Polémique sur le mouvement pacifiste

La Croix, mercredi 26 mars 2003

Après l'agression contre quatre jeunes juifs lors de la manifestation pacifiste du samedi 22 mars, Malek Boutih, président de SOS Racisme, estime que les mouvements extrémistes n'ont pas leur place dans le mouvement antiguerre.

Les manifestations contre la guerre en Irak seraient-elles récupérées au point d'en être dénaturées? C'est ce qu'affirme en substance le président de l'association SOS Racisme, Malek Boutih.
Mardi, il a exigé des organisations politiques participant aux manifestations pacifistes de "faire le ménage" parmi les mouvements et d'éviter l'amalgame avec d'autres conflits. Selon le responsable associatif, "les mouvements religieux, les mouvements radicaux et les mouvements extrémistes ne devraient pas avoir leur place" dans les manifestations contre la guerre en Irak.

Dans ces propos, c'est le Parti communiste français (PCF) qui est particulièrement visé : il devrait "concentrer ses mots d'ordre par rapport à la guerre en Irak et ne pas essayer de tout mélanger et courir après n'importe qui", a indiqué Malek Boutih, en faisant notamment référence au conflit israélo-palestinien. "Le PCF globalise tous les conflits, appelle ça la guerre au Moyen-Orient, s'est indigné le président de SOS Racisme. C'est une contradiction majeure de voir des idées d'intolérance, des idées violentes, défiler dans le camp de la paix."

Malek Boutih a condamné l'agression de quatre militants d'un mouvement de jeunesse juif, samedi, en marge du défilé pacifiste. Il a estimé que, "pour certains groupes extrémistes, voir des juifs pour la paix ne concorde pas avec leur discours idéologique". "Il y a des groupuscules qui cherchent à tirer bénéfice de la situation et qui propagent des idées dangereuses, a ajouté Malek Boutih. Il faut les remettre à leur place."

Samedi, l'agression de quatre jeunes juifs s'est déroulée devant l'association Hachomer Hatzaïr, "mouvement de jeunesse juif de gauche", militant "pour la création d'un Etat palestinien qui vivrait aux côtés d'Israël", précise son porte-parole, Yoni Smadja. Réagissant à cette agression, l'association a adressé aux organisations politiques, syndicales et associatives qui étaient à l'initiative de la manifestation un courrier dans lequel elle souligne qu'il est de leur "responsabilité républicaine d'empêcher la présence de personnes et de messages porteurs de haine et de négation".

"Les auteurs de dérapages doivent être identifiés et sévèrement condamnés, indique de son côté le président du Mouvement contre le racisme et pour l'amitié entre les peuples (Mrap), Mouloud Anouit, qui a regretté l'agression des quatre jeunes juifs.
"Mais personne n'est à l'abri de dérapages lors de manifestations aussi importantes." [rengaine éculée, note du web-master]
Pour le responsable associatif, "il n'est pas temps de culpabiliser les organisations et d'imaginer des complicités avec des extrémistes de tous bords" et "chaque identité doit être représentée: syndicats, partis politiques, ainsi que tous ceux qui veulent manifester de manière spontanée".

Pour sa part, le PCF, nommément accusé par le président de SOS Racisme, a répondu que "M. Malek Boutih manque d'informations" : "Le mot d'ordre du Parti communiste est simple: Stop la guerre", indique le parti dans un communiqué. Les manifestants dans leur écrasante majorité expriment un grand appel à la paix, alors ne divisons pas, ne lançons pas inutilement des polémiques. Nous défilons pour la paix, pour la paix vite."

"Le mouvement antiguerre est un vaste fourre-tout", estime de son côté le président de l'Union des étudiants juifs de France (UEJF). Patrick Klugman constate en effet "une tentative d'annexion du mouvement pacifique

  • par l'extrême gauche, qui en profite pour défendre nombre de sous-causes,
  • et par les islamistes".

"Ces manifestations contre la guerre en Irak sont entachées par des slogans haineux, souligne-t-il. On entend parler de tout, sauf de la guerre en Irak."
Selon le responsable de l'UEJF, "ces mouvements, qui entretiennent les confusions et les amalgames, volent à la contestation de la guerre ses lettres de noblesse".

Parmi les manifestants, certains ne disent pas autre chose.
"Face à cette guerre, devraient prévaloir plus que jamais l'unité, la tolérance, et l'universel, affirme Gaëtan, 24 ans, qui ne "s'est absolument pas reconnu" dans le cortège qui s'est réuni jeudi dernier place de la Concorde. "Il s'agissait d'une manifestation impudique de tribus, dont certaines hystériques, qui exhibaient chacune sa différence. Dans un tel contexte, il n'est pas étonnant que de jeunes juifs se soient fait agresser samedi."

Une autre manifestante confirme ce sentiment: "La manifestation de samedi dernier était très politisée et morcelée, témoigne Marine, une avocate de 28 ans. Entre les drapeaux rouges ou ceux qui étaient frappés du signe du djihad, je n'avais pas ma place. Cette manifestation ressemblait davantage à une démonstration de force de partis politiques, à une exaltation identitaire, qu'à un défilé digne et sobre contre une guerre illégale et illégitime."

Laurent de BOISSIEU et Solenn de ROYER

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Brèves

Joann Sfar
Affaire Sarah Halimi

OPINIONS
JOANN SFAR SUR L'AFFAIRE SARAH HALIMI : L'ANTISÉMITISME EST OBJECTIVEMENT DEVENU UNE CIRCONSTANCE ATTÉNUANTE
21 DÉCEMBRE 2019 6 MINUTES DE LECTURE

Depuis hier recircule sur Facebook un post de Joann Sfar daté de 2017, réaction de l’écrivain, auteur de bd et réalisateur, au premier jugement du meurtrier de Sarah Halimi, alors que le parquet avait choisi de ne pas retenir la motivation antisémite des motifs de mise en examen.

Contacté par Jewpop à la suite de la décision de la cour d’appel de Paris, qui a déclaré jeudi le tueur pénalement irresponsable, écartant ainsi la possibilité de le juger aux assises comme le réclamaient les proches de la victime, Joann Sfar nous a demandé de joindre à son texte de 2017 les précisions suivantes, à titre d’exergue :

Ceci est un ancien texte, publié à l’occasion du premier jugement de l’affaire Halimi. À l’époque, la justice réfutait la circonstance aggravante d’antisémitisme. Aujourd’hui, il y a du progrès, l’antisémitisme est objectivement devenu une circonstance atténuante. Un chauffard sous l’emprise du cannabis relève des tribunaux, pas un tueur de juive, semble-t-il. Le message aux juifs est limpide.

Le texte publié sur la page Facebook de Joann Sfar en 2017

Le truc, c’est que lorsque tu es juif, tu n’oses jamais dire que quoi que ce soit relève de l’antisémitisme parce que tu as peur qu’on te dise que tu pleurniches. Je ne connais l’affaire Sarah Halimi que par ce que les médias en disent. Si j’ai bien compris, un type traitait la dame juive de son immeuble de sale juive à chaque fois qu’il la voyait. Puis une nuit il pète un câble, il met la misère dans tout l’immeuble puis il s’enferme avec la dame. Il la massacre pendant des heures. La police est dans l’immeuble et n’intervient pas. Il hurle Allah hou Akbar tant qu’il peut puis il la jette par la fenêtre et elle meurt. Le type n’a jamais eu d’antécédents psychiatriques mais on le met quand même à l’asile. Si j’avais mauvais esprit, je dirais qu’en période électorale c’était peut-être une façon de s’acheter à peu de frais la paix civile.

On apprend aujourd’hui que le tribunal ne considère pas qu’il s’agit d’un crime antisémite. Finalement je ne suis pas juriste, je n’y connais rien. Il paraît que le coupable a affirmé que son motif n’était pas anti juif. C’était quoi, son motif ? Ça ne me regarde pas. Par contre, je commence à me demander ce que ça serait, un crime anti juif ? Si traiter une dame de sale juive puis la massacrer et la défenestrer ça ne suffit pas, il faut faire quoi ?

J’ai honte que ça soit toujours des juifs qui se trouvent à écrire qu’à force de vouloir éviter de faire des vagues nos forces de l’ordre nous donnent parfois l’impression qu’on gène. Je suis le moins communautaire du monde. Je suis le premier que ça énerve, quand des gens utilisent leur ethnie ou leur religion pour se faire plaindre. Mais là, c’est dur. On a un sentiment de « circulez y a rien à voir » qui me semble dangereux. À force de ne rien voir, j’ai le sentiment qu’on peut susciter des vocations. Ou alors il y a une circonstance atténuante de bêtise ? Je me souviens qu’on disait ça au moment du « gang des barbares ». On disait qu’ils étaient tellement bêtes qu’ils ne se rendaient pas compte.

Peut-être que je me trompe complètement. Qu’est ce qui se produit, en moi, lorsque j’ai honte d’écrire ces lignes ? Je déteste parler « en tant que juif ». On ne devrait pas avoir à le faire. Pour calmer les esprits, je suggère au tribunal d’édicter une jurisprudence claire et d’affirmer haut et fort qu’un crime antisémite, ça n’existe pas. Je crois que ça soulagerait beaucoup de monde. Ça nous évitera de nous creuser la tête à nous demander ce que l’assassin aurait pu faire de plus pour que le tribunal décèle dans son geste un soupçon de haine contre les juifs.

Joann Sfar