Zeev Sternhell (1) : Il est temps d'agir

Haaretz, 12 septembre 2003

Il n'y a aucune raison de se plaindre auprès du premier ministre ou de l'establishment militaire. La politique actuelle est exactement celle qu'Ariel Sharon, le chef d'état-major, le gouvernement et les leaders des colons considèrent comme correcte et désirable. Ils savent que cette politique a un prix, et ils sont d'accord pour le payer, les yeux grand ouverts.
Ils sont horrifiés à la vue des tragédies du Café Hillel, du bus n°2 de Jérusalem ou de Tsrifin (lieux des récents attentats, ndt), mais pour eux, les victimes sont des soldats morts au combat. "La politique des liquidations marche", a déclaré le chef d'état-major Moshe Yaalon à l'un des quotidiens de grande diffusion, sans toutefois préciser le critère exact de ce succès. Il savait que le Hamas réagirait aux opérations aériennes qui tuent en même temps des civils innocents, comme en Israël.

De fait, les gens qui décident de l'avenir d'Israël savent qu'ils n'éliminent pas le terrorisme, mais le nourrissent. Mais ils croient que c'est le lourd prix que nous devons payer afin de détruire la capacité des Palestiniens à maintenir une existence nationale. A leurs yeux, briser la résistance de la population, ainsi que la ghettoisation des territoires, sont des conditions sine qua non pour consolider l'avenir d'Israël.

Ce ne sont ni des naïfs, ni des imbéciles, et ils ne pensent pas que la liquidation de la direction du Hamas rapprochera d'une solution pacifique (ou de tout autre solution d'ailleurs), mais cela ne les ennuie pas vraiment, car ce n'est pas ce qu'ils recherchent. Ils savent tous que chaque individu liquidé sera remplacé, mais ils ne combattent pas seulement le terrorisme, et leur objectif stratégique n'est pas une paix fondée sur le compromis, mais la soumission totale des Palestiniens. De leur point de vue, la guerre ne prendra fin que le jour ou les Palestiniens accepteront sans discussion la loi d'Israël dans les territoires.

A la tête du gouvernement, il y a des gens intelligents et de sang-froid. Ils mènent une guerre politque, une guerre clairement choisie, elle-même la continuation de la politique d'occupation et de destruction des territoires, jusqu'à ce qu'il n'existe plus aucune possibilité d'y établir un Etat souverain. Ils adaptent leurs moyens à cette fin, et ils ne nous sortiront pas de ce cycle de folie, à moins qu'il n'y ait dans ce pays une révolte populaire, comparable à ce que nous avons connu après les guerres du Kippour et du Liban.

N'oublions pas que Golda (Meir, premier ministre au moment de la guerre du Kippour, ndt) est tombée parce que des réservistes se sont rangés sous la bannière d'un manifestant isolé, Motti Ashkenazi, et que si l'armée n'a pas pénétré dans Beyrouth, ce fut grâce à une lutte publique obstinée partout dans le pays, et à l'action civique exemplaire de l'officier de blindés Eli Geva.

Mais comme Sharon n'a pas la sensibilité de Golda Meir ou de Menahem Begin, et comme il ne recule que lorqu'il rencontre une force supérieure à lui, pour sortir de l'impasse, il faut une mobilisation de toute l'énergie latente au sein de la société israélienne. Il faut que ce soit la grande heure de la société civile, la grande heure d'un grand mouvement, de Shalom Akhshav (La Paix Maintenant) qui semble avoir été avalé sous terre, des mouvements sociaux qui croient profondément en la justice et en les droits de l'homme.

Oui, et le temps est venu pour les intellectuels de descendre dans la rue, eux aussi. Ce doit être l'heure de l'opposition parlementaire, de motions de censure, d'un cri qui sera entendu bien au-delà des murs de la Knesset.

Dans les conditions de crise que nous connaissons, les gens qui ont voté pour les partis d'opposition ont le droit de voir les dirigeants de ces partis à la tête d'une marche à travers les rues de Jérusalem, comme le jour où Emil Grunzweig (militant de Shalom Akhshav, ndt) a été assassiné.

C'est le moment pour chacun de se montrer au coeur de Tel-Aviv, comme le jour où Yitzhak Rabin a été assassiné.

Il est inconcevable que le Meretz, le Parti travailliste et ceux qui ont voté Shinoui sans vouloir que cela serve Effi Eitam et Avigdor Lieberman (ministres d'extrême droite, ndt), il est inconcevable qu'ils n'aient pas assez de force d'âme, pas assez de foi en l'avenir, pour nourrir un mouvement de protestation, comme nous en avons connu il n'y a pas si longtemps.

Après tout, il est inconcevable que le sionisme de la lucidité ait fait totalement faillite.

(1) Zeev Sternhell (1935-...) est un historien israélien, professeur de science politique à l'Université hébraïque de Jérusalem. Sternhell est spécialisé dans la question de la montée et le création du fascisme, en particulier de ses racines françaises. Sternhell a retracé la genèse des idées fascistes jusqu'à la France. Selon lui, Georges Sorel et le "Cercle Proudhon" sont à l'origine du corpus idéologique fasciste. Au cours des années 1960, il a été le directeur de l'université d'Addis-Abeba, à la demande de l'empereur éthiopien Haïlé Sélassié Ier.

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Brèves

Joann Sfar
Affaire Sarah Halimi

OPINIONS
JOANN SFAR SUR L'AFFAIRE SARAH HALIMI : L'ANTISÉMITISME EST OBJECTIVEMENT DEVENU UNE CIRCONSTANCE ATTÉNUANTE
21 DÉCEMBRE 2019 6 MINUTES DE LECTURE

Depuis hier recircule sur Facebook un post de Joann Sfar daté de 2017, réaction de l’écrivain, auteur de bd et réalisateur, au premier jugement du meurtrier de Sarah Halimi, alors que le parquet avait choisi de ne pas retenir la motivation antisémite des motifs de mise en examen.

Contacté par Jewpop à la suite de la décision de la cour d’appel de Paris, qui a déclaré jeudi le tueur pénalement irresponsable, écartant ainsi la possibilité de le juger aux assises comme le réclamaient les proches de la victime, Joann Sfar nous a demandé de joindre à son texte de 2017 les précisions suivantes, à titre d’exergue :

Ceci est un ancien texte, publié à l’occasion du premier jugement de l’affaire Halimi. À l’époque, la justice réfutait la circonstance aggravante d’antisémitisme. Aujourd’hui, il y a du progrès, l’antisémitisme est objectivement devenu une circonstance atténuante. Un chauffard sous l’emprise du cannabis relève des tribunaux, pas un tueur de juive, semble-t-il. Le message aux juifs est limpide.

Le texte publié sur la page Facebook de Joann Sfar en 2017

Le truc, c’est que lorsque tu es juif, tu n’oses jamais dire que quoi que ce soit relève de l’antisémitisme parce que tu as peur qu’on te dise que tu pleurniches. Je ne connais l’affaire Sarah Halimi que par ce que les médias en disent. Si j’ai bien compris, un type traitait la dame juive de son immeuble de sale juive à chaque fois qu’il la voyait. Puis une nuit il pète un câble, il met la misère dans tout l’immeuble puis il s’enferme avec la dame. Il la massacre pendant des heures. La police est dans l’immeuble et n’intervient pas. Il hurle Allah hou Akbar tant qu’il peut puis il la jette par la fenêtre et elle meurt. Le type n’a jamais eu d’antécédents psychiatriques mais on le met quand même à l’asile. Si j’avais mauvais esprit, je dirais qu’en période électorale c’était peut-être une façon de s’acheter à peu de frais la paix civile.

On apprend aujourd’hui que le tribunal ne considère pas qu’il s’agit d’un crime antisémite. Finalement je ne suis pas juriste, je n’y connais rien. Il paraît que le coupable a affirmé que son motif n’était pas anti juif. C’était quoi, son motif ? Ça ne me regarde pas. Par contre, je commence à me demander ce que ça serait, un crime anti juif ? Si traiter une dame de sale juive puis la massacrer et la défenestrer ça ne suffit pas, il faut faire quoi ?

J’ai honte que ça soit toujours des juifs qui se trouvent à écrire qu’à force de vouloir éviter de faire des vagues nos forces de l’ordre nous donnent parfois l’impression qu’on gène. Je suis le moins communautaire du monde. Je suis le premier que ça énerve, quand des gens utilisent leur ethnie ou leur religion pour se faire plaindre. Mais là, c’est dur. On a un sentiment de « circulez y a rien à voir » qui me semble dangereux. À force de ne rien voir, j’ai le sentiment qu’on peut susciter des vocations. Ou alors il y a une circonstance atténuante de bêtise ? Je me souviens qu’on disait ça au moment du « gang des barbares ». On disait qu’ils étaient tellement bêtes qu’ils ne se rendaient pas compte.

Peut-être que je me trompe complètement. Qu’est ce qui se produit, en moi, lorsque j’ai honte d’écrire ces lignes ? Je déteste parler « en tant que juif ». On ne devrait pas avoir à le faire. Pour calmer les esprits, je suggère au tribunal d’édicter une jurisprudence claire et d’affirmer haut et fort qu’un crime antisémite, ça n’existe pas. Je crois que ça soulagerait beaucoup de monde. Ça nous évitera de nous creuser la tête à nous demander ce que l’assassin aurait pu faire de plus pour que le tribunal décèle dans son geste un soupçon de haine contre les juifs.

Joann Sfar