Religions, la critique libre pour tous.
Libération, quotidien, mercredi 15 février 2006

Une loi sur l'islamophobie, alors qu'un texte répressif existe déjà, équivaudrait à rétablir le délit de blasphème.

Par Richard MALKA, avocat à la cour, spécialisé en droit de la presse.

Nouveau discours à la mode exprimé sur les ondes les plus diverses, aussi bien par le président d'une association de lutte contre le racisme que par un ex-célèbre judoka : il y aurait dans la société française "deux poids" et évidemment "deux mesures" au détriment des citoyens d'origine musulmane et au bénéfice des chrétiens, immédiatement suivis des juifs (ou l'inverse). Il est, en particulier, sans cesse affirmé que, dans la mesure où des lois réprimeraient l'antisémitisme, il serait anormal et injuste qu'aucune loi ne vienne prohiber l' "islamophobie". Autre argument fréquemment avancé pour étayer cette thèse : Dieudonné serait interdit d'expression publique alors que les fameuses caricatures sont librement diffusées, ce qui établirait définitivement l'existence d'un traitement discriminatoire entre communautés, discours qui, au passage, perpétue lui-même toutes les caricatures : celle d'une religion humiliée et d'une autre manipulatrice.

Ces arguments étant avancés, il ne reste donc plus qu'à pétitionner pour une nouvelle loi réprimant l'islamophobie, écho de revendications de mouvements moyen-orientaux ayant pour la plupart une vision assez particulière de l'égalité, de l'Etat de droit et des libertés. La confusion (au mieux), la méconnaissance de la réalité (certainement) ou la malhonnêteté intellectuelle (parfois) est totale. Pourtant, nul doute que certains hommes politiques aussi bien inspirés que particulièrement taisants ces dernières semaines, si ce n'est pour condamner hâtivement de prétendues provocations, finiront par relayer cette aspiration qu'ils trouveront légitime. Pour tous, le rappel de la réalité pourrait donc apparaître utile.

La loi sur la presse du 29 juillet 1881 modifiée par la loi du 1er juillet 1972 prévoit un ensemble de dispositions réprimant les écrits et propos racistes formulés à l'encontre d'une personne ou d'un groupe de personnes à raison de leur religion. Une loi interdisant la stigmatisation de toute communauté à raison de sa religion existe donc déjà, pour tous, qu'ils soient chrétiens, musulmans, juifs, bouddhistes ou autres.

Encore faut-il aussi préciser que, dans les faits, si une communauté religieuse devait se sentir victime du principe "deux poids, deux mesures" sous l'angle judiciaire et sous celui de la caricature, l'honnêteté consisterait à dire qu'il s'agirait alors indiscutablement des chrétiens. Lorsque Philippe Val, rédacteur en chef du journal Charlie Hebdo, souhaitait la "bienvenue au pape de merde" en titre d'un de ses éditoriaux, il a été relaxé (1).

Lorsque des caricatures ont été publiées représentant "deux pieds écrasant la tête de l'enfant Jésus, des ecclésiastiques armés d'épées et de lances éventrant des enfants et une main armée d'un revolver tirant à bout portant sur la nuque de l'enfant Jésus", Charlie Hebdo a été relaxé (2) et personne n'ose même poursuivre les Guignols pour leur représentation du pape et de ses évêques dans les situations les plus scabreuses depuis des années. Dès lors, où se trouve le "deux poids, deux mesures" ?

En réalité, les tribunaux ont, bien au contraire, tendance, dans leur grande sagesse, à protéger un peu plus les groupes minoritaires, considérés à juste titre comme plus fragiles que les autres.

Alors pourquoi instaurer une loi sur l'islamophobie, là où un texte de répression existe déjà, si ce n'est pour rétablir en réalité et sous ce nom un délit de blasphème qui, au demeurant, ne concernerait que l'islam et serait donc discriminatoire à l'envers ? L'exemple "Dieudonné" illustre à nouveau cette confusion. Comment, en effet, placer sur le même plan une caricature s'attaquant à un symbole religieux, Jésus, Mahomet, Moïse ou Bouddha, et un discours évoquant "les négriers reconvertis dans la finance et dans la banque" (3)?

Dans un cas, c'est bien une religion qui est en cause et la liberté de critique doit être permise quelle qu'elle soit, dans l'autre, c'est précisément une communauté qui est stigmatisée à raison de sa religion, ce qui devrait, pour le moins, être moralement condamné par tous, si ce n'est judiciairement, comme l'ont été les discours odieux de Catherine Megret sur la communauté musulmane (4). Là encore, il n'y a pas "deux poids, deux mesures" ou alors, par honnêteté intellectuelle, il faudrait, sous prétexte d'accepter les diatribes de l'un à l'égard de la communauté juive, admettre ceux de l'extrême droite à l'égard des musulmans.

A ceux qui réclament une nouvelle loi de répression de l'expression sous prétexte qu'ils seraient moins protégés que les autres, il doit donc être répondu qu'aux yeux de la loi et des tribunaux, la liberté de critique des religions est la même pour tous, et toutes les communautés jouissent heureusement et d'ores et déjà de la même protection.

En réalité, la question unique et centrale posée par ces récentes polémiques consiste à déterminer si une caricature du prophète constitue une atteinte à l'égard de la religion musulmane ou à l'égard des musulmans eux-mêmes à raison de leur foi.

Or, considérer qu'il s'agirait d'une atteinte aux musulmans eux-mêmes reviendrait mécaniquement à réintroduire dans notre droit un délit de blasphème supprimé il y a plusieurs siècles. Cela induirait également que l'être musulman serait inséparable de sa foi et ne pourrait concevoir que des attaques contre celle-ci ne lui seraient personnellement destinées. Une telle vision des citoyens de confession musulmane de notre pays serait réductrice, totalement inexacte et profondément dangereuse.

Plutôt que de réclamer sous le vocable "islamophobie" des lois interdisant la critique des religions, peut-être serait-il donc plus judicieux de parvenir à une solidarité des différentes communautés religieuses pour condamner les propos parfois haineux dont elles sont l'objet, en tant que tel. Dans cette perspective, le discours radicalement erroné du "deux poids, deux mesures" n'est ni très constructif, ni très responsable.

(1) Cour d'appel de Paris, 9 octobre 1998.
(2) TGI de Paris, 1er février 1998.
(3) Journal du dimanche, 8 février 2004.
(4) Cour d'appel d'Aix-en-Provence, 9 mars 1998.

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Brèves

Ce que disait Amos Os deux mois avant sa mort

Le 30 octobre 2018, la chaîne publique de télévision israélienne a diffusé une longue interview d’Amos Oz. J’en traduis ici les passages essentiels.

M. W.

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SUR LA HAINE

La leçon des dernières années est que le “cadeau” fait par Hitler et Staline, il y a quatre-vingt ans, est périmé. Hitler et Staline n’avaient pas l’intention de nous faire un cadeau, mais sans le vouloir ils ont légué au monde un certain sentiment de honte face au racisme et à la xénophobie. Or les gens redécouvrent la haine. Ils se lèvent le matin, et se mettent à haïr tous ceux qui ne leur ressemblent pas. C’est effrayant. Je ne crois pas qu’un homme qui pratique chaque jour la haine puisse être un homme heureux.

SUR SON MESSAGE

Je ne suis pas un retraité qui passe la journée sur son balcon et boit un verre de vin chaque soir; j’écris, je parle, je donne des conférences, je m’exprime. Mais je comprends parfaitement que le porteur d’un nouveau message ne doit pas être un mâle ashkénaze nanti et âgé. Je crois que le message doit venir de femmes et d’hommes plus jeunes, issus d’horizons très différents du mien. Cela fait des dizaines d’années que je parle, il est temps que d’autres prennent la parole.

SUR LA SOLUTION À DEUX ÉTATS

Il est intéressant de voir la droite colonisatrice et la gauche post-sioniste se mettre d’accord pour nous dire que la situation dans les territoires serait irréversible. Je crois que le seul fait irréversible est la mort (et je dois en faire personnellement l’expérience avant d’en être tout à fait certain). L’histoire, telle qu’elle s’est déroulée sous mes yeux, regorgeait de bouleversements imprévus. L’avenir tel que je le prévois, c’est-à-dire la solution à deux États, se réalisera-t-il à coup sûr? Non. Cet avenir est-il possible? Selon moi, il n’est pas seulement possible, il est absolument nécessaire.

Les gens qui déclarent: “Mettez-vous tous les deux dans le même lit, commencez à faire l’amour et non la guerre”, ces gens-là disent n’importe quoi. Après un siècle de violence et de haine, il est impossible de faire lit commun et d’entamer la lune de miel de l’État binational. Nous devons diviser la maison en deux appartements, devenir voisins; et peut-être, un jour, deviendrons-nous des amis. C’est ainsi que les choses se passent entre les humains.

SUR LA DÉMOCRATIE EN ISRAËL

Je suis inquiet quant à l’avenir de la démocratie en Israël, en raison des lois récentes dont beaucoup, sans être nécessairement fascistes, sont inutiles. Il est inutile d’édicter des lois pour nous faire aimer notre pays. Nous n’avons pas besoin d’une loi sur la fidélité [à l’État d’Israël] ni d’une loi définissant la nature [juive] de l’État.

Ayez un peu confiance. La plupart des Israéliens aiment Israël, bien que ce ne soit pas toujours facile. J’aime Israël, bien que souvent Israël fasse tout pour que je ne l’aime pas. Il ne faut pas édicter des lois sur la fidélité et l’amour, il faut être digne de fidélité et d’amour.

SUR SON STATUT D’ÉTERNEL MINORITAIRE

Je vais vous révéler un secret: de toute ma vie, je n’ai jamais été dans le camp majoritaire. J’ai grandi dans une famille appartenant au parti Hérout [de Menahem Begin]. Nous étions minoritaires. Durant de longues années j’ai été un ami proche de [Shimon] Pérès, et un peu aussi de [Yitzhak] Rabin. Mais ce n’est pas un secret que je n’ai jamais voté pour eux, et ils le savaient. Ma vie durant, j’ai fait partie de la minorité.

SUR LA RÉVOLUTION FÉMINISTE

La révolution féministe rend le monde meilleur. Elle corrige un mal qui dure depuis des millénaires. Comme dans tout mouvement qui aspire à la justice, on y trouve des éléments marginaux qui ne recherchent plus la justice mais la vengeance. Ce sont ces éléments marginaux que je crains, et non le mouvement dans son ensemble.

Entre l’aspiration à la justice et la soif de vengeance, la frontière est très mince. Aucun mouvement n’est vacciné contre le fanatisme – ni le mouvement politique auquel j’appartiens moi-même, ni le mouvement féministe.

SUR LE BILAN DE SA VIE

Bien sûr, j’ai peur de la mort. J’y pense souvent. Au cours de ma vie j’ai reçu beaucoup de coups, dans le domaine privé comme dans le domaine public. Mais, durant les dizaines d’années de mon existence, j’ai reçu tant de cadeaux: l’amour, les livres, la musique, les lieux… Rien de tout cela ne m’était dû, personne n’a signé de contrat en ma faveur. Je suis éternellement reconnaissant. Je voudrais partir avec le sentiment de n’avoir délibérément blessé personne. J’aimerais croire, en quittant ce monde, que certaines de mes paroles ont pu réconforter des personnes, en déranger ou en ébranler d’autres. Si je sais qu’une petite partie des dizaines de milliers de mots que j’ai écrits a eu une influence sur la vie de quelques personnes, cela me suffit: j’aurai quelque chose à montrer, là-haut, à la porte d’entrée.