron, à moi et à ses petits-enfants. Et je sais que le rêve d'une Grande Palestine se transmet de grand-père à petits-enfants dans tous les foyers de Palestine. Le premier compromis doit donc se faire entre moi et mon rêve. Je fais ce compromis avec ce rêve de retourner à Hébron, afin de pouvoir vivre libre dans le nouvel Israël.

Et mon frère palestinien doit renoncer à son rêve de retourner à Jaffa afin de vivre une vie à Naplouse dans l'honneur et la dignité. Seuls ceux qui sont capables de faire des compromis avec leurs rêves peuvent s'asseoir ensemble et bâtir un compromis au nom de leur nation. Jusqu'à présent, vous avez servi d'éternelle excuse à tous les échecs des régimes arabes. Les refugiés sont laissés à l'abandon en Syrie et au Liban, et pas de notre fait. Ces 50 dernières années, Israël a absorbé des foules de réfugiés venus du monde entier sans rien attendre de personne. La plupart des Etats arabes n'ont pas levé le petit doigt pour les refugiés palestiniens. Beaucoup ont jugé utile de préserver votre rage et votre humiliation. Ils savent que dès l'instant ou l'indépendance de la Palestine sera declarée, la face du monde arabe et musulman en sera changée, au point où l'on ne la reconnaîtra plus.

Un chercheur palestinien éminent m'a dit un jour que, si les Palestiniens s'opposent durement à Israël sur quasiment tous les plans, il y en a un où les Palestiniens souhaitent ressembler aux Israéliens, et c'est notre démocratie. Je sais que 35 années d'occupation vous ont frappés, comme elles nous ont frappés. Mais ces années de malheur auront donné naissance à une bonne chose : la réelle possibilité d'une première démocratie arabe. Les forces de la démocratie, israéliennes et palestiniennes, ont face à elles une alliance d'autocrates corrompus et de théocrates intrigants, qui feront tout ce qui est en leur pouvoir pour empêcher la lumière de la démocratie de diffuser ses rayons d'espoir. Les démocraties sont plus riches, plus libres, et, plus important, baties sur l'espoir et non sur la peur. Et ce qu'ils craignent avant tout est une société palestinienne sans peur.

Voila la vraie décision à laquelle vous êtes confrontés. Jusqu'à aujourd'hui, vous avez été exploités par tout le monde : les Etats arabes, les extrémistes islamistes, Israël, et vos propres dirigeants corrompus. Vous avez aujourd'hui l'occasion de prendre le destin palestinien entre vos mains. La transition de l'oppression à la libération nationale n'a rien de facile.

Parce que le monde ne m'offrira pas la sécurite tant qu'il ne vous l'offrira pas, je voudrais partager avec vous l'expérience historique de mon peuple. Durant des milliers d'années d'exil, nous avons été faibles, et avons agi selon les règles du faible. Et le monde, en particulier le monde chrétien, a aimé notre faiblesse. Notre faiblesse a symbolisé leur force, notre défaite leur victoire. Mais, en un moment historique, le mouvement sioniste est apparu, le mouvement de la renaissance nationale juive, et a pris le sort de notre peuple entre ses mains. Une direction courageuse et honnête a conduit son peuple opprimé a des réussites presque inimaginables. En un moment historique, nous avons décidé d'arrêter d'être faibles, et la nature de notre dialogue avec la famille des nations s'en est trouvée changée du tout au tout.

Jusqu'à présent, vous avez sanctifié votre image de faibles, alors que vous auriez pu être forts. Cette voie ne vous mènera nulle part. Imaginons que tout est fait : Israël a quitté les territoires, il n'y a plus de colonies, et un Etat palestinien internationalement reconnu a été créé, avec Jérusalem Est pour capitale. Comment vous comporteriez-vous ? Quel serait le caractère de cet Etat ? Quel rôle joueriez-vous dans le concert des nations ? A en juger aujourd'hui, vous allez vers un échec massif : un Etat palestinien qui sera le plus neuf des Etats du monde, mais rétrograde dans ses valeurs et incapable de remplir la grande mission de votre peuple. J'entends les cris de joie quand un kamikaze accomplit son horrible tâche. Je vois le bonheur, mi-tu, mi-exprimé, qui fait son chemin à travers le désespoir quand un shahid arrive à s'en remettre au ciel et laisse derrière lui une trainée de veuves et d'orphelins israéliens. Je connais votre argument : vous n'avez ni hélicoptères ni avions de combat, et les kamikazes sont votre arme stratégique à vous. C'est votre vérité.

Eh bien, voici la mienne : le kamikaze s'offre et m'offre en sacrifice à un faux dieu. Le vrai Dieu hait qu'on tue. Les attentats à la bombe ne laissent derrière eux que blessures et cicatrices. Personne au monde, même pas les plus ardents défenseurs de la cause palestinienne, n'accepte cette arme de suicide. C'est une arme de monstres, non de combattants pour la liberté. Et tant que vous ne la rejetterez pas de votre sein, elle et ceux qui la permettent, vous n'aurez pas de partenaire de mon côté, ni moi, ni personne d'autre.

Et que se passera-t-il alors, quand nous serons partis et qu'apparaîtront à la surface les grands débats sur le caractère de votre Etat ? religieux ou moderne, islamique ou laïque ? Comment ces questions seront-elles résolues ? Je suis prêt à parier dès aujourd'hui : il y aura des kamikazes. Le Hamas essaiera d'influer par la force sur ces décisions, par les moyens qu'il connaît.

Ce qui est bon pour Israël, c'est de renoncer au rêve du Grand Israël, de démanteler les colonies, de quitter les territoires et de vivre en paix aux côtés d'un Etat palestinien, de combattre la corruption et de diriger toute son énergie vers l'intérieur, vers la société israélienne. Et pour vous ? Pareil. Renoncer au fantasme de nous chasser d'ici et de retourner dans vos villages qui pour la plupart n'existent plus. Combattre la corruption qui vous détruit de l'intérieur, et diriger tous vos talents et toutes vos ressources pour bâtir une société arabe exemplaire : un modèle palestinien qui révolutionnera le monde arabe, apportera une démocratie musulmane à la region, et fera de votre peuple un pont entre l'Orient et l'Occident.

Une histoire venue du fond des âges raconte qu'un sage pouvait répondre à toutes les questions. L'un de ses disciples décida de le piéger. Le disciple attrapa un papillon et le tint dans son poing. Il vint trouver le sage et lui dit : "qu'y a-t-il dans ma main? un papillon vivant, ou un papillon mort?" S'il dit vivant, pensait le disciple, je l'écraserai, et s'il dit mort, j'ouvrirai la main et laisserai le papillon révéler l'échec du sage aux yeux du monde. Mais le sage le regarda dans les yeux et dit : "tout est entre tes mains".

Un avenir de vie ou de mort ? des enfants avec de l'espoir ou du désespoir ? une nation palestinienne respectée ou méprisée ? Tout est entre vos mains.

(*) Avraham Burg a été président de la Knesset de 1999 à 2003. Ancien président de l'Agence Juive, il est actuellement députe du Parti travailliste.

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Brèves

Ce que disait Amos Os deux mois avant sa mort

Le 30 octobre 2018, la chaîne publique de télévision israélienne a diffusé une longue interview d’Amos Oz. J’en traduis ici les passages essentiels.

M. W.

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SUR LA HAINE

La leçon des dernières années est que le “cadeau” fait par Hitler et Staline, il y a quatre-vingt ans, est périmé. Hitler et Staline n’avaient pas l’intention de nous faire un cadeau, mais sans le vouloir ils ont légué au monde un certain sentiment de honte face au racisme et à la xénophobie. Or les gens redécouvrent la haine. Ils se lèvent le matin, et se mettent à haïr tous ceux qui ne leur ressemblent pas. C’est effrayant. Je ne crois pas qu’un homme qui pratique chaque jour la haine puisse être un homme heureux.

SUR SON MESSAGE

Je ne suis pas un retraité qui passe la journée sur son balcon et boit un verre de vin chaque soir; j’écris, je parle, je donne des conférences, je m’exprime. Mais je comprends parfaitement que le porteur d’un nouveau message ne doit pas être un mâle ashkénaze nanti et âgé. Je crois que le message doit venir de femmes et d’hommes plus jeunes, issus d’horizons très différents du mien. Cela fait des dizaines d’années que je parle, il est temps que d’autres prennent la parole.

SUR LA SOLUTION À DEUX ÉTATS

Il est intéressant de voir la droite colonisatrice et la gauche post-sioniste se mettre d’accord pour nous dire que la situation dans les territoires serait irréversible. Je crois que le seul fait irréversible est la mort (et je dois en faire personnellement l’expérience avant d’en être tout à fait certain). L’histoire, telle qu’elle s’est déroulée sous mes yeux, regorgeait de bouleversements imprévus. L’avenir tel que je le prévois, c’est-à-dire la solution à deux États, se réalisera-t-il à coup sûr? Non. Cet avenir est-il possible? Selon moi, il n’est pas seulement possible, il est absolument nécessaire.

Les gens qui déclarent: “Mettez-vous tous les deux dans le même lit, commencez à faire l’amour et non la guerre”, ces gens-là disent n’importe quoi. Après un siècle de violence et de haine, il est impossible de faire lit commun et d’entamer la lune de miel de l’État binational. Nous devons diviser la maison en deux appartements, devenir voisins; et peut-être, un jour, deviendrons-nous des amis. C’est ainsi que les choses se passent entre les humains.

SUR LA DÉMOCRATIE EN ISRAËL

Je suis inquiet quant à l’avenir de la démocratie en Israël, en raison des lois récentes dont beaucoup, sans être nécessairement fascistes, sont inutiles. Il est inutile d’édicter des lois pour nous faire aimer notre pays. Nous n’avons pas besoin d’une loi sur la fidélité [à l’État d’Israël] ni d’une loi définissant la nature [juive] de l’État.

Ayez un peu confiance. La plupart des Israéliens aiment Israël, bien que ce ne soit pas toujours facile. J’aime Israël, bien que souvent Israël fasse tout pour que je ne l’aime pas. Il ne faut pas édicter des lois sur la fidélité et l’amour, il faut être digne de fidélité et d’amour.

SUR SON STATUT D’ÉTERNEL MINORITAIRE

Je vais vous révéler un secret: de toute ma vie, je n’ai jamais été dans le camp majoritaire. J’ai grandi dans une famille appartenant au parti Hérout [de Menahem Begin]. Nous étions minoritaires. Durant de longues années j’ai été un ami proche de [Shimon] Pérès, et un peu aussi de [Yitzhak] Rabin. Mais ce n’est pas un secret que je n’ai jamais voté pour eux, et ils le savaient. Ma vie durant, j’ai fait partie de la minorité.

SUR LA RÉVOLUTION FÉMINISTE

La révolution féministe rend le monde meilleur. Elle corrige un mal qui dure depuis des millénaires. Comme dans tout mouvement qui aspire à la justice, on y trouve des éléments marginaux qui ne recherchent plus la justice mais la vengeance. Ce sont ces éléments marginaux que je crains, et non le mouvement dans son ensemble.

Entre l’aspiration à la justice et la soif de vengeance, la frontière est très mince. Aucun mouvement n’est vacciné contre le fanatisme – ni le mouvement politique auquel j’appartiens moi-même, ni le mouvement féministe.

SUR LE BILAN DE SA VIE

Bien sûr, j’ai peur de la mort. J’y pense souvent. Au cours de ma vie j’ai reçu beaucoup de coups, dans le domaine privé comme dans le domaine public. Mais, durant les dizaines d’années de mon existence, j’ai reçu tant de cadeaux: l’amour, les livres, la musique, les lieux… Rien de tout cela ne m’était dû, personne n’a signé de contrat en ma faveur. Je suis éternellement reconnaissant. Je voudrais partir avec le sentiment de n’avoir délibérément blessé personne. J’aimerais croire, en quittant ce monde, que certaines de mes paroles ont pu réconforter des personnes, en déranger ou en ébranler d’autres. Si je sais qu’une petite partie des dizaines de milliers de mots que j’ai écrits a eu une influence sur la vie de quelques personnes, cela me suffit: j’aurai quelque chose à montrer, là-haut, à la porte d’entrée.