Une guerre juste, par Yoram Kaniuk (*)

Yediot Haharonot, mardi 18 février 2003

Les guerres contre la tyrannie sont des guerres justes, même si justice et guerre ne font pas bon ménage.
Mais sans guerre contre la tyrannie et sans justice, il n'y a ni liberté ni vie.

De nouveau, le "Camp pour la Paix" a remporté une victoire. Il a peut-être réussi à empêcher, ou du moins à repousser l'échéance d'une guerre en Irak.

La France, l'Allemagne, la Belgique, les Arabes, les Russes et tous les autres ont peut être vraiment réussi à remettre à sa place la méchante Amérique, et à arrêter une guerre destinée à anéantir un des dictateurs les plus abominables que le monde ait jamais connu. Quelqu'un qui a tué un million de ses compatriotes, qui tient le reste de son peuple dans ses griffes de fer à l'aide de partisans brutaux, qui pour le plaisir apprend à son fils à tirer sur des prisonniers ligotés, qui tente d'asseoir son pouvoir sur le monde arabe, qui cherche à faire tomber le régime jordanien non tyrannique pour pouvoir affirmer son emprise sur les Palestiniens ( qui sont la première ligne de front de la nation arabe).

Le succès du "Camp pour la Paix" et de ceux qui lui servent de relais en Israël, démontre aux autres tyrans que désormais, personne ne s'en prendra à eux. C'est ainsi que se bâtit l'avenir. Quand des guides intellectuels irakiens dégainent pour montrer les moyens de tuer les juifs comme on écrase des serpents sous les pierres, on peut au moins soupçonner que ce n'est pas spontané et qu'il y a une impulsion venue d'en haut.
Sadam le rusé joue avec l'Occident comme avec la Palestine, sans même avoir besoin d'une grand sophistication, car plus il veut soumettre, plus l'Occident et ce qui s'appelle le "Camp pour la Paix" veulent se soumettre à lui.
Conclusion ? L'Amérique veut du pétrole, et les Juifs veulent voir couler le sang arabe.

Le "Camp pour la Paix" avait déjà fait cela auparavant. La gauche allemande a capitulé devant Hitler. Les Français se sont couchés et se sont rendus devant les blindés allemands. La colombe de la paix de Picasso n'a pas eu le droit d'entrer à Moscou, mais le mouvement pour la paix a bien combattu l'Amérique, et a entretenu une alliance intellectuelle et amicale avec l'Union Soviétique, ce qui a donné à Staline une légitimité pour assassiner des millions d'hommes et de femmes.

Le Camp qui a manifesté la semaine dernière à Londres, à New York, à Tel Aviv, à Rome, les femmes australiennes qui se sont dénudé la poitrine contre la guerre avec une complaisance très anti-féministe, montrent que "Chamberlain" n'est pas seulement un homme, mais aussi un concept qu'il faut mettre en valeur : la soumission, voilà la solution.

Alors n'empêchez pas la paix. Le grand criminel qui s'appelle Amérique, qui a déjà sauvé deux fois l'Humanité dans les 85 dernières années, en fait ne s'intéresse qu'au pétrole... Toute guerre est mauvaise. La vie est un fleuve tranquille, pas la guerre.

Mais les guerres contre des tyrannies sont des guerres justes, même si justice et guerre ne font pas bon ménage. Mais sans guerre contre la tyrannie il n'y a pas de justice. Et sans justice, pas de liberté ni de vie. Et s'il n'y a pas de vie, qui manifestera pour l'assassin de Bagdad ?

Passe encore pour l'Europe. Depuis des dizaines d'années elle se soumet au méchant. Passe encore pour ceux qui ont massacré au Congo et qui intentent un procès à un premier ministre israélien pour ce qu'il a vu et non pour ce qu'il a fait.
Mais les Israéliens ? Après une guerre de cent ans ? Peut-être qu'Israël tiendra le coup s'il sait identifier l'ennemi , s'il ne se fie pas aux mensonges des naïfs.

Le poète Nathan Alterman écrivait : "Aucun Peuple ne peut se dérober à son Histoire". Et bien avant il était écrit : "Celui qui vient te tuer, empresse toi de le tuer". Le joli monde, le monde évolué, et armé, le monde de ceux qui sont bons, beaux et qui ont raison, est un monde qui se ferme les yeux. Des milliers de considérations s'affrontent quand on débat entre la guerre et la paix. Il n'y a pas un camp de la paix qui a raison, face à un camp qui rejette la paix. Tous les êtres humains aspirent à la paix, à la plénitude, à la justice et à la vie.

Mais celui qui refuse le combat contre la tyrannie et l'aliénation finira par être dominé par ceux-là même qu'il refuse de combattre. Il n'est pas forcément laid de défendre sa vie. Il n'est pas forcément honorable de défendre son ennemi. Il y a aujourd'hui une opportunité de montrer au monde que la terreur ne paie pas, et que la tyrannie n'est pas seulement mauvaise pour les victimes de la tyrannie.

Les inspecteurs de l'ONU voulaient ne pas voir, et chaque enfant sait que lorsqu'on ferme les yeux on ne voit rien et qu'alors, bien entendu, il n'y a rien à voir.

(*) Yoram Kaniuk, écrivain et commentateur
Article publié dans le Yediot Haharonot, mardi 18 février 2003, (traduction Marc Lefevre).
Derniers livres publiés en France :

  • Il commanda L'Exodus (Fayard)
  • Encore une histoire d'Amour (Fayard)
  • Mes chers disparus (Fayard)
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Brèves

Joann Sfar
Affaire Sarah Halimi

OPINIONS
JOANN SFAR SUR L'AFFAIRE SARAH HALIMI : L'ANTISÉMITISME EST OBJECTIVEMENT DEVENU UNE CIRCONSTANCE ATTÉNUANTE
21 DÉCEMBRE 2019 6 MINUTES DE LECTURE

Depuis hier recircule sur Facebook un post de Joann Sfar daté de 2017, réaction de l’écrivain, auteur de bd et réalisateur, au premier jugement du meurtrier de Sarah Halimi, alors que le parquet avait choisi de ne pas retenir la motivation antisémite des motifs de mise en examen.

Contacté par Jewpop à la suite de la décision de la cour d’appel de Paris, qui a déclaré jeudi le tueur pénalement irresponsable, écartant ainsi la possibilité de le juger aux assises comme le réclamaient les proches de la victime, Joann Sfar nous a demandé de joindre à son texte de 2017 les précisions suivantes, à titre d’exergue :

Ceci est un ancien texte, publié à l’occasion du premier jugement de l’affaire Halimi. À l’époque, la justice réfutait la circonstance aggravante d’antisémitisme. Aujourd’hui, il y a du progrès, l’antisémitisme est objectivement devenu une circonstance atténuante. Un chauffard sous l’emprise du cannabis relève des tribunaux, pas un tueur de juive, semble-t-il. Le message aux juifs est limpide.

Le texte publié sur la page Facebook de Joann Sfar en 2017

Le truc, c’est que lorsque tu es juif, tu n’oses jamais dire que quoi que ce soit relève de l’antisémitisme parce que tu as peur qu’on te dise que tu pleurniches. Je ne connais l’affaire Sarah Halimi que par ce que les médias en disent. Si j’ai bien compris, un type traitait la dame juive de son immeuble de sale juive à chaque fois qu’il la voyait. Puis une nuit il pète un câble, il met la misère dans tout l’immeuble puis il s’enferme avec la dame. Il la massacre pendant des heures. La police est dans l’immeuble et n’intervient pas. Il hurle Allah hou Akbar tant qu’il peut puis il la jette par la fenêtre et elle meurt. Le type n’a jamais eu d’antécédents psychiatriques mais on le met quand même à l’asile. Si j’avais mauvais esprit, je dirais qu’en période électorale c’était peut-être une façon de s’acheter à peu de frais la paix civile.

On apprend aujourd’hui que le tribunal ne considère pas qu’il s’agit d’un crime antisémite. Finalement je ne suis pas juriste, je n’y connais rien. Il paraît que le coupable a affirmé que son motif n’était pas anti juif. C’était quoi, son motif ? Ça ne me regarde pas. Par contre, je commence à me demander ce que ça serait, un crime anti juif ? Si traiter une dame de sale juive puis la massacrer et la défenestrer ça ne suffit pas, il faut faire quoi ?

J’ai honte que ça soit toujours des juifs qui se trouvent à écrire qu’à force de vouloir éviter de faire des vagues nos forces de l’ordre nous donnent parfois l’impression qu’on gène. Je suis le moins communautaire du monde. Je suis le premier que ça énerve, quand des gens utilisent leur ethnie ou leur religion pour se faire plaindre. Mais là, c’est dur. On a un sentiment de « circulez y a rien à voir » qui me semble dangereux. À force de ne rien voir, j’ai le sentiment qu’on peut susciter des vocations. Ou alors il y a une circonstance atténuante de bêtise ? Je me souviens qu’on disait ça au moment du « gang des barbares ». On disait qu’ils étaient tellement bêtes qu’ils ne se rendaient pas compte.

Peut-être que je me trompe complètement. Qu’est ce qui se produit, en moi, lorsque j’ai honte d’écrire ces lignes ? Je déteste parler « en tant que juif ». On ne devrait pas avoir à le faire. Pour calmer les esprits, je suggère au tribunal d’édicter une jurisprudence claire et d’affirmer haut et fort qu’un crime antisémite, ça n’existe pas. Je crois que ça soulagerait beaucoup de monde. Ça nous évitera de nous creuser la tête à nous demander ce que l’assassin aurait pu faire de plus pour que le tribunal décèle dans son geste un soupçon de haine contre les juifs.

Joann Sfar