Contre cette guerre, par Amos Oz

Le Monde, 21 février 2003 : Point de vue

L'Amérique ferait une erreur en entrant en guerre pour conquérir l'Irak : l'islam extrémiste ne peut être arrêté que par l'islam modéré, et le nationalisme arabe extrémiste ne peut être freiné que par le nationalisme arabe modéré.

Le régime ignoble de Saddam Hussein doit être renversé de l'intérieur, par les forces irakiennes - et l'Amérique, l'Europe et les Etats arabes modérés doivent tous leur venir en aide.

Une guerre américaine contre l'Irak, même si elle se termine par une victoire, risque d'alimenter le brasier constitué par le sentiment d'affront, d'humiliation, de haine et de désir de vengeance dans de vastes parties du monde. Elle menace de soulever une vague de fanatisme suffisamment puissante pour ébranler l'existence même des régimes modérés au Moyen-Orient et au-delà.

Avant son déclenchement, cette guerre sape déjà les supports de l'équilibre global et divise dangereusement le camp des Etats démocratiques. L'effondrement de l'édifice de la légitimité internationale, des Nations unies et de leurs institutions et de l'alliance entre les Etats démocratiques, déjà branlant et fissuré, ne profitera finalement qu'aux forces de la violence et du fanatisme qui menacent la paix dans le monde.

De plus, personne - pas même les agences de renseignement américaines - ne peut prévoir ce qui se produira si on soulève le couvercle de l'Irak. Personne ne peut deviner la gravité de la destruction et des pertes en vies humaines, le danger des armes apocalyptiques ni le bien-fondé de la peur que cinq ou dix Ben Laden apparaissent pour prendre la place de Saddam dans un Irak ravagé et en ruine, ainsi qu'en d'autres lieux. Actuellement, une vague d'antiaméricanisme se développe dans le monde, et, avec elle, une vague d'hostilité émotionnelle envers Israël.

Tous ceux qui considèrent l'Amérique comme l'incarnation du Grand Satan ont également tendance à considérer Israël comme le Petit Satan, le bébé de Rosemary. Beaucoup de gens honnêtes et éclairés, ayant des opinions pragmatiques, s'opposent à cette guerre, même s'ils ont soutenu la guerre contre l'Irak après l'invasion du Koweït par l'Irak en août 1990.

Mais, aujourd'hui, la gauche européenne dogmatique et sentimentale n'hésite pas à donner la main à la droite réactionnaire et raciste dans la campagne de diffamation antiaméricaine, dont une partie s'inspire directement des inepties des communistes et des nazis - tous les maudits slogans comme "les tentacules de la pieuvre de Wall Street" ou "la sinistre conspiration judéo-capitaliste et sioniste pour diriger le monde". Mon refus de la guerre contre l'Irak est sérieusement mis à l'épreuve chaque fois que j'entends ces voix détestables.

La campagne actuelle pour la guerre n'émane ni de la soif du pétrole ni d'un désir colonialiste. Elle émane principalement d'une rectitude simpliste qui aspire à extirper le mal par la force. Mais le mal du régime de Saddam, tout comme le mal de Ben Laden, est profondément et largement enraciné dans les vastes territoires de la pauvreté, du désespoir et de l'humiliation. Il est peut-être encore plus profondément enraciné dans l'envie terrible et furieuse que l'Amérique éveille depuis de nombreuses années - pas seulement dans les pays du tiers-monde, mais aussi dans de larges secteurs de la société européenne.

Il incombe à celui que tout le monde envie de ne pas essayer d'extirper cette envie et cette haine des coeurs envieux en n'utilisant que la manière forte : après la seconde guerre mondiale, le plan Marshall a profité davantage à l'Amérique et à la paix dans le monde que toutes ses armes anciennes et nouvelles mises ensemble.

La manière forte est nécessaire, mais elle sert à décourager ou à repousser l'agression, pas à vouloir "imposer le bien". Et, même si l'on brandit la manière forte pour repousser ou déjouer l'agression si elle se produit, il est indispensable que cela soit fait par la communauté internationale - ou au moins un large consensus de pays. Sans quoi la manière forte risque de faire redoubler la haine, le désespoir et le désir de vengeance qu'elle voulait déjouer.

Amos Oz est un écrivain israélien.
Traduit de l'anglais par Florence Lévy-Paoloni.

- Amos Oz 2003

ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 22.02.03

Haut de page

Brèves

Ce que disait Amos Os deux mois avant sa mort

Le 30 octobre 2018, la chaîne publique de télévision israélienne a diffusé une longue interview d’Amos Oz. J’en traduis ici les passages essentiels.

M. W.

—————————

SUR LA HAINE

La leçon des dernières années est que le “cadeau” fait par Hitler et Staline, il y a quatre-vingt ans, est périmé. Hitler et Staline n’avaient pas l’intention de nous faire un cadeau, mais sans le vouloir ils ont légué au monde un certain sentiment de honte face au racisme et à la xénophobie. Or les gens redécouvrent la haine. Ils se lèvent le matin, et se mettent à haïr tous ceux qui ne leur ressemblent pas. C’est effrayant. Je ne crois pas qu’un homme qui pratique chaque jour la haine puisse être un homme heureux.

SUR SON MESSAGE

Je ne suis pas un retraité qui passe la journée sur son balcon et boit un verre de vin chaque soir; j’écris, je parle, je donne des conférences, je m’exprime. Mais je comprends parfaitement que le porteur d’un nouveau message ne doit pas être un mâle ashkénaze nanti et âgé. Je crois que le message doit venir de femmes et d’hommes plus jeunes, issus d’horizons très différents du mien. Cela fait des dizaines d’années que je parle, il est temps que d’autres prennent la parole.

SUR LA SOLUTION À DEUX ÉTATS

Il est intéressant de voir la droite colonisatrice et la gauche post-sioniste se mettre d’accord pour nous dire que la situation dans les territoires serait irréversible. Je crois que le seul fait irréversible est la mort (et je dois en faire personnellement l’expérience avant d’en être tout à fait certain). L’histoire, telle qu’elle s’est déroulée sous mes yeux, regorgeait de bouleversements imprévus. L’avenir tel que je le prévois, c’est-à-dire la solution à deux États, se réalisera-t-il à coup sûr? Non. Cet avenir est-il possible? Selon moi, il n’est pas seulement possible, il est absolument nécessaire.

Les gens qui déclarent: “Mettez-vous tous les deux dans le même lit, commencez à faire l’amour et non la guerre”, ces gens-là disent n’importe quoi. Après un siècle de violence et de haine, il est impossible de faire lit commun et d’entamer la lune de miel de l’État binational. Nous devons diviser la maison en deux appartements, devenir voisins; et peut-être, un jour, deviendrons-nous des amis. C’est ainsi que les choses se passent entre les humains.

SUR LA DÉMOCRATIE EN ISRAËL

Je suis inquiet quant à l’avenir de la démocratie en Israël, en raison des lois récentes dont beaucoup, sans être nécessairement fascistes, sont inutiles. Il est inutile d’édicter des lois pour nous faire aimer notre pays. Nous n’avons pas besoin d’une loi sur la fidélité [à l’État d’Israël] ni d’une loi définissant la nature [juive] de l’État.

Ayez un peu confiance. La plupart des Israéliens aiment Israël, bien que ce ne soit pas toujours facile. J’aime Israël, bien que souvent Israël fasse tout pour que je ne l’aime pas. Il ne faut pas édicter des lois sur la fidélité et l’amour, il faut être digne de fidélité et d’amour.

SUR SON STATUT D’ÉTERNEL MINORITAIRE

Je vais vous révéler un secret: de toute ma vie, je n’ai jamais été dans le camp majoritaire. J’ai grandi dans une famille appartenant au parti Hérout [de Menahem Begin]. Nous étions minoritaires. Durant de longues années j’ai été un ami proche de [Shimon] Pérès, et un peu aussi de [Yitzhak] Rabin. Mais ce n’est pas un secret que je n’ai jamais voté pour eux, et ils le savaient. Ma vie durant, j’ai fait partie de la minorité.

SUR LA RÉVOLUTION FÉMINISTE

La révolution féministe rend le monde meilleur. Elle corrige un mal qui dure depuis des millénaires. Comme dans tout mouvement qui aspire à la justice, on y trouve des éléments marginaux qui ne recherchent plus la justice mais la vengeance. Ce sont ces éléments marginaux que je crains, et non le mouvement dans son ensemble.

Entre l’aspiration à la justice et la soif de vengeance, la frontière est très mince. Aucun mouvement n’est vacciné contre le fanatisme – ni le mouvement politique auquel j’appartiens moi-même, ni le mouvement féministe.

SUR LE BILAN DE SA VIE

Bien sûr, j’ai peur de la mort. J’y pense souvent. Au cours de ma vie j’ai reçu beaucoup de coups, dans le domaine privé comme dans le domaine public. Mais, durant les dizaines d’années de mon existence, j’ai reçu tant de cadeaux: l’amour, les livres, la musique, les lieux… Rien de tout cela ne m’était dû, personne n’a signé de contrat en ma faveur. Je suis éternellement reconnaissant. Je voudrais partir avec le sentiment de n’avoir délibérément blessé personne. J’aimerais croire, en quittant ce monde, que certaines de mes paroles ont pu réconforter des personnes, en déranger ou en ébranler d’autres. Si je sais qu’une petite partie des dizaines de milliers de mots que j’ai écrits a eu une influence sur la vie de quelques personnes, cela me suffit: j’aurai quelque chose à montrer, là-haut, à la porte d’entrée.