Un mot de quatre lettres, par Uri Avnery

Article publié en hébreu et en anglais le 12 mars 2006 sur le site de Gush Shalom
Traduit de l'anglais « A Four-Letter Word » : RM/SW, le 14 mars 2006

EN ANGLAIS, le « mot de quatre lettres » est une expression grossière. C'est la description vulgaire d'un acte ou d'un organe sexuel, et une personne bien élevée ne l'utilise pas. Aujourd'hui, en hébreu aussi, il y a un mot de quatre lettres, qu'une personne comme il faut n'emploiera pas, en particulier dans une campagne électorale. Une personne (politiquement) correcte l'évitera à tout prix. Ce mot est Paix (qui en hébreu comprend quatre lettres).

CETTE SEMAINE, la campagne électorale est passée de la rue à la radio et à la télévision. La loi israélienne accorde à chaque liste de candidats un minimum de temps d'émission gratuit (dix minutes à la télévision), les partis représentés dans l'assemblée sortante obtenant des minutes supplémentaires selon leur importance. Aucune autre émission électorale à la télévision ou à la radio n'est permise.

Il en résulte que la campagne électorale a été retirée aux hommes politiques et confiée aux « experts » - gens de la publicité, rédacteurs et « stratèges » de toutes sortes. C'est une bande de cyniques. Comme les avocats, la plupart des gens de la publicité sont des mercenaires. Ils peuvent travailler pour un parti de gauche aujourd'hui et vendre leurs services à un parti de droite demain. Leurs opinions personnelles n'entrent pas en ligne de compte, les affaires sont les affaires.
Quand un expert en publicité prépare une campagne électorale, son but n'est pas d'expliquer le programme du parti qui l'a engagé, mais d'attirer les électeurs. C'est plus un jongleur de cirque qu'un prédicateur. La propagande électorale est comme une robe : elle doit souligner les aspects séduisants de celle qui la porte et dissimuler ses défauts. La différence est que le publicitaire peut inventer des membres qui n'existent pas et supprimer ceux qui existent, selon la demande.

Un des principaux casse-tête du publicitaire est que ses candidats peuvent parler franchement et exposer leurs véritables points de vue, et ainsi gâcher le spectacle. Comme me l'a dit un célèbre expert en publicité : « Vendre un homme politique, c'est comme vendre du dentifrice, avec une différence importante - le dentifrice ne parle pas ! »
Résultat, la propagande électorale ne dit pas grand-chose sur les buts réels des dirigeants et de leurs partis. On peut affirmer à l'avance que l'essentiel du contenu des émissions est frauduleux. Si une entreprise commerciale distribuait des prospectus aussi mensongers à la Bourse, elle serait poursuivie.

Cela signifie-t-il que la propagande électorale n'est pas intéressante ? Au contraire, elle peut beaucoup nous apprendre. Elle ne reflète pas les positions réelles des partis, mais elle reflète l'opinion publique. Plus précisément l'opinion publique telle qu'elle apparaît aux experts, qui organisent les sondages quotidiens, écoutent les échantillons de population et ainsi de suite.
Dans ce contexte, examiner les émissions est riche d'enseignement.
DANS UNE de ses aventures, Sherlock Holmes a observé que la solution se trouvait dans l'incident curieux du chien dans la nuit. « Mais le chien n'a rien fait pendant la nuit ! », s'est exclamé son assistant. « C'est cela qui est curieux ! », a répondu Sherlock.

Ce qui est curieux dans la campagne électorale actuelle est un mot qui n'apparaît pas du tout, le mot « paix ». Un étranger ne comprendra pas cette absence. Après tout, Israël est dans un état de guerre perpétuel. Les émissions elles-mêmes sont remplies d'effrayants défilés du Hamas. La peur des attentats-suicides en Israël est plus forte que toutes les autres. Logiquement, un parti qui promet la paix devrait atteindre des sommets de popularité. Pourtant, curieusement, aucun parti important ne brigue cette couronne. Par-dessus le marché, aucun parti important ne mentionne le mot paix dans ses émissions.

Kadima parle d'Espoir, Espoir, Espoir - sans préciser quelle sorte d'espoir, espoir pour quoi. Il parle de « Puissance », et même d'une « Chance de changement politique ». Paix ? Niet.
Le chef-d'oeuvre de Kadima est un clip télévisé qui attelle à sa cause toute l'équipe : Herzl, Ben Gourion, Begin, Sharon et Rabin. Il montre Herzl lançant l'idée sioniste, Ben Gourion fondant l'Etat d'Israël, Begin faisant la paix avec l'Egypte, Sharon traversant la canal de Suez dans la guerre de Yom Kippour, et Rabin faisant la paix avec... le roi Hussein.
Le roi Hussein ? Attendez une minute. Rabin n'a-t-il pas signé un accord avec l'Organisation de libération de la Palestine et serré la main de Yasser Arafat ? Cela n'a-t-il pas été le point culminant de sa vie ? N'est-ce pas pour cela qu'il a eu le Prix Nobel de la Paix ? La paix avec Hussein n'était-elle pas presque une formalité étant donné qu'Hussein était déjà un allié officieux d'Israël depuis plus de 40 ans ? Mais Kadima a décidé qu'il ne doit montrer Arafat à aucun prix. On pourrait l'accuser - mon Dieu ! - d'aspirer à la paix avec les Palestiniens !

Amir Peretz aurait pu être tenté de parler de paix, si ses compagnons ne l'avaient pas fait taire à temps. Il est plus à l'aise quand il parle des enfants sans nourriture et des vieux sans pension.

Le Likoud, bien sûr, ne parle pas de paix. Benyamin Netanyahou est au meilleur de lui-même quand il effraie les gens. A cette fin il est allé dans les antiquités repêcher quelques vieux généraux, pour qu'ils témoignent que le Hamas et l'Autorité palestinienne représentent une menace existentielle pour Israël, un peu comme l'épouvantable bombe iranienne. Seul le Grand Bibi sait comment il faut les traiter. La paix ? Ne me faites pas rire !

Le plus drôle est le Meretz, le parti dirigé par Yossi Beilin, l'homme à l'origine de l'initiative de Geneve. Son émission principale montre des hommes et des femmes glissant des morceaux de papier dans les fentes du Mur occidental en clamant leur souhait le plus ardent. Il y a une femme qui demande d'obtenir son diplôme, un homme qui veut se marier avec un autre homme, un grand-père qui attend de l'argent pour acheter un cadeau à son petit-fils, une chrétienne qui rêve d'être reconnue comme juive, une mère qui désire envoyer son fils au jardin d'enfants, une femme qui veut divorcer. Et quelle est la seule chose à quoi personne n'aspire, que personne n'espère et ne demande si l'on en croit les gens qui s'occupent de la propagande du Meretz ?
Vous l'avez deviné. C'est encore ce mot de quatre lettres.

Qu'est-ce que tout cela révèle de l'opinion israélienne 2006 ? Que l'énorme majorité des Israéliens juifs ne croient pas à la paix. La paix est conçue comme un rêve, quelque chose qui n'a rien à voir avec la réalité. Un parti qui parle de la paix s'affiche comme vivant dans un monde irréel. Pire, il peut être suspecté d'« aimer les Arabes ». Que peut-il y avoir de plus désastreux ?

A quoi les Israéliens croient-ils ? Ils veulent un Etat juif, avec une majorité juive la plus importante possible. Tous les partis juifs sont d'accord là-dessus. Ils croient à la fixation des frontières définitives d'Israël de façon unilatérale, sans parler avec ces Palestiniens. Les Palestiniens, comme chacun le sait, viennent d'élire le Hamas et veulent nous jeter à la mer.
Quelles frontières ? Ehoud Olmert dévoile peu à peu ce qu'il a en tête. Sa carte ne surprendra pas les lecteurs du présent article. Son Grand Israël inclut tout le territoire compris entre la Ligne Verte et le Mur de séparation, et en plus la vallée du Jourdain, le Grand Jérusalem y compris la colonie de Maale Adumim et le territoire entre celle-ci et la ville (mais en laissant en dehors quelques quartiers arabes densément peuplés), les blocs de colonies d'Ariel, Alfei-Menasheh, Modi'in Illit et Gush Etzion, et des « zones de sécurité ». Il prend soin de ne pas dessiner une vraie carte, de sorte qu'il reste une incertitude quant aux frontières autour des colonies. Mais il est certain qu'il vise à l'annexion de plus de la moitié de la Cisjordanie.
Pour Netanyahou, c'est bien sûr une trahison flagrante, une honteuse capitulation devant les Arabes. Dans son émission, il dénonce les frontières d'Olmert comme des « frontières invitant au terrorisme ». Le Likoud dessine vraiment une carte sur laquelle le Mur est totalement déplacé sur le centre de la Cisjordanie.
Le parti travailliste et le Meretz sont d'accord en principe pour l'annexion des blocs de colonies, mais ils ne publient pas de cartes. Ils mentionnent à contre-coeur quelques vagues échanges de territoires. Ce n'est pas étonnant, puisqu'ils rêvent presque ouvertement de se joindre à la coalition sous la direction d'Olmert qui sera probablement mise sur pied après l'élection. La carte de la coalition est presque plus importante que la carte des annexions.

Et la paix ? Pfft...

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Brèves

Notre-Dame de Paris, vaisseau amiral des humanités

Par Catherine Kintzler, Mezetullele, 16 avril 2019

L’un des premiers articles de ce site (Mezetullele) fut consacré au glas qui résonna à la cathédrale de Paris, après l’attentat meurtrier contre Charlie-Hebdo en janvier 2015. Je n’oublierai jamais que le sombre et puissant bourdon sonna, oui, pour des « mécréants », signant ainsi, une nouvelle fois, l’inscription de Notre-Dame de Paris dans l’histoire nationale et universelle : ce monument au sens plein du terme appartient à tous. Il appartient à tous dorénavant de le célébrer et d’en prendre la relève.

Je n’oublie pas non plus que, quand j’entre dans une église de mon pays pour y voir quelque merveille, pour y goûter l’invitation à la sérénité, pour y vibrer à l’harmonie que de grands musiciens ont su faire entendre aussi bien à l’autel qu’au théâtre, personne ne me surveille pour voir si je me signe, personne ne me demande une quelconque génuflexion. Et cela est juste, car les œuvres, dans leur superbe auto-suffisance, n’ont pas besoin d’un directeur de conscience qui mette leur contemplation sous condition. Pour que chacun les admire, les inscrive aux humanités, les œuvres réclament quelques lumières, un peu d’attention et d’instruction. Alors, je m’incline librement et mentalement devant des siècles de pensée, de savoir, de savoir-faire offerts par ce trésor, cette « âme résumée » de civilisation dans un grandiose tracé de pierre, de bois et de verre rythmé par le nombre d’or.

Maintes fois, empruntant une ligne de métro qui, depuis un viaduc sur la Seine à l’Est de Paris, offre une vue sur l’élégante pointe orientale de l’île de la Cité, avec l’abside et le chevet de la cathédrale apparaissant alors comme un vaisseau, j’en ai voulu à mes compagnons éphémères de trajet de regarder ailleurs ou, pire, de rester les yeux rivés sur l’écran d’un candy crush. Je me retenais de leur crier : ouvrez les yeux, relevez la tête et tournez-la de ce côté !

Peut-être quelques-uns ce matin, en jetant un œil effaré sur le tableau encore fumant, auront-ils regret de n’avoir pas conservé en eux, pour redonner à Paris la gracieuse poupe de son vaisseau, le souvenir vivant de ce qu’ils avaient tous les jours sous les yeux. Et que ce vaisseau amiral des humanités, entamé par les flammes et battu par les flots, avec tout ce qu’il embarque et représente, ne sombre pas : c’est leur affaire, c’est notre affaire.