L'affaire des caricatures : la défaite de la raison

par Jamil Sayah, Maître de conférence de droit public et chercheur au CERDAP

Marianne, 18 février 2005

La publication en Europe des caricatures du Prophète Mahomet ne cesse de provoquer des réactions de plus en plus violente dans le monde arabo-musulman. L'occident, dans son ensemble, est accuse de xénophobie, de racisme antiarabe et surtout d'islamophobie. Les foules multiplient les actes d'agression contre les biens occidentaux, les appels à la guerre sainte et au boycott des produits notamment danois. Nulle doute que dans ces réactions il y a une part de sincérité. Que des personnes aient vu leur croyance heurtée par de tels dessins humoristiques, c'est tout à fait certain. Mais cela peut-il légitimer une telle réaction? Sans doute pas. C'est qui semble plus caricatural et donc forcément plus préjudiciable à l'image même de l'Islam et des musulmans, c'est cette hystérie collective par laquelle le monde musulman a réagi à l'exercice d'une liberté fondamentale qui est celle de s'exprimer sans contrainte et sans risque de voir sa vie menacée. En démocratie la limitation de la liberté est une idée inséparable de la liberté. Autrement dit, l'interdiction doit servir d'instrument à l'exercice de la liberté. On ne peut la limiter que pour mieux la servir. Ainsi, pour accorder la liberté avec ses limites, le rôle de la norme juridique sera de fixer les bornes que comporte la liberté elle-même. Cette conception, sitôt formulée, s'impose à l'esprit. Seule, d'ailleurs, elle donne sens à l'idée même de modernité. Des lors, l'attitude de la foule arabe revendiquant avec beaucoup d'acuité l'interdiction de publier ces caricatures devient dépourvue de rationalité. Pis encore, elle devient antimoderne. Dans des systèmes politiques sécularisés toute interdiction, pour bénéficier d'une forme normative, doit être (isolée) purifiée de son fondement moral et religieux. Ces derniers se rapportent, en effet, au profane et au séculier.

Or que reproche-t-on à ces caricatures ? D'avoir donné une représentation du Prophète alors que l'Islam l'interdit. En supposant que cette interdiction dispose d'un fondement théologique réel (ce qui ne semble pas être le cas), comment peut-on l'imposer à l'Autre, à celui qui ne partage ni les mêmes valeurs ni les mêmes croyances que nous ? Au nom de quel principe peut-on transformer notre relativisme culturel en norme universelle. Certes, pour certains, l'Islam a toujours été perçu comme une valeur intrinsèque servant de référent à la solidarité et à l'identité. Mais on l'avait cru débarrassé de cette pathologie. Or le voilà qui revient plus conquérant que jamais cherchant même à modifier l'ordonnancement du monde. Plus profondément se profile l'idée (salafiste) d'une religion totale et unitaire dont la validité est intemporelle et extra-territoriale. La portée idéologique de cette vision est considérable. Erigée en socle politique, elle sert d'obstacle à tout dialogue des cultures rejetant ainsi toute tentative d'accommoder l'Islam à la modernité. La criminalisation idéologique des valeurs universelles, accusées d'être de filiation occidentale, sert alors d'argument pour interpeller les consciences et rallier le maximum de suffrage. L'Autre (le juif et le croisé) devient l'unique source du malheur qui frappe, depuis des siècles, nos sociétés. Et si nous avons accumulé autant de retard ce n'est nullement de notre faute. Nous sommes des éternelles victimes d'agressions extérieures.

Dans cette perspective, le moderniste (arabo-musulman) est suspecté d'être un agent inconscient au service des adversaires de l'Islam à savoir : le laïcisme, le néocolonialisme et le sionisme. On mesure ainsi l'inconfort intellectuel d'une société qui a du mal à nourrir un discours critique à l'égard d'elle-même et de ses modes d'organisation et il ne suffit pas de porter la responsabilité sur autrui pour faire l'économie d'un travail sur soi-même. Cette part d'ignorance située au coeur de la culture politique des sociétés arabo-musulmanes l'expose inévitablement à des incertitudes, des tensions et des contradictions dont l'affaire des caricatures, montée de toutes pièces par des régimes dictatoriaux en mal de légitimité, en est l'exemple le plus frappant. Et pourtant nous ne croyons pas au choc des civilisations. Et d'ailleurs qui pourrait encore croire à cette hypothèse. En revanche, ce à quoi nous sommes en train d'assister, aujourd'hui, c'est un choc de valeurs à l'intérieur de la société arabomusulmane qui oppose modernistes et intégristes. Malheureusement, pour l'instant, ce sont les seconds qui ont le pris pas sur les premiers. Or comme le disait Goethe "il n'y a pas plus dangereux que l'ignorance en action ".

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Brèves

Joann Sfar
Affaire Sarah Halimi

OPINIONS
JOANN SFAR SUR L'AFFAIRE SARAH HALIMI : L'ANTISÉMITISME EST OBJECTIVEMENT DEVENU UNE CIRCONSTANCE ATTÉNUANTE
21 DÉCEMBRE 2019 6 MINUTES DE LECTURE

Depuis hier recircule sur Facebook un post de Joann Sfar daté de 2017, réaction de l’écrivain, auteur de bd et réalisateur, au premier jugement du meurtrier de Sarah Halimi, alors que le parquet avait choisi de ne pas retenir la motivation antisémite des motifs de mise en examen.

Contacté par Jewpop à la suite de la décision de la cour d’appel de Paris, qui a déclaré jeudi le tueur pénalement irresponsable, écartant ainsi la possibilité de le juger aux assises comme le réclamaient les proches de la victime, Joann Sfar nous a demandé de joindre à son texte de 2017 les précisions suivantes, à titre d’exergue :

Ceci est un ancien texte, publié à l’occasion du premier jugement de l’affaire Halimi. À l’époque, la justice réfutait la circonstance aggravante d’antisémitisme. Aujourd’hui, il y a du progrès, l’antisémitisme est objectivement devenu une circonstance atténuante. Un chauffard sous l’emprise du cannabis relève des tribunaux, pas un tueur de juive, semble-t-il. Le message aux juifs est limpide.

Le texte publié sur la page Facebook de Joann Sfar en 2017

Le truc, c’est que lorsque tu es juif, tu n’oses jamais dire que quoi que ce soit relève de l’antisémitisme parce que tu as peur qu’on te dise que tu pleurniches. Je ne connais l’affaire Sarah Halimi que par ce que les médias en disent. Si j’ai bien compris, un type traitait la dame juive de son immeuble de sale juive à chaque fois qu’il la voyait. Puis une nuit il pète un câble, il met la misère dans tout l’immeuble puis il s’enferme avec la dame. Il la massacre pendant des heures. La police est dans l’immeuble et n’intervient pas. Il hurle Allah hou Akbar tant qu’il peut puis il la jette par la fenêtre et elle meurt. Le type n’a jamais eu d’antécédents psychiatriques mais on le met quand même à l’asile. Si j’avais mauvais esprit, je dirais qu’en période électorale c’était peut-être une façon de s’acheter à peu de frais la paix civile.

On apprend aujourd’hui que le tribunal ne considère pas qu’il s’agit d’un crime antisémite. Finalement je ne suis pas juriste, je n’y connais rien. Il paraît que le coupable a affirmé que son motif n’était pas anti juif. C’était quoi, son motif ? Ça ne me regarde pas. Par contre, je commence à me demander ce que ça serait, un crime anti juif ? Si traiter une dame de sale juive puis la massacrer et la défenestrer ça ne suffit pas, il faut faire quoi ?

J’ai honte que ça soit toujours des juifs qui se trouvent à écrire qu’à force de vouloir éviter de faire des vagues nos forces de l’ordre nous donnent parfois l’impression qu’on gène. Je suis le moins communautaire du monde. Je suis le premier que ça énerve, quand des gens utilisent leur ethnie ou leur religion pour se faire plaindre. Mais là, c’est dur. On a un sentiment de « circulez y a rien à voir » qui me semble dangereux. À force de ne rien voir, j’ai le sentiment qu’on peut susciter des vocations. Ou alors il y a une circonstance atténuante de bêtise ? Je me souviens qu’on disait ça au moment du « gang des barbares ». On disait qu’ils étaient tellement bêtes qu’ils ne se rendaient pas compte.

Peut-être que je me trompe complètement. Qu’est ce qui se produit, en moi, lorsque j’ai honte d’écrire ces lignes ? Je déteste parler « en tant que juif ». On ne devrait pas avoir à le faire. Pour calmer les esprits, je suggère au tribunal d’édicter une jurisprudence claire et d’affirmer haut et fort qu’un crime antisémite, ça n’existe pas. Je crois que ça soulagerait beaucoup de monde. Ça nous évitera de nous creuser la tête à nous demander ce que l’assassin aurait pu faire de plus pour que le tribunal décèle dans son geste un soupçon de haine contre les juifs.

Joann Sfar