Journée internationales des femmes
Promotion des femmes et Promotion de la paix au Proche Orient

Samedi 8 mars 2003, journée internationale des femmes

avec Myriam Dagan et Sana'a Watad
de Givat-Haviva (Israël), le Centre judéo-arabe pour la paix, lauréat du prix UNESCO 2001 pour l'éducation à la paix

  • De 11h à 13h Séminaire de travail à l'Ecole de la Paix

    7 rue très Cloîtres, Grenoble (Tram : Notre Dame-Musée)

    Myriam Dagan et Sana'a Watad présentent leur travail à Givat Haviva : mise en scène par le théâtre de la situation concrète des femmes dans la société, insertion sociale, formations professionnelles, accompagnements, en vue de l'émancipation des femmes

  • A 18h00 Rencontre-Débat au Petit Théâtre

    4 rue Pierre Duclot, Grenoble (Tram : Sainte Claire-Les Halles)

    Rencontre avec deux femmes citoyennes d'Israël, l'une juive, l'autre musulmane, qui travaillent ensemble pour une compréhension mutuelle des sociétés arabe et juive en Israël, qui luttent pour les droits de l'homme, et pour l'égalité hommes / femmes

Rencontre avec deux femmes citoyennes d'Israël, l'une juive, l'autre musulmane : Compte-rendu

En début de journée, un hommage, suivi d'une minute de silence, a été rendu aux deux jeunes israéliens, participant à un projet de Givat Haviva pour la coexistence entre Juifs et Arabes israéliens, tués lors de l'attentat-suicide palestinien ayant pris pour cible un bus de la ville de Haïfa desservant les lycées et les facs.

1. JOURNEE INTERNATIONALE DES FEMMES

A l'occasion de la Journée internationale des femmes, le Cercle Bernard Lazare - Grenoble a accueilli Sana'a Watad et Myriam Dagan de Givat Haviva, Israël. Après leur participation à une rencontre organisée par les Amis de Shalom Akhshav-Paris, Myriam et Sana'a ont participé à deux rencontres grenobloises soutenues par le Cercle Bernard Lazare-Grenoble, l'Ecole de la Paix, SOS-Racisme, le Créarc (Centre de création, de recherche et des cultures), Amal (Association maghrébine et de coopération culturelle), la Ville de Grenoble et le Conseil Général de l'Isère.

A l'Ecole de la Paix, samedi 8 mars 2003 de 11h à 13h, un séminaire de travail avait pour thème " La promotion des femmes, la promotion de la paix, au Proche Orient ". Myriam Dagan et Sanaa Watad étaient invitées à présenter leur travail à Givat Haviva : mise en scène par le théâtre de la situation concrète des femmes dans la société, insertion sociale, formations professionnelles, accompagnements, en vue de l'émancipation les femmes.

Au Petit Théâtre, samedi 8 mars à 18 heures, Myriam et Sana'a participaient à un débat " Femmes citoyennes, arabe et juive en Israël " permettant à un large public une rencontre avec deux femmes citoyennes d'Israël, l'une juive, l'autre musulmane, qui travaillent ensemble pour une compréhension mutuelle des sociétés arabe et juive en Israël, qui luttent pour les droits de l'homme, et pour l'égalité hommes / femmes.


2. GIVAT HAVIVA

Givat Haviva est un centre de documentation, de recherche et d'éducation fondé en 1949 par la fédération des kibboutz Artzi. Le campus se trouve dans la région du Triangle, soit au nord de la plaine du Sharon (à l'est de Hadera, Israël).

Givat Haviva a pour mission de traiter les enjeux majeurs auxquels doit faire face la société israélienne, ainsi que d'encourager et de favoriser les initiatives éducatives et les travaux de recherche et d'intérêt communautaire dans les domaines de la promotion d'une culture de la paix, de la démocratie, de la coexistence, de la tolérance et de la solidarité sociale.

Plus de 50.000 enfants, jeunes et adultes israéliens et étrangers participent chaque année à des séminaires, ateliers, cours, conférences et autres projets organisés par Givat Haviva. Ces évènements se situent dans les champs éducatifs, académiques ou professionnels.

Givat Haviva comprend plusieurs départements. Notamment, fondé en 1963, le Centre judéo-arabe pour la paix est une des plus anciennes et des plus éminentes institutions de ce type. Le lien commun entre toutes les actions menées par le centre est d'une part la lutte pour de meilleures relations entre les citoyens juifs et arabes, une meilleure compréhension des fondements de la démocratie et les droits civiques en Israël, et d'autre part, la construction de 'ponts' avec les voisins arabes de l'état d'Israël. En son sein, nos invitées s'impliquent notamment dans le Département d'Education et le Centre des femmes (Noa et Nuha)

3. LA RENCONTRE

Sana'a et Myriam étaient spécialement conviées à nous présenter leur travail en tant qu'acteurs israéliens du secteur social et de la promotion des femmes. Néanmoins, le public a rapidement orienté le débat sur un terrain plus politique, notamment sur le conflit entre l'Etat d'Israël, les Territoires Palestiniens et le Monde Arabe. On aura pu noter parfois de la part du public une confusion entre citoyens arabes d'Israël et Palestiniens des territoires (qui ont une nationalité jordanienne ou palestinienne), ce qui conduisait à demander à Sana'a de s'exprimer sur l'Autorité Palestinienne. N'habitant pas elle-même dans les territoires et n'étant pas administrée par cette Autorité, Sana'a s'est déclarée plus apte et plus autorisée à discuter de son pays et de son gouvernement, à savoir Israël, et préférait ne pas parler au nom de résidents de la Cisjordanie ou de la Bande de Gaza.

Cela dit, les deux intervenantes reconnaissent que la situation régionale conflictuelle, la campagne sanglante d'attentats--suicides visant des civils israéliens menée par des organisations palestiniennes, la sévérité de la répression israélienne ainsi que la faillite d'une résolution politique du conflit (occupation, dysfonctionnement de l'autorité palestinienne...) ont des répercutions très négatives sur le travail de centres bi-communautaires comme Givat Haviva. Néanmoins, malgré la deuxième Intifada ou la répression militaire de manifestations de citoyens arabes israéliens en faveur de la lutte palestinienne, chacun tente de tenir bon et de garder, au final, le cap de la compréhension mutuelle et de l'intérêt commun, notamment la promotion des femmes pour la promotion de la paix (intérieure et régionale).

  • 3.1 Les intervenantes

    Myriam Dagan est citoyenne franco-israélienne. Elle est originaire de Saint-Etienne et vit en Israël depuis une vingtaine d'années. Elle appartient à la " catégorie communautaire israélienne " dite de nationalité (au sens ethno-culturel), culture et religion juives, rassemblant les citoyens dits " Juifs israéliens ".

    Sana'a Watad est citoyenne israélienne. Elle est originaire de la région dite du Triangle, région qu'elle n'a quittée que provisoirement pour poursuivre des études à Jérusalem. Elle appartient à la " catégorie communautaire israélienne " dite de nationalité palestinienne (au sens ethno-culturel), de culture arabe et de religion musulmane, rassemblant les citoyens dits " Arabes israéliens " ou " Palestiniens d'Israël ".

    Myriam parle couramment le français, l'hébreu et l'anglais. Sana'a parle couramment l'arabe, l'hébreu et l'anglais. Pour faciliter leur communication, il a été convenu que les deux intervenantes puissent s'exprimer dans leurs langues maternelles. Myriam s'est donc exprimé en français. Sana'a, quant à elle, s'est exprimée en arabe. La traduction fut assurée par Ahmad Bsiesy, professeur de physique à l'Université Joseph Fourier, franco-palestinien de Bethléhem dont la famille est originaire d'un village palestinien à l'ouest de Jérusalem, et membre notamment de l'Association France-Palestine Solidarité.

  • 3.2 Financement du Centre Givat Haviva

    Le campus appartient à la fédération des kibboutz Artzi. Compte tenu de la situation économique générale des kibboutzim israéliens, la fédération n'est en mesure d'apporter qu'un soutien financier minime au centre.

    En raison de ses activités éducatives, le centre bénéficiait auparavant de subventions gouvernementales au titre des lignes budgétaires affectées à l'éducation à la paix et à la démocratie. Les derniers gouvernements ont transféré l'essentiel de ces sommes sur une autre ligne, à savoir celle affectée à l'enseignement du sionisme et du judaïsme.

    De ce fait, le centre vit essentiellement de dons privés, essentiellement étrangers. Dans la mesure du possible, chacun est invité à favoriser et encourager ces dons. Très peu de financement provient de la France.

  • 3.3 Indépendance

    Mis à part leur dépendance financière, Myriam et Sana'a déclarent pouvoir travailler en toute liberté et ne subir de pressions de nulle part.

  • 3.4 Mode de travail et objectifs

    Le centre s'implique spécialement dans la formation des femmes en travail social d'intérêt communautaire. L'idée est de former des " multiplicateurs ". Chaque personne formée tendant à son tour à former ses interlocutrices au niveau communautaire. La base de cette action repose sur le constat de l'implication quasi-inexistante des femmes dans le processus politique d'une part, et les difficultés de coexistence entre les communautés israéliennes et l'échec de la paix au Proche-Orient d'autre part. Givat Haviva est convaincu que la situation serait différente et certainement meilleure si les femmes étaient plus impliquées. C'est pourquoi l'émancipation des femmes et la citoyenneté active sont les objectifs recherchés par le centre.

    Compte tenu du caractère multiculturel de la société israélienne, de la répartition géographique des communautés (mixité observée seulement pour quelques grandes villes), l'identité et les enjeux propres à chaque communauté, et les tensions possibles entre les communautés selon la situation politique régionale, chaque femme formée intervient dans sa communauté. Cependant, des rencontres bi-communautaires sont régulièrement organisées.

    Du point de vue de la promotion de la paix et de la compréhension mutuelle, l'idée est " d'élargir la fenêtre d'où l'on voit le monde ". A la question " comment faire, sur quelle vérité se baser ? quelle est LA vérité ? ", Myriam répond par la pluralité des vérités. Il n'existe pas UNE vérité mais DES vérités toutes aussi vraies. C'est notamment la connaissance, la compréhension et l'acceptation des CES vérités qui permet d'approcher l'Autre et de dépasser les tensions et les préjugés. Sur la création de l'état, la notion d'émancipation, de libération, de joie et d'indépendance que cela signifie VRAIMENT pour une grande partie des citoyens n'est pas à opposer à la notion de catastrophe ou de tristesse que cela peut signifier pour d'autres citoyens. Ces deux réalités sont vraies et, non pas à renvoyer dos à dos ou à nier (dans un sens comme dans l'autre), mais à accepter pour dépasser leur antagonisme et comprendre l'Autre. A ce titre, les intervenantes déplorent que l'apprentissage de l'histoire du judaïsme et du sionisme soient obligatoires pour les écoliers arabes israéliens mais que peu de place est faite dans l'enseignement destiné aux écoliers juifs israéliens sur l'histoire propre des arabes palestiniens d'Israël, ceci n'aidant pas à la compréhension mutuelle et au sentiment de reconnaissance.

    De même, des inégalités linguistiques persistent en raison d'un manque de volonté politique. Bien qu'officiellement, conformément aux valeurs fondatrices de l'état, l'hébreu et l'arabe soient les deux langues officielles de statuts identiques du pays, il se trouve, que la situation pratique est différente et source d'inégalité. L'arabe n'est, par exemple, deuxième langue de personne. Les écoliers juifs israéliens ont pour langue maternelle l'hébreu. Leur deuxième langue est l'anglais, nécessaire notamment à la poursuite d'étude ou à l'insertion professionnelle. L'arabe est obligatoirement enseigné mais peu et tardivement au cours de la scolarité et ne compte pas suffisamment dans le cursus scolaire pour être réellement appris. A l'inverse, les écoliers arabes israéliens ont pour langue maternelle l'arabe. L'hébreu leur est enseigné à l'école dès le plus jeune age de sorte qu'ils sont normalement bi-lingues et que l'hébreu constitue leur deuxième langue. De ce fait, l'anglais n'est que leur troisième langue. Comme on connaît toujours moins une troisième langue qu'une deuxième, cela crée des inégalités entre étudiants Juifs israéliens et Arabes israéliens lors d'études universitaires ou de recherche d'emploi.

    Les intervenantes pencheraient davantage vers une situation ou les deux premières langues de chacun soit l'hébreu et l'arabe. De façon générale, les intervenantes regrettent le peu place qui est fait aux cultures orientales (arabes, séfarades...) par rapport à l'apport européen. Compte tenu des tensions régionales et l'implantation géographique du pays (Moyen-Orient) ceci serait pourtant certainement facteur d'une meilleure intégration. Pour cette raison, le centre dispense des formations d'apprentissage des langues.

    Du point de vue de l'émancipation des femmes et de leur implication citoyenne, le centre s'efforce de rassembler de façon originale trois caractéristiques normalement assurées par des organismes différents, à savoir la transmission d'un savoir académique sur le travail social et la condition féminine (généralement dispensé dans les universités israélienne), d'un savoir-faire pratique en tant que travailleuses sociales (généralement assuré par des écoles de formation de travailleurs sociaux) et d'insuffler une volonté politique (au sens " vie de la cité ") de changement et de progrès aux apprenantes (en général pris en charge par des mouvements militants).

    Pour illustrer cette combinaison, l'exemple suivant a été pris. Lorsqu'une femme se fait marcher sur le pied, il est nécessaire qu'elle prenne conscience qu'on est en train de lui marcher sur le pied. Bien sûr, telle quelle, cette prise de conscience n'a que peu d'intérêt. Il faut aussi qu'elle puisse faire enlever le pied qui marche sur le sien. Une fois cela fait, dans la mesure du possible, s'impliquer pour faire en sorte que l'on marche tous côte à côte, et non pas les uns sur les autres, est un progrès indéniable.

  • 3.5 Projets

    En dehors des actions menées en faveur de l'émancipation des femmes et de leurs implications citoyennes dans la vie du pays, Myriam et Sana'a tiennent à coeur certains projets du centre qu'elles nous ont présentés.

    Malgré les guerres et les bouleversements des quarante dernières années, le Centre a apporté, et apporte encore aujourd'hui, une importante contribution à la cause de la paix par le biais de ses projets éducatifs, de conférences et ateliers, ainsi qu'à travers sa bibliothèque, son centre d'information et ses publications, notamment Crossing Borders, revue bi-mensuelle en anglais.
    Il s'agit d'une action menée entre des écoliers israéliens (Juifs et Arabes), palestiniens (Cisjordanie et Bande de Gaza) et jordaniens (Royaume Hachémite). L'action consiste en la rédaction d'un journal " international " par ces écoliers. Ce journal est ensuite diffusé dans les écoles de ces pays et territoires. Il s'agit d'un exemple concret de coopération. Lorsque la situation régionale était moins tendue, il était prévu que les écoliers se rencontrent régulièrement en Israël, Palestine et Jordanie à tour de rôle. En raison de la situation actuelle, les écoliers se retrouvent à l'extérieur de la région, en Turquie ou à Chypre, et au Danemark (le projet bénéficie d'un important soutien financier de la part du ministère danois des Affaires étrangères). Il était également prévu que le journal soit publié en anglais, arabe et hébreu. Faute de moyen, il n'est édité qu'en anglais. Cette revue, financée par le Danemark et réalisée par de jeunes Israéliens, Jordaniens et Palestiniens, est l'un des rares - sinon le seul - projet israélo-palestinien ayant pu se maintenir dans le difficile climat actuel.
    A Paris, le 5 septembre 2001, le Directeur général de l'Unesco (Organisation des Nations-unies pour l'éducation, la science et la culture) a décidé de décerner le Prix UNESCO de l'éducation pour la paix 2001 au Centre Judéo-Arabe pour la Paix à Givat Haviva (Israël). En choisissant le Centre Judéo-Arabe pour la Paix, le jury a voulu récompenser " les efforts exceptionnels du lauréat en matière d'éducation à la paix, de promotion de la paix et de la non-violence ", ainsi que " le travail accompli pour la résolution des conflits par le dialogue ". Le centre bénéficie désormais d'un soutien financier de la part de l'Unesco. Un projet de radio binationale a vu le jour. Cette radio, qui devrait être basée symboliquement à Jérusalem-Est s'adressera aux Israéliens et Palestiniens. Dans un premier temps, il est prévu de diffuser de la musique puis de diffuser uniquement les " bonnes nouvelles ". Enfin, dès lors que la radio se sera créé un public et une audience, il est envisagé d'en faire un média binational " alternatif " d'information.


4. IMPRESSIONS

La journée s'est déroulée dans une ambiance très sympathique. La venue de deux femmes d'horizons différents oeuvrant côte à côte dans un but commun est très encourageant.
Ce qui frappe sans doute le plus dans le fonctionnement de Givat Haviva, c'est le grand réalisme dont ce centre fait preuve. A l'inverse de micro - communautés mixtes qui constituent plus une curiosité qu'un modèle d'envergure, il semble que Givat Haviva n'exorcise pas les démons en les niant. Tout en ne réglant pas le conflit actuel (interne et extérieur), il s'agit d'un accompagnement digne et perspicace dont le mode de fonctionnement permet de continuer à travailler, malgré tout, y compris dans les situations d'extrêmes tensions et de préparer " les lendemains meilleurs ". Cela constitue vraisemblablement la meilleure façon de VIVRE le conflit.
En outre, le travail de Myriam et Sana'a est très touchant : malgré les inégalités sociales (liés à la dichotomie classique minorité / majorité), ces deux femmes oeuvrent dans une démarche parallèle (plutôt qu'une pseudo-symbiose) sur le chemin commun de l'émancipation des femmes, et dans le but de favoriser la paix et la démocratie nationales et au Proche-Orient.

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Brèves

Adieu à un grand intellectuel.
Zeev Sternhell.

Zeev Sternhell

[…] Comme on dit en yiddish, « a Mensch » - un homme véritable. Adieu, Zeev !

Zeev Sternhell, historien israélien spécialiste du fascisme, est mort

Par Nicolas Weill ; publié le 21 juin 2020

Professeur d’université à la carrière internationale, officier de réserve dans l’armée israélienne et militant pacifiste, il a consacré une part de ses travaux aux origines du fascisme dont la France de la Belle Epoque a été, selon lui, le laboratoire. Il est mort le 21 juin, à l’âge de 85 ans.
Plongé dans les livres et les archives, l’historien israélien Zeev Sternhell, mort le dimanche 21 juin, à l’âge de 85 ans, a aussi été un combattant, au sens le plus littéral du terme, un « mentsch », disaient ses amis, en yiddish : homme de valeur et d’exception. […].

Parallèlement à sa carrière universitaire internationale, Zeev Sternhell était officier réserviste dans l’armée israélienne et, à ce titre, il a participé à toutes les guerres menées par l’Etat juif, depuis la première conquête du Sinaï, « Suez », en 1956, jusqu’au Liban, en 1982. […]
Cela ne l’a pas empêché de contribuer activement à la fondation de La Paix maintenant (Shalom Akhchav), en 1978, ni de s’opposer, avec la même vigueur, à l’occupation et à la colonisation des territoires conquis pendant la guerre des Six-Jours – où il a retrouvé le champ de bataille du Sinaï.

[…] Avec […] constance, il a dénoncé dans d’innombrables tribunes publiées par le quotidien israélien libéral de gauche Haaretz ou dans la presse mondiale – Le Monde entre autres – les dérives de la politique israélienne. Pas question pour lui de double discours. Il soutenait sans sourciller la même opinion face à un public de compatriotes, fût-ce face à des salles houleuses, ou à l’étranger. Il fustigeait le déni des droits des Palestiniens, les atteintes à la liberté subies par les Arabes d’Israël, objet d’un quasi-consensus des partis au pouvoir. […]

[…] Fidèle à la « vieille gauche » sociale et socialiste, méfiant à l’égard des évolutions de celle-ci vers le multiculturalisme, il veut agir par l’écrit et l’érudition. « Ce sont les idées qui mènent le monde », aimait-il à répéter afin de justifier cette décision. Le décalage entre l’utopie sioniste et la réalité israélienne lui a inspiré un livre sans concession sur les prémices idéologiques de l’Etat juif, le seul rédigé en hébreu : Aux origines d’Israël. Entre nationalisme et socialisme (Folio « Histoire », 2004). […]

[…] Alors qu’on s’en prenait à lui pour avoir mis en évidence les origines et l’existence d’un fascisme français, alors que l’école française de sciences politiques considérait que la France avait été immunisée contre ce phénomène, lui s’étonnait qu’on lui attribue l’intention de régler des comptes avec la France. Bien loin d’avoir aucun contentieux avec elle, il l’a érigée en modèle indépassable (les Lumières franco-kantiennes) et en exemple à suivre, notamment en matière de laïcité.

Tel était moins le cas de la Pologne, son pays natal. Dans la ville moyenne de Przemysl, en Galicie, où il voit le jour le 10 avril 1935, un tiers des habitants sont juifs. Sa famille appartient à une bourgeoisie en cours d’assimilation, polonophone et sioniste. Ses premières années, qu’il jugeait heureuses, ne s’en sont pas moins déroulées sur fond d’antisémitisme, dans l’ambiance d’illusion et de déréliction si bien décrite par l’écrivain et Prix Nobel de littérature israélien Samuel-Joseph Agnon, dans son Hôte de passage (Albin Michel, 1992).

Les occupations soviétique, en 1940, puis allemande, en 1941, précipitent le monde de son enfance dans le chaos. Son père, mobilisé dans l’armée polonaise, meurt tout au début de la guerre. Enfermé dans le ghetto avec sa mère et sa sœur, qui seront assassinées au camp d’extermination de Belzec, le garçonnet a sous ses yeux le spectacle des chasses à l’homme qu’entraînent les diverses actions allemandes, liquidant progressivement la population juive. Confié en 1942 à un oncle qui réussit à gagner Lwow (Lviv), il partage la vie clandestine des siens, faisant mine d’être des réfugiés, fervents catholiques, dans une banlieue ouvrière, grâce à la protection d’un officier polonais, le capitaine Menzel. Il survit de justesse à un bombardement meurtrier.
En 1944, l’arrivée de l’armée soviétique met fin à la terreur mais pas aux tribulations de l’enfant déjà mûr, déjà passionné de politique. Il échappe au rideau de fer, grâce à un convoi de regroupement familial vers la France, en 1946, où sa tante parvient à l’intégrer. Il débarque alors, à Avignon, chez un autre oncle, dentiste de son état et ancien résistant. Cette étape, bien que n’ayant duré que quatre ans et demi, le marque pour la vie. Grâce à un instituteur zélé et compréhensif, il acquiert rapidement le français et parvient à entrer en sixième classique, au lycée Frédéric-Mistral. […].

[…] Sa mésentente avec son oncle, mais aussi l’exaltation que produit dans une diaspora meurtrie la création d’Israël (1948), expliquent son départ, en 1951. Après un passage à l’école agricole de Magdiel puis au kibboutz Ousha en Galilée, une somme d’argent inopinée, déposée par un frère de son père, lui permet d’achever ses études plutôt que de s’engouffrer dans l’armée de métier, sort des jeunes désargentés. Lui sera historien, à l’université hébraïque de Jérusalem, où, dès 1960-1961, il occupe la fonction d’assistant. […].

[…] Pourtant, à 29 ans, c’est Paris, son Institut d’études politique de la rue Saint-Guillaume, et une bourse bien moins attractive que celle des Américains ou des Anglais, que Zeev Sternhell choisit afin de travailler à un sujet de thèse insolite, sous la direction de Jean Touchard (1918-1971) : l’écrivain nationaliste et antidreyfusard Maurice Barrès (1862-1923), sujet de son premier livre, Maurice Barrès et le nationalisme français (Armand Colin, 1972). Une intuition le guide. Celle de ne pas appréhender le phénomène du fascisme seulement sous ses formes paroxystiques, l’Allemagne nazie ou l’Italie de Mussolini, mais comme une vague de fond, un mouvement social, politique et intellectuel global de contestation de la modernité démocratique dont les sources sont fort anciennes. Les élites y ont adhéré plus qu’on ne le croit et la France, à la Belle Epoque, en a été le laboratoire. Zeev Sternhell systématise et documente minutieusement cette conception dans tous ses ouvrages, depuis La Droite révolutionnaire (Seuil, 1978) jusqu’aux Anti-Lumières : du XVIIIe siècle à la guerre froide (Fayard, 2006).

Or cette thèse heurte de front une doctrine dominante dans l’historiographie française, celle de René Rémond, son ami, pourtant, malgré leurs divergences. Celle-ci ne voulait voir dans notre pays que trois droites, héritées du XIXe siècle : orléaniste, légitimiste et bonapartiste (Les Droites en France, Aubier, 1954). Pas de place pour un fascisme tricolore, donc. Sternhell traque au contraire, textes à l’appui, l’ombre du fascisme dans des cercles intellectuels français jusque-là insoupçonnables, Esprit, avec son fondateur, Emmanuel Mounier, ou les Croix-de-Feu du colonel de La Rocque (où d’autres voyaient des gaullistes avant la lettre). Pour bien des élèves de René Rémond, la charge est trop forte ou touche un nerf. […].

[…] Zeev Sternhell caressait l’idée, dans les dernières années, de consacrer une étude à la « pensée de guerre froide » et aux sources du néoconservatisme américain. La mort l’en a empêché. Sa force lui donnait l’apparence d’être inattaquable. Reste son œuvre considérable, qui, elle, continuera de tenir la position, à sa place.