Rassemblement républicain du 6 mai 2003 :
Discours de Patrick Klugman

Par UEJF - 08 mai 2003

Je suis président de l'Union des étudiants juifs de France. Cela veut dire que je suis étudiant, que je suis juif, mais surtout que je suis français. J'aime la France, et c'est pourquoi je suis ici ce soir. Je crois, profondément, dans les valeurs de la République. Je ne pense pas exagérer en disant que nous sommes un certain nombre à leur devoir la vie. Nous, les étudiants juifs, nous sommes enracinés dans la culture française au point de n'en pas supporter l'érosion, nous aimons la langue française au point de la tenir pour notre patrie, nous savons, pour l'éprouver, que l'évocation régulière de la ville de Paris est une respiration nécessaire à l'homme libre.

Ce soir, nous sommes de toutes origines, de toutes confessions, de toutes adhésions idéologiques, de toutes sympathies politiques, mais, nous sommes tous Républicains.

Or si nous sommes ici ce soir, c'est parce que nous avons le pressentiment - que dis-je? la certitude et la preuve- que notre République est menacée.

Les droits de l'Homme ne sont pas une vaine et vague pétition de principe. J'en rappelle la valeur constitutionnelle. Je souligne que c'est la déclaration du 26 août 1789 qui fonde notre droit. Et les droits de l'Homme sont offensés chaque jour, dans les villes de France, et dans cette capitale. Le 23 mars 2003, à deux pas de la place de la Bastille qui, pour tous les hommes civilisés, demeure le symbole de la liberté, on a poursuivi, frappé, humilié des garçons de mon âge, à cause de leur origine et de leur religion. Et cela arrive, tous les jours. Maintenant, mesdames et messieurs les ministres, mesdames et messieurs les parlementaires, c'est à vous que je m'adresse, avec tout le respect et toute l'exigence due à vos fonctions, pour vous dire :
ça suffit.

La France est en danger, parce qu'elle s'oublie ? parce qu'à l'école je ne vois plus des citoyens mais des tribus.. De plus en plus, les juifs ne se considèrent que comme juifs, les chrétiens comme chrétiens, les musulmans comme musulmans. Nous sommes orphelins d'une parole publique claire, digne et puissante, qui viendrait d'abord dire ce qui est permis, et ce qui est interdit. Si je m'adresse à nos élus, c'est parce que nous les avons choisis, parce que, il y a un an, nous avons eu peur pour notre République, et que nous avons besoin d'être sûrs qu'ils ont entendu cette inquiétude.

Mesdames, messieurs les élus, n'oubliez pas, en ce 6 mai, à la suite de quel séisme vous êtes au pouvoir. Au lendemain du 5 mai, n'oubliez pas la Génération du 21 avril, ceux qui ont sont revenus au suffrage parcequ'ils en espèrent tant. N'oubliez pas non plus l'engagement que vous avez pris, il y a quinze jours, place de la Bastille, et qui constitue le mot d'ordre du rassemblement de ce soir : "Nous maintiendrons, comme seule référence commune la République."

Et il me reste à exprimer une inquiétude fondamentale, à poser une question grave: La France est-elle laïque ? L'article premier de sa Constitution l'affirme, mais personne ne sait ce qu'est la laïcité. C'est un fait, jamais sur ce principe essentiel, n'ont été prononcés des mots clairs, propres à apaiser les situations confuses. Pour regagner les territoires perdus de la République, le moment est venu de passer d'une laïcité d'incantation à une laïcité de contenu.

Il y a en France des fanatiques de la laïcité: je n'en suis pas. Là où il y a place pour le fanatisme, il n'y a pas de place pour la laïcité, qui, par définition est un compromis, une affirmation de soi dans le souci de l'autre. Et c'est à la République qu'il revient de veiller à ce que ce devoir soit respecté sur son sol, dans son école comme ailleurs.

L'exemple le plus révélateur en est l'"affaire du voile" qui ne peut laisser aucun républicain indifférent. Il convient de rappeler des principes pour éviter que le voile ne devienne un drapeau. Il n'est pas ici question de religion. Quand le voile se porte à l'école ce n'est plus de la religion c'est une entreprise politique qui a un nom bien précis. C'est la même entreprise qui à l'oeuvre quand il se développe un Parti Musulman de France. Dans les deux cas comme tant d'autres :

LA FOI VEUT PRENDRE LA PLACE DE LA LOI ET CA NOUS NE POUVONS L'ACCEPTER.

Mais il n'est pas question de l'insigne religieux ou de la conviction religieuse, ce dont il est question c'est de notre école et de notre société.

C'est pourquoi le jeune juif croyant que je suis le dit clairement : à l'ECOLE PUBLIQUE IL N'Y A DE PLACE NI POUR LE VOILE NI POUR LA KIPPA.

Car l'un comme l'autre lorsqu'ils sont portés par des enfants, ne sont pas l'illustration de la liberté. Qui peut affirmer qu'une jeune fille de quatorze ans est assez émancipée du poids de sa tradition et de l'autorité de sa famille d'abord pour savoir ce qu'elle veut, ensuite pour faire ce qu'elle veut?

Car une jeune fille revêtue d'un voile sera considérée comme une musulmane avant d'être regardée comme une jeune fille, un petit garçon coiffé d'une kippa sera toujours un juif avant d'être un petit garçon. La République n'a pas de raison, au nom d'une prétendue tolérance qui n'est peut-être que de la faiblesse, d'accepter cette injustice. Elle réduirait alors les individus à des symboles.

A nos élus, moi, Français de vingt-cinq ans, débiteur de l'école républicaine, je dis: rendez-moi mon école! rendez-moi mon école!

Monsieur le ministre, rendez-nous l'école de votre illustre homonyme, l'école laïque, gratuite et obligatoire, l'école de la République, sans distinction religieuse, sans séparation communautaire, sans hiérarchie sociale.

C'est à ceux qui nous représentent et qui nous gouvernent que je m'adresse: ils ont été élus, la responsabilité leur revient de choisir. Il leur appartient, non pas d'invoquer la laïcité, mais de dire ce qu'elle est. C'est leur devoir de préférer la liberté de conscience à la dépendance intellectuelle, l'égalité des chances à la fatalité de la naissance, la fraternité nationale au regroupement communautaire. Nous, jeunes Français qui n'avons pas renoncé à concilier la pratique de notre religion avec la fidélité à notre pays, nous respecterons la loi, nous attendons simplement qu'elle existe.

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Brèves

Ce que disait Amos Os deux mois avant sa mort

Le 30 octobre 2018, la chaîne publique de télévision israélienne a diffusé une longue interview d’Amos Oz. J’en traduis ici les passages essentiels.

M. W.

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SUR LA HAINE

La leçon des dernières années est que le “cadeau” fait par Hitler et Staline, il y a quatre-vingt ans, est périmé. Hitler et Staline n’avaient pas l’intention de nous faire un cadeau, mais sans le vouloir ils ont légué au monde un certain sentiment de honte face au racisme et à la xénophobie. Or les gens redécouvrent la haine. Ils se lèvent le matin, et se mettent à haïr tous ceux qui ne leur ressemblent pas. C’est effrayant. Je ne crois pas qu’un homme qui pratique chaque jour la haine puisse être un homme heureux.

SUR SON MESSAGE

Je ne suis pas un retraité qui passe la journée sur son balcon et boit un verre de vin chaque soir; j’écris, je parle, je donne des conférences, je m’exprime. Mais je comprends parfaitement que le porteur d’un nouveau message ne doit pas être un mâle ashkénaze nanti et âgé. Je crois que le message doit venir de femmes et d’hommes plus jeunes, issus d’horizons très différents du mien. Cela fait des dizaines d’années que je parle, il est temps que d’autres prennent la parole.

SUR LA SOLUTION À DEUX ÉTATS

Il est intéressant de voir la droite colonisatrice et la gauche post-sioniste se mettre d’accord pour nous dire que la situation dans les territoires serait irréversible. Je crois que le seul fait irréversible est la mort (et je dois en faire personnellement l’expérience avant d’en être tout à fait certain). L’histoire, telle qu’elle s’est déroulée sous mes yeux, regorgeait de bouleversements imprévus. L’avenir tel que je le prévois, c’est-à-dire la solution à deux États, se réalisera-t-il à coup sûr? Non. Cet avenir est-il possible? Selon moi, il n’est pas seulement possible, il est absolument nécessaire.

Les gens qui déclarent: “Mettez-vous tous les deux dans le même lit, commencez à faire l’amour et non la guerre”, ces gens-là disent n’importe quoi. Après un siècle de violence et de haine, il est impossible de faire lit commun et d’entamer la lune de miel de l’État binational. Nous devons diviser la maison en deux appartements, devenir voisins; et peut-être, un jour, deviendrons-nous des amis. C’est ainsi que les choses se passent entre les humains.

SUR LA DÉMOCRATIE EN ISRAËL

Je suis inquiet quant à l’avenir de la démocratie en Israël, en raison des lois récentes dont beaucoup, sans être nécessairement fascistes, sont inutiles. Il est inutile d’édicter des lois pour nous faire aimer notre pays. Nous n’avons pas besoin d’une loi sur la fidélité [à l’État d’Israël] ni d’une loi définissant la nature [juive] de l’État.

Ayez un peu confiance. La plupart des Israéliens aiment Israël, bien que ce ne soit pas toujours facile. J’aime Israël, bien que souvent Israël fasse tout pour que je ne l’aime pas. Il ne faut pas édicter des lois sur la fidélité et l’amour, il faut être digne de fidélité et d’amour.

SUR SON STATUT D’ÉTERNEL MINORITAIRE

Je vais vous révéler un secret: de toute ma vie, je n’ai jamais été dans le camp majoritaire. J’ai grandi dans une famille appartenant au parti Hérout [de Menahem Begin]. Nous étions minoritaires. Durant de longues années j’ai été un ami proche de [Shimon] Pérès, et un peu aussi de [Yitzhak] Rabin. Mais ce n’est pas un secret que je n’ai jamais voté pour eux, et ils le savaient. Ma vie durant, j’ai fait partie de la minorité.

SUR LA RÉVOLUTION FÉMINISTE

La révolution féministe rend le monde meilleur. Elle corrige un mal qui dure depuis des millénaires. Comme dans tout mouvement qui aspire à la justice, on y trouve des éléments marginaux qui ne recherchent plus la justice mais la vengeance. Ce sont ces éléments marginaux que je crains, et non le mouvement dans son ensemble.

Entre l’aspiration à la justice et la soif de vengeance, la frontière est très mince. Aucun mouvement n’est vacciné contre le fanatisme – ni le mouvement politique auquel j’appartiens moi-même, ni le mouvement féministe.

SUR LE BILAN DE SA VIE

Bien sûr, j’ai peur de la mort. J’y pense souvent. Au cours de ma vie j’ai reçu beaucoup de coups, dans le domaine privé comme dans le domaine public. Mais, durant les dizaines d’années de mon existence, j’ai reçu tant de cadeaux: l’amour, les livres, la musique, les lieux… Rien de tout cela ne m’était dû, personne n’a signé de contrat en ma faveur. Je suis éternellement reconnaissant. Je voudrais partir avec le sentiment de n’avoir délibérément blessé personne. J’aimerais croire, en quittant ce monde, que certaines de mes paroles ont pu réconforter des personnes, en déranger ou en ébranler d’autres. Si je sais qu’une petite partie des dizaines de milliers de mots que j’ai écrits a eu une influence sur la vie de quelques personnes, cela me suffit: j’aurai quelque chose à montrer, là-haut, à la porte d’entrée.