Libération, Rebond : La République d'abord

mardi 30 mai 2006

Par Philippe Lamy, Cédric Porin et Antoine Spire,
membres du comité central de la Ligue des Droits de l'Homme.

nous avons décidé, contrairement aux usages, de répondre directement à l'article publié par Jean-Pierre Dubois, notre président, Michel Tubiana et Henri Leclerc, ses deux prédécesseurs. Les enjeux sont importants. Dans le processus de décomposition politique qui frappe notre pays, la pétition Un cri contre le racisme et contre l'intégrisme, initiée par Caroline Fourest, Corinne Lepage et Pierre Cassen, soutenue par de nombreuses personnalités politiques de gauche et de responsables de la mouvance antiraciste, nous semble utile et répond à une attente politique des citoyens de ce pays avant l'élection présidentielle.

Comme nos trois présidents à la Ligue des droits de l'homme (LDH), nous ne partageons pas certaines des prises de position antimusulmanes de Respublica dont se réclame Pierre Cassen, mais nous pensons que, dans cette période déterminante pour l'avenir de la démocratie, nous devons rechercher alliances et compromis pour avancer. Nous ne voulons pas d'un nouveau 21 avril ! C'est pourquoi nous pensons que ce qui nous rassemble est plus fort que ce qui peut nous séparer. Recherchons des voies communes plutôt que de lancer des anathèmes. Cessons d'étiqueter définitivement les personnes !

Cette pétition affirme haut et fort l'existence de mouvances intégristes dans l'islam contemporain. Le constat est juste, ce que les pétitionnaires appellent "l'islam politique" réactionnaire gagne partout du terrain et, contrairement à ce que Jean-Pierre Dubois, Michel Tubiana et Henri Leclerc affirment, il y a des liens philosophiques et idéologiques entre les diverses mouvances intégristes de l'islam... Olivier Roy pensait que "l'islam politique" avait connu un échec, la révolution islamiste iranienne n'ayant pas réussi à exercer son hégémonie sur les autres mouvances. Mais force est de constater qu'aujourd'hui l'islamisme radical est devenu la principale force de contestation dans les pays du monde musulmans. Au Proche-Orient, les partis nationalistes arabes cèdent petit à petit le pas aux partis religieux. Le Hamas, qui pratiquait, il y a encore peu, des attentats terroristes en manipulant des candidats au suicide, est aujourd'hui au pouvoir en Palestine. Les Frères musulmans, la principale force de cet islam radical, gagnent du terrain tous les jours. Le président iranien multiplie les déclarations négationnistes et antisémites sans susciter d'ailleurs de vives protestations au sein des pays du Proche-Orient. En Irak, ce ne sont qu'attentats sanglants, enlèvements, tortures au nom de l'islam, pratiqués par des groupes radicaux chiites ou sunnites, situation engendrée par l'occupation américaine. Un espoir existe en Turquie de voir l'avènement durable d'un islam politique démocratique. Si l'Europe lui ferme les portes, la tentation de se tourner vers l'intégrisme sera forte. Le lien qu'il faut établir entre ces mouvances intégristes de l'islam qui se retrouvent en France, même si elles sont très minoritaires, c'est la volonté de régenter la société dans son ensemble à l'aide de certains préceptes de l'islam, dans les institutions politiques, bien sûr, mais également dans la presse, dans la famille, la sexualité, la médecine ou encore les consciences.

Ce souhait peut sembler concerner les autres intégrismes religieux. Force est cependant de constater qu'ils ne présentent actuellement aucun danger pour un Etat, ni non plus en France. Les trois présidents de la Ligue des droits de l'homme considèrent que la situation dans les pays musulmans n'a pas d'impact sur les esprits des musulmans de France. Pourtant, affirmer l'existence des intégristes islamistes, dire et écrire qu'ils sont dangereux, permet de les différencier de la majorité des musulmans de France démocrates et attachés à la laïcité. Défendre les droits de tous, et notamment ceux des plus exploités, socialement marginalisés par les gouvernements successifs, ne signifie pas qu'il faille «dialoguer» avec un islam politique réactionnaire qui infériorise les femmes. Dialoguer avec l'islam politique ? Mais lequel ? Celui de Tariq Ramadan qui dresse des listes de personnalités juives ou supposées telles pour montrer leur inféodation à Israël ? Dialoguer avec l'UOIF qui organise de grands rassemblements où les femmes, voilées, séparées des hommes, écoutent les propos de Dieudonné, de Christine Boutin ou de Hani Ramadan ? Nous sommes prêts à dialoguer avec celles et ceux qui combattent tous les intégrismes et tous les racismes. Nous voulons soutenir ces femmes qui, dans nos quartiers, à Alger ou à Casablanca, se battent, et parfois au péril de leur vie, pour mener l'existence de leur choix.

Nous devons combattre les intégristes comme il faut continuer à combattre l'extrême droite, car ils ont les mêmes objectifs : réduire à néant la loi de 1905 et tous les fondements de la République démocratique et sociale. Cette pétition a pour objectif de donner un débouché politique aux Français en 2007, autre que Le Pen, De Villiers ou Sarkozy.

Contrairement à ce qu'écrivent les présidents de la LDH, la pétition intègre dans son raisonnement les causes de la montée de l'intégrisme. Les causes sociales d'abord, puisqu'elle évoque l'exclusion et les inégalités, la lutte contre les discriminations et le racisme ensuite, puisqu'elle réaffirme la stigmatisation dont les musulmans sont victimes. Mais, en reléguant la lutte contre l'intégrisme sur le seul terrain social, les responsables de la Ligue refusent à l'action politique son plein pouvoir d'intervention.

Nous sommes en désaccord sur le fond mais également sur la forme et le ton de la réponse opposée aux pétitionnaires. Pourquoi être méprisant, voire insultant à leur égard ? En prétendant que les pétitionnaires useraient «de la même logique que Philippe de Villiers», les dirigeants de la Ligue utilisent une rhétorique qui, en d'autres temps dans d'autres organisations, visait à désigner tout adversaire ou tout concurrent comme «social-fasciste».

Nous ne concevons pas le combat politique ainsi. Les pétitionnaires, dont Françoise Seligmann, présidente d'honneur de la LDH, appartiennent à la gauche politique qui partage l'essentiel des valeurs que la LDH défend. Mais loin de penser ses alliances, la Ligue s'enferme dans un majestueux solipsisme qui risque de devenir un solo funèbre.

Nous célébrons cette année le centenaire de la réhabilitation du capitaine Dreyfus. La Ligue des droits de l'homme aurait dû se saisir de cet événement pour rappeler la modernité des valeurs qui ont conduit à sa création en 1898. Qu'il nous soit permis de penser que son absence à la commémoration organisée par la Cour de cassation est symbolique d'une évolution que nous déplorons !

Comment la Ligue fondée lors de l'affaire Dreyfus n'a-t-elle perçu que trop tardivement les dangers de la montée d'un nouvel antisémitisme ? Comment ne pas rechercher les modalités d'action avec celles et ceux de cette gauche laïque, antiraciste, féministe ? Sachons reconnître nos vrais alliés ! Avant de chercher ce qui peut nous opposer, cherchons ce qui nous rassemble, et d'abord les valeurs de la République. En 1934, un pacte d'unité d'action antifasciste, préfigurant le Front populaire, fut signé dans les locaux de la LDH.

Nous espérons que puisse se construire un vaste front antiraciste contre l'extrême droite, les intégrismes religieux, et les politiques gouvernementales flattant la xénophobie avec, disons-le clairement, le MRAP mais aussi SOS Racisme, la LICRA, «Ni Putes, Ni Soumises». En ce qui concerne cette union, tous doivent faire cet effort. Et si la Ligue des droits de l'homme en était l'initiatrice ?

Libération, article=385988

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Brèves

Notre-Dame de Paris, vaisseau amiral des humanités

Par Catherine Kintzler, Mezetullele, 16 avril 2019

L’un des premiers articles de ce site (Mezetullele) fut consacré au glas qui résonna à la cathédrale de Paris, après l’attentat meurtrier contre Charlie-Hebdo en janvier 2015. Je n’oublierai jamais que le sombre et puissant bourdon sonna, oui, pour des « mécréants », signant ainsi, une nouvelle fois, l’inscription de Notre-Dame de Paris dans l’histoire nationale et universelle : ce monument au sens plein du terme appartient à tous. Il appartient à tous dorénavant de le célébrer et d’en prendre la relève.

Je n’oublie pas non plus que, quand j’entre dans une église de mon pays pour y voir quelque merveille, pour y goûter l’invitation à la sérénité, pour y vibrer à l’harmonie que de grands musiciens ont su faire entendre aussi bien à l’autel qu’au théâtre, personne ne me surveille pour voir si je me signe, personne ne me demande une quelconque génuflexion. Et cela est juste, car les œuvres, dans leur superbe auto-suffisance, n’ont pas besoin d’un directeur de conscience qui mette leur contemplation sous condition. Pour que chacun les admire, les inscrive aux humanités, les œuvres réclament quelques lumières, un peu d’attention et d’instruction. Alors, je m’incline librement et mentalement devant des siècles de pensée, de savoir, de savoir-faire offerts par ce trésor, cette « âme résumée » de civilisation dans un grandiose tracé de pierre, de bois et de verre rythmé par le nombre d’or.

Maintes fois, empruntant une ligne de métro qui, depuis un viaduc sur la Seine à l’Est de Paris, offre une vue sur l’élégante pointe orientale de l’île de la Cité, avec l’abside et le chevet de la cathédrale apparaissant alors comme un vaisseau, j’en ai voulu à mes compagnons éphémères de trajet de regarder ailleurs ou, pire, de rester les yeux rivés sur l’écran d’un candy crush. Je me retenais de leur crier : ouvrez les yeux, relevez la tête et tournez-la de ce côté !

Peut-être quelques-uns ce matin, en jetant un œil effaré sur le tableau encore fumant, auront-ils regret de n’avoir pas conservé en eux, pour redonner à Paris la gracieuse poupe de son vaisseau, le souvenir vivant de ce qu’ils avaient tous les jours sous les yeux. Et que ce vaisseau amiral des humanités, entamé par les flammes et battu par les flots, avec tout ce qu’il embarque et représente, ne sombre pas : c’est leur affaire, c’est notre affaire.