Mazel Tov (Acte I)

Dais

Judith avait rencontré Xavier alors qu'elle terminait une thèse de psychologie consacrée à l'histoire de la névrose juive à l'âge classique.

- Un juif boche ! Après tout ce que les Boches nous ont fait, avait dit son père.

- Papa ! Avait hurlé Judith.

- Il est plus sportif qu'intello, avait remarqué Esther, la soeur de Judith. Et d'ajouter : es-tu sure d'avoir fait le bon choix ? As-tu déjà oublié tes prouesses en gym au lycée ?

- Vous aviez tous peur que je fasse un mariage mixte. Cette fois vous devriez être contents.

- Mais tu fais un mariage mixte ! C’était exclamé Esther. Les juifs allemands ont depuis longtemps oublié leurs racines. Tu sais bien qu'en yiddish on les appelle les “jaquettes” parce qu'ils ont très tôt voulu ressembler à leurs voisins goys, tirés à quatre épingles, avec leur costume trois pièces plus cravate.

Au moment du mariage, Judith commença à sentir que le Très Haut partageait le point de vue de son père et celui de sa soeur.

La date du mariage avait été fixée au début du mois d'août, en accord avec le rabbin de la rue des Quatre Passeports, un rabbin séfarade qui débutait dans la profession (Xavier avait accepté un mariage religieux pour faire plaisir à la famille de Judith ; il s'était dit qu'après tout cela serait l'occasion de voir à quoi ressemble une synagogue).

Les faire-part était imprimés, les salons de l'hôtel “Lune de miel” retenus, la robe de dentelle blanche terminée, lorsque le rabbin téléphona à Judith.

- Je suis désolé, je n'ai pas regardé mon calendrier d'assez près. Je ne peux pas vous marier à la date prévue. Début août, c'est Ticha be Av. On commémore la destruction du premier et du deuxième Temple de Jérusalem. C'est une période de deuil. On ne célèbre pas de mariage.

- Tu vois, avait dit le père de Judith qui connaissait ses classiques, même s'il n'était plus très pratiquant. Je t'avais parlé de cela et tu n'avais pas voulu le croire. Ah les rabbins ! Ils étaient de meilleure qualité avant la guerre. A l'époque, c'était du sur mesure, maintenant c'est de la confection !

On repoussa donc la date du mariage. On fit imprimer d'autres faire-part. On loua les salons de l'hôtel “Belle Epoque” car ceux de l'hôtel “Lune de miel” n'étaient pas disponsibles après le 15 août.

Le jour du mariage, l'Eternel renouvela sans prévenir le coup du déluge. La voiture de la famille, une Renault-Frégate-à-flancs-blancs, qui devait transporter la mariée ne voulut pas jouer le rôle de l'Arche : elle tomba en panne. Il fallut emprunter la 403 Peugeot du beau-père Jaquette.

Les demoiselles d'honneur, vêtues d'organdi rose, avaient bien du mal à empêcher la traîne de Judith de plonger dans les flaques d'eau.

La mère de Judith et celle de Xavier avait commandé à leurs couturières respectives des tenues sobres et originales. Lorsqu'elle se retrouvèrent à la synagogue, elles s'aperçurent qu'elles portaient les mêmes robes de dentelle marron glacé ; elle se lancèrent des regards consternés et évitèrent de s'installer trop près l'une de l'autre.

- Tu ne trouves pas qu'elles font Dupont-Dupond ou plutôt Lévy-Lévi, dit Esther à l'oreille de Judith, qui était trop émue pour rire.

Le discours du rabbin commença très bien. Les deux belles-mères oublièrent leurs problèmes et se mirent à pleurer. Sous le dais nuptial Judith et Xavier écoutaient les paroles rabbiniques le coeur battant (Xavier se surprit à penser qu'une cérémonie religieuse avait tout de même une certaine allure, contrairement à ce qui se disait dans la famille Jaquette).

Mais, brusquement, tout dérapa. Le rabbin de confection qui avait appris son discours par coeur tomba dans un trou de mémoire. Le hazan (chantre) chanta quelque chose histoire de meubler le silence puis plus rien. Les oncles, les tantes, les cousins commencèrent à s'impatienter. Un murmure parcourut l'assistance... Le rabbin sépharade débutant toussota, se racla la gorge, s'excusa, et finalement retrouvera le fil de l'histoire.

La cérémonie touchait à présent à sa fin. Xavier devait, selon la coutume, briser un verre sous la semelle de sa chaussure (en mémoire de la destruction du temple, disent les uns – parce ce que ça porte bonheur, disent les autres). Au bout du troisième essai le verre était toujours là, intact !

Le père du Judith pensa encore une fois qu'on était décidément entré dans la civilisation de la confection : même les verres n'était plus de bonne qualité ; un verre, c'est fait pour se casser, non ?

Mais Judith perdait son sang-froid. A sa grande stupéfaction, elle était assaillie par les vieilles superstitions d'Europe centrale : elle se disait qu'il devait y avoir une histoire de mauvais oeil derrière tout cela. C'était bien la peine d'avoir étudié la psychologie et la philosophie pour en arriver là !

Cette fois, la cérémonie était vraiment terminée. Le verre de confection avait fini par consentir à se briser. Judith avait une belle alliance d'or blanc que, selon la coutume, Xavier avait d'abord glissé sur l'index de la mariée.

On se dirigea vers l'hôtel “Belle Epoque”. Mais là : nouvelle surprise ! Le piano de location qui devait permettre de faire danser la famille sur des airs nostalgiques du folklore yiddish s'était perdu dans la nature.

Heureusement, les tantes russea de Judith surent faire patienter l'assistance. Elles oublièrent qu'elles n'avaient plus 20 ans, elles se mirent à chanter, puis à danser la Kazatchok, accroupies les bras croisés, lançant en avant tantôt une jambe tantôt l'autre. C'était mieux que les ballets Moïsseiev. C'était exactement comme là-bas... Mais avant la Révolution !

Tout est bien qui finit... mal (cf. Supra Mazel Tov - Acte II).