Joël Kotek : Pas de censure, mais des limites pour tous !

Point de vue, LE MONDE | 06.02.06 | 13h35

L'idée de la caricature est de grossir le trait, de l'exagérer jusqu'à l'excès afin de le rendre tellement visible que la réalité à laquelle il se réfère devienne elle-même plus visible, plus lisible. Et c'est là toute la question. Rend-on plus lisible l'actualité en représentant le Prophète, et par là l'islam, sous les traits du terrorisme ? Rien n'est moins sûr ! En dépeignant l'islam sous le signe global du Mal, le caricaturiste a manifestement trahi sa mission ; d'où la compréhensible indignation de nombreux musulmans. A l'instar de toutes les autres religions, l'islam en tant que tel est une religion de concorde, porteuse de valeurs positives, ce que semblent démentir deux des douze caricatures incriminées. Personnellement, les dix autres, la plupart de fort médiocre qualité, ne nous paraissent guère scandaleuses et ce, quand bien même certaines d'entre elles représentent le prophète Mahomet. Pour le moderne que je suis, le problème n'est pas tant dans le fait que l'on ait osé représenter le Messager que la manière dont il est, par deux fois, dépeint.

Fallait-il pour autant les interdire ? Certes non. Un Etat démocratique ne peut songer à censurer ses caricaturistes ; la liberté de presse et d'opinion est non négociable. Fallait-il pour autant les publier ? Comment ne pas répondre, ici aussi, par la négative ? S'il faut renoncer à toute idée de censure, cela ne signifie pas qu'il faille aussi renoncer à toute idée de limite. Des limites doivent évidemment exister, mais celles-ci doivent être fixées par les seuls professionnels ou les tribunaux. Il revient donc aux seuls caricaturistes et/ou rédactions de déterminer si le dessin est bien une caricature, c'est-à-dire une exagération même outrée du vrai, ou une représentation totalement faussée, calomnieuse, bref, qui non seulement n'ajoute rien au débat, mais l'envenime même. Il suffit de songer aux caricatures du Stürmer nazi ou du magazine Kangura hutu pour se persuader des dégâts que peuvent poser des dessins de presse que nous n'oserions qualifier de caricatures. Ces dessins furent de véritables pousse-au-crime. Ainsi, s'il va sans dire que le caricaturiste peut se moquer des religions (et l'islam en est une), même de manière outrancière et excessive, car cela fait partie de ses privautés, il ne peut le faire en faisant mentir son crayon.

Tel devrait être le code de conduite de tout dessinateur de presse... même arabe, surtout arabe, car le paradoxe veut que la caricature contemporaine arabe soit la plus intolérante et partiale de ce nouveau siècle. Que dire, en effet, sinon que de nombreux caricaturistes de l'aire arabo-musulmane trahissent leur éthique bien davantage que leurs confrères occidentaux. Le portrait qu'ils brossent inlassablement des Israéliens et des juifs n'est que mensonge et pure construction fantasmatique. Le judaïsme est plus qu'à souhait représenté comme une religion de haine, les juifs comme des buveurs de sang et/ou des assassins du Christ.

Ce sont eux, à en croire la presse arabe d'aujourd'hui, les impérialistes qui manipulent les Etats-Unis, ou la Turquie, comme si ces derniers n'étaient que des simples marionnettes à leur service exclusif. En ressortant du magasin des accessoires l'épisode de la crucifixion de Jésus et l'accusation moyenâgeuse de crime rituel, les caricaturistes "antisionistes" n'amplifient aucun trait, aucun trait réel s'entend : ils ne font que verser dans des mythes, antisémites, partout ailleurs condamnés et relégués aux oubliettes. Or ces dessins ont-ils jamais été condamnés par un quelconque intellectuel arabe ?

Historien, Joël Kotek est maître de conférences à l'université libre de Bruxelles, il est coauteur d'un ouvrage sur la caricature arabe contemporaine (Complexe, 2003) et de La Carte postale antisémite (Berg international, 318 p., 39 euros).

JOEL KOTEK

Article paru dans l'édition du 07.02.06

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Brèves

Notre-Dame de Paris, vaisseau amiral des humanités

Par Catherine Kintzler, Mezetullele, 16 avril 2019

L’un des premiers articles de ce site (Mezetullele) fut consacré au glas qui résonna à la cathédrale de Paris, après l’attentat meurtrier contre Charlie-Hebdo en janvier 2015. Je n’oublierai jamais que le sombre et puissant bourdon sonna, oui, pour des « mécréants », signant ainsi, une nouvelle fois, l’inscription de Notre-Dame de Paris dans l’histoire nationale et universelle : ce monument au sens plein du terme appartient à tous. Il appartient à tous dorénavant de le célébrer et d’en prendre la relève.

Je n’oublie pas non plus que, quand j’entre dans une église de mon pays pour y voir quelque merveille, pour y goûter l’invitation à la sérénité, pour y vibrer à l’harmonie que de grands musiciens ont su faire entendre aussi bien à l’autel qu’au théâtre, personne ne me surveille pour voir si je me signe, personne ne me demande une quelconque génuflexion. Et cela est juste, car les œuvres, dans leur superbe auto-suffisance, n’ont pas besoin d’un directeur de conscience qui mette leur contemplation sous condition. Pour que chacun les admire, les inscrive aux humanités, les œuvres réclament quelques lumières, un peu d’attention et d’instruction. Alors, je m’incline librement et mentalement devant des siècles de pensée, de savoir, de savoir-faire offerts par ce trésor, cette « âme résumée » de civilisation dans un grandiose tracé de pierre, de bois et de verre rythmé par le nombre d’or.

Maintes fois, empruntant une ligne de métro qui, depuis un viaduc sur la Seine à l’Est de Paris, offre une vue sur l’élégante pointe orientale de l’île de la Cité, avec l’abside et le chevet de la cathédrale apparaissant alors comme un vaisseau, j’en ai voulu à mes compagnons éphémères de trajet de regarder ailleurs ou, pire, de rester les yeux rivés sur l’écran d’un candy crush. Je me retenais de leur crier : ouvrez les yeux, relevez la tête et tournez-la de ce côté !

Peut-être quelques-uns ce matin, en jetant un œil effaré sur le tableau encore fumant, auront-ils regret de n’avoir pas conservé en eux, pour redonner à Paris la gracieuse poupe de son vaisseau, le souvenir vivant de ce qu’ils avaient tous les jours sous les yeux. Et que ce vaisseau amiral des humanités, entamé par les flammes et battu par les flots, avec tout ce qu’il embarque et représente, ne sombre pas : c’est leur affaire, c’est notre affaire.