Robert Misrahi : Le choix terroriste de la cruauté

Robert Misrahi est philosophe, professeur émérite à la Sorbonne, spécialiste et traducteur de Spinoza, auteur de "Un juif laïque en France" (Editions Entrelacs). Prix Humanisme 2004.

Le Figaro, 16 octobre 2004

Alors que se multiplient les tentatives idéologiques de disculper le meurtre aveugle des civils

On ne peut se résigner à accepter le terrorisme «avec philosophie». Cette conception populaire de la philosophie est un non-sens. Au contraire, on devrait, avant de le combattre, éclairer le phénomène «terrorisme» par la lumière d'une philosophie véritable et non pas seulement par le recours immédiat à l'idée d'une démocratie achevée. Cette référence à la philosophie pour comprendre et combattre le terrorisme doit elle-même être saisie dans sa vérité, au-delà de quelque procès d'intention que ce soit : il s'agit bien ici de désirer la paix entre tous et de souhaiter l'instauration de la joie et de la liberté pour le plus grand nombre possible d'individus et de nations. Ecrire et signer, c'est dialoguer.

Les philosophes n'ont pas à garder le silence face à la violence et à la mort. Et l'on ne peut laisser croire que le terrorisme est simplement de l'ordre de la passion aveugle ou de la barbarie archaïque. Le réduire à un phénomène irrationnel, c'est se mettre en position d'impuissance puisque, face à l'incompréhensible et à l'occulte, on est bien empêché d'organiser une défense efficace. Les analyses sont donc nécessaires, et l'on peut d'ailleurs constater que, dans l'édition et la presse responsables, elles sont nombreuses et pertinentes.

C'est le champ de ces analyses qu'on pourrait souhaiter plus vaste : à la connaissance historique, sociologique et politique devrait s'ajouter une réflexion proprement éthique et philosophique. Je ne propose pas une réflexion dite «morale».

La «morale» est empêchée non seulement d'agir, mais aussi de réfléchir. Selon un paradoxe simplement apparent une connaissance compréhensive du terrorisme doit commencer par une réflexion sur l'homme en tant que tout homme est un sujet. Avant toute morale, avant tout système constitué d'institutions et de valeurs, l'individu agissant avec les autres individus est la source de ce système. Il convient donc d'abord de dire ce qu'est cet individu si l'on veut comprendre ses créations politiques et culturelles. L'individu est un sujet. Mais non pas un sujet rationnel, réfléchi et maître de lui-même dès le départ. Un tel sujet est une conquête. Le sujet concret tel qu'on l'observe d'abord est simplement conscience, désir et miroir. Nous sommes face au commencement fondateur. Tout sujet (ignorant ou cultivé, homme ou femme, croyant ou non-croyant) est une conscience de soi et donc un pouvoir conscient d'initiative. Etant conscience, il est toujours responsable de ses actes : responsable mais non pas forcément rationnel et intelligent. La raison, l'intelligence ouverte, la réciprocité et la maîtrise seront le fruit d'un travail individuel et collectif. Avant ce passage à la réflexion le sujet est aussi (et sera toujours) Désir. Non pas force physique aveugle, mais mouvement conscient de la vie vers la jouissance et vers la joie. Mais ce Désir n'est pas d'entrée de jeu cohérent et compris, par lui-même ou par l'autre. Il est simplement conscient, et presque immédiat, égocentrique. Enfin (pour faire bref) le sujet est miroir : il est par définition conscience de l'autre comme étant aussi un humain, comme lui-même. Il sent bien qu'une perception ou un mouvement tournés vers l'autre peuvent être inversés et devenir une perception ou un mouvement venus de l'autre et tournés vers le sujet. Sujet et miroir, je sais que si je te parle tu peux me parler (et inversement) et si je te frappe tu peux me frapper (et inversement). Le miroir peut aussi, bien entendu, être oublieux, et ne considérer les choses que sous une seule perspective et dans une seule direction. La réversibilité n'est pas encore forcément la réflexion intelligente. Mais cette réversibilité en miroir est aussi bien la source des guerres que la source des contrats. Elle peut se hausser à la réciprocité par l'accroissement de l'intelligence. L'amitié est aussi une conquête de l'esprit. La négociation est une conquête de l'humanité. Sur cette triple base (conscience, Désir, miroir) le sujet concret déploie sa vie et s'oriente consciemment (avec ou sans pertinence) vers l'accomplissement de son Désir.

Ce faisant, il se rapporte à l'autre de différentes manières. Le rapport spontané à l'autre se fait bien souvent dans la violence et l'ignorance de l'autre, et cela par un sentiment de faiblesse, de menace ou d'angoisse. De là découle le fameux «état de nature» : le seul droit y est la force et la puissance, et il ne s'agit d'ailleurs pas d'un droit. Le Désir non éclairé devient la règle.

L'inquiétude favorise la violence du Désir (il n'est pas une pulsion aveugle) et celle des moyens de son accomplissement. L'homme étant sujet libre et Désir, il est toujours capable de récuser la réciprocité contractuelle pour instaurer le règne de la violence et par conséquent de la simple réversibilité en miroir. Il y a certes là une régression de la raison et, souvent, de l'intelligence : mais le choix de l'état de nature (la «jungle») reste précisément un choix, et donc l'action d'une intelligence. Il est un calcul libre. Le choix de la société de droit, qui exprime un progrès de l'intelligence et une maturité de l'esprit, est toujours possible. Si la spécificité de l'homme est sa «perfectibilité», sa capacité à être éduqué (comme disait J.-J. Rousseau), c'est qu'il est toujours déjà par nature conscience de soi. C'est pourquoi le sujet comme Désir, fût-il violent ou «passionné», peut toujours passer d'une conscience simplement égocentrique à une conscience inversée qui comprendra l'autre et la réciprocité.

Pour opérer ce passage, un saut brusque est nécessaire (décision radicale, nouveau commencement, «conversion») et il convient en même temps d'engager un long processus de transformation et de renversement des perspectives (critique de soi, éducation, information, dialogue). C'est seulement que nous pouvons maintenant tenter de définir le terrorisme avec rigueur. Seule une définition précise rendra possible une condamnation sans réserve ni ambiguïté, ainsi qu'un combat efficace et maîtrisé.

Le terrorisme est l'ensemble des attentats meurtriers, concertés et masqués, dirigés contre des civils exposés, sans armes ni protection, ces agressions étant destinées à produire une souffrance et une angoisse telles qu'elles conduiraient les responsables politiques, sous l'effet du chantage, à se soumettre aux «exigences» des agresseurs. Ces agresseurs sont relativement faibles et démunis. Ils agiront donc toujours masqués, ils se suicideront ou fuiront. Leur «courage» ou leur martyrologue ne sont que des discours de façade et d'autoconviction. Mais puisqu'il s'agit pour eux d'obtenir le maximum de résultats par le maximum de souffrance infligée, ils choisiront leurs méthodes de combat dans le registre de la cruauté.

Ne lions pas celle-ci à la civilisation du Coran : les Japonais de l'Empire ou les nazis du IIIe Reich choisissaient aussi la cruauté extrême. La finalité du combat masqué est l'instauration d'une société radicalement différente de toutes nos sociétés de droit, mûries en Europe depuis Montaigne en passant par Spinoza, John Locke ou Jean-Jacques Rousseau. Ce que nous critiquons n'est pas la recherche d'une société musulmane, mais le «délire de la présomption» (comme dirait Hegel) qui consiste à vouloir imposer par la force une religion intégriste à l'ensemble de l'humanité ou à un ensemble de nations musulmanes modérées. Les terroristes ne sont donc pas des bêtes fauves et incultes : ce sont des hommes responsables qui ont rompu le Pacte social d'une façon intentionnelle, c'est-à-dire à la fois délibérément et dans une certaine perspective. Ils prétendent instaurer une société religieuse autoritaire, et cela par le fer et par le feu. Nous ne saurions accepter ni cette fin ni ces moyens.

Ayons, nous, des idées claires et ne soyons pas complices, ou victimes du complexe de Stockholm. Le terrorisme n'est ni un aveuglement barbare ni un acte de résistance. Il est une guerre de conquête, cruelle et radicale. Il est un triple choix responsable : sortir du Pacte des Etats de droit ; choisir la cruauté extrême comme moyen de lutte ; viser l'instauration d'une société religieuse dictatoriale et ascétique. C'est ce triple choix qui constitue une menace contre nos vies et nos libertés.

L'appel réitéré à la destruction de l'Etat d'Israël ou l'invocation rituelle de la défaite de l'Amérique sont à cet égard fortement symboliques : ils voudraient jeter l'ombre de la mort sur tous ceux qui résistent à l'islam conquérant. Ignorant la réciprocité du droit et des libertés, le terrorisme feint d'ignorer aussi la réversibilité de la violence. Notre condamnation s'appuie sur les actes et les déclarations du terroriste lui-même. Son choix fondamental est actuellement celui de la violence radicale et généralisée. Notre condamnation doit être à la mesure de cette radicalité.

Mais condamner n'est rien qu'un geste verbal ou une compensation symbolique si la condamnation ne s'accompagne pas d'une action défensive qui soit aussi radicale que l'agression que nous subissons et que la condamnation que nous formulons. Nous n'avons pas compétence pour traiter des mesures défensives concrètes. Mais, après avoir esquissé un horizon philosophique et défini le terrorisme en le situant dans notre perspective humaniste et eudémoniste, nous pouvons tenter de réfléchir sur l'idée même de défense antiterroriste.

Il est bien entendu que la société démocratique est et doit être toujours plus une société de droits, de dialogue et de joie. Sa vocation est d'éduquer et de prévenir et non pas de réprimer. Mais l'on ne remarque pas assez que ce projet implique et concerne des situations pacifiques, présentes et futures. Pour les situations de guerre et de sortie du Pacte, la réponse à l'agression doit être défensive et répressive dans le présent, afin que, si elle réussit, elle puisse devenir préventive et éducative pour l'avenir. Concrètement, il convient de combattre maintenant l'agresseur et de commencer en même temps, dès aujourd'hui, à éduquer et à prévenir en s'adressant aux jeunes générations disponibles pour la démocratie. C'est seulement sur cette base que l'on se référera avec intérêt aux appels «à la mesure» qui sont, par exemple, adressés par les Américains ou les Européens à l'Armée de défense d'Israël : si l'on applique le principe du miroir, la réponse doit en effet être proportionnée à l'agression.

A propos des relations entre les défenseurs de la démocratie et de la vie, on pourrait esquisser une nouvelle attitude, qui se dessine d'ailleurs pratiquement dans les faits : souligner la coopération et le caractère complémentaire des deux moyens de la lutte actuellement mis en oeuvre, la voie militaire et la voie du renseignement. Cessons de proclamer des jugements péremptoires contre la stratégie du voisin : les deux voies sont en réalité sincères, efficaces et conformes au Pacte démocratique. Prenons conscience du fait qu'il convient parfois de poursuivre un malfrat dans les sens interdits.

Il demeure une dissymétrie entre d'une part les terroristes, dont le but proclamé est la charia et les moyens mis en oeuvre l'agression contre les civils (juifs, musulmans et chrétiens) et, d'autre part, les défenseurs de la démocratie : si les islamistes souhaitent la mort et la disparition non seulement de leurs victimes mais encore des nations qu'ils combattent, les démocrates, de leur côté, ne visent que l'anéantissement du terrorisme et non pas des nations musulmanes. Cette dissymétrie, qui empêche le retour à l'état de nature intégral, est à l'honneur de toutes les démocraties. Mais elle ne doit pas devenir l'arme ultime des islamistes. C'est pourquoi nous devons éviter les ambiguïtés de la «belle âme». A trop vouloir sauvegarder notre pureté et notre légalisme, nous nous ferions complices des agresseurs et nous manquerions, par notre passivité, à la responsabilité que nous avons à l'égard de toutes les victimes de la violence idéologique. Péguy disait en somme : Kant a les mains pures mais elles sont coupées.

Après cette étape négative où l'on abat peu à peu les dictatures fascistes, s'ouvrira l'étape positive. Il s'agit de construire non seulement la paix et la liberté, mais encore le bonheur.

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