Ury Avnery [1] : Pourquoi j'ai changé d'avis

Haaretz, le 25 septembre 2004

Dans son édition du week-end, Haaretz a donné la parole à plusieurs intellectuels israéliens qui exposent leur vision du conflit, expliquant notamment ce qui a pu, à un moment ou à un autre, les mener à modifier leur point de vue.
Dans l'article que nous avons choisi de vous adresser, Ury Avnery, leader de Gush Salom, évoque le cheminement qui l'a conduit de l'Irgoun à la gauche radicale. Il y évoque sa vision du conflit depuis la fin des années 30 jusqu'à aujourd'hui. Les mêmes principes le guident depuis toujours dit-il, en expliquant ce qui fait la continuité de son combat.
Concernant la situation actuelle, il invoque la necessité de "faire une concession tactique" sur un point qui fait débat : "le mur de séparation". Ainsi, malgre sa violente opposition de principe à ce projet, Avnery explique pourquoi et sous quelles conditions il se déclare aujourd'hui prêt à soutenir l'édification du "mur-barrière".

Il n'y a pas si longtemps, je répondais à un européen qui me posait la question suivante : «vous avez été membre, dans votre jeunesse, de l'Irgoun, mouvement de droite. Vous appartenez maintenant au camp de la paix radical. Quand êtes vous passé d'un extrême à l'autre ? à quel moment cela s'est il produit ?»

Il fut très déçu lorsque je lui répondis que le moment dramatique qu'il évoquait n'avait jamais existé. (Il n'y a pas eu de bond comparable au plongeon de Natahnson dans les profondeurs abyssales de la mer rouge.) Je me suis engagé à l'Irgoun à l'âge de quinze ans. J'étais un gamin indépendant, subvenant déjà à ses propres besoins, et je m'étais forgé une opinion : il fallait expulser l'autorité britanique hors de la terre d'Israël. C'était au temps des « troubles » (c'est ainsi que nous qualifiions la révolte arabe à cette époque), et la politique de la « retenue », menée par les chefs du yishuv (communaute juive pré-étatique vivant en Palestine sous l'empire ottoman puis sous mandat britannique), ne convenait pas à mon tempérament. C'est ce qui m'a poussé vers le mouvement clandestin le plus extrémiste qui existait alors. Aveuglé par la lumière d'un projecteur, j'étais assis face au comité chargé d'examiner ma candidature. Ils me posèrent alors la question de savoir si je haïssais les arabes, je répondis : non, et sentis alors le silence tomber dans la pièce obscure. Ils me demanderent si je haïssais les Anglais, une fois de plus, je répondis : non, et là encore un silence étonné régna dans l'atmosphère. Mais ils acceptèrent ma candidature et je devins membre de l'Irgoun.

Cependant le cheminement qui me conduisit de l'Irgoun à Ha'olam Hazeh « Ce Monde », (journal radical créé et édite par Avnery -Ed), prônant la création d'un état palestinien aux côtés d'Israël, me paraît très naturel. Je suis un individu membre d'un groupe national. Je pense qu'au stade actuel de développement de la société, le besoin d'un individu d'appartenir à un groupe national, est une caractéristique naturelle. Toute personne ressent un besoin « d'appartenance ». Elle veut faire partie d'une nation dont elle puisse être fière et qui la défendra. C'est ainsi que je ressentais les choses lorsque j'étais gamin et c'est ce qui m'a mené vers l'Irgoun.

Mais être membre d'un groupe national ne signifie pas être nationaliste. Un nationaliste dirait : « Nous et personne d'autre. Mon peuple aux dépens d'autres peuples. Nous sommes uber alles, au-dessus de tous les autres. » Même à ce moment là, je comprenais qu'un individu membre d'un groupe national pouvait avoir conscience de sa propre identité nationale tout en respectant celle des autres. J'ai quitté l'Irgoun lorsque j'ai compris que ce mouvement était totalement insensible aux droits du peuple Palestinien et qu'il ne reconnaissait même pas son existence. Le gamin que j'étais à l'époque était plein d'admiration pour la capacité d'analyse de Zeev Jabotinsky qui reconnaissait l'existence d'une entité nationale arabo-palestinienne et allait même jusqu'à railler les leaders sionistes qui l'ignoraient. Je n'acceptai pas en revanche, sa solution qui consistait à briser leur résistance par la force. Je muris. Ce qui me paraissait juste lorsque j'avais quinze ans me sembla injuste lorsque j'en eus vingt.

Après mon départ de l'Irgoun, j'essayai de gérer la réalité telle que je la percevais : il y avait dans ce pays deux groupes nationaux, chacun d'entre eux considérant l'integralité de cette terre comme sa patrie. Le mouvement sioniste niait évidemment l'existence même d'un peuple palestinien. Les Cannanéens de Yonatan Ratosh niaient l'existence du nationalisme arabe en général et celui des palestiniens en particulier. Ceux, peu nombreux, qui comprenaient le problème, prônaient l' « Etat binational ». Je ne crois pas en cette solution, pas plus aujourd'hui qu'à cette époque. Je développai à ce moment-là, une idée différente. S'il y avait deux groupes nationaux considérant la même terre comme leur patrie, pourquoi ne pas essayer de les fondre dans un même mouvement national fondé sur l'amour de la terre ? Pourquoi ne pas mettre en place un système d'éducation commun au sein duquel les étudiants apprendraient à s'identifier à l'histoire du pays dans toute sa diversité -- depuis les Cananéens et les Israélites, les Grecs et les Romains, les Arabes et les Croisés, les Mamelouks et les Ottomans jusqu'aux mouvements nationaux contemporains, hébreu et palestinien ?

Cette idée résultait de ma conviction que nous constituions sur cette terre, une nation, la nation hébraïque. Mais je ne pensais pas, comme les Cananéens, que nous devions nier notre lien à la diaspora juive. Tout au contraire, je pensais que la nouvelle nation hébraîque appartenait au peuple Juif, bien qu'en étant un élément indépendant et séparé. Je pensais que notre histoire nationale devait être reliée à la terre et non à l'errance de pogrom en pogrom. Symétriquement celle des Palestiniens devait l'être également, au lieu de se disperser dans la péninsule Arabe. Nous pourrions ensuite, à partir du destin commun d'une patrie partagée, nous unir dans un mouvement national et combattre ensemble les Anglais dans le double but de libérer notre terre et préparer notre vie future. C'etait une idée audacieuse quasiment sans précédent (la Suisse ?), mais à cette époque nous pensions que nous étions à même d'accomplir à peu près tout ce que nous souhaitions. Il nous suffisait de le vouloir.

C'est à partir de ces idées qu'en 1946, je fondai (avec Amos Elon, Michael Ammaz et d'autres), un groupe idéologique. Sa dénomination officielle était, en hébreu : la jeune terre d'Israël, en arabe Falastin Al Fattat, mais il était plus communement designé par Kvutsat Bamaavak (groupe de combat), d'après le titre de la revue que nous publiions. Revue qui, bien que très largement distribuée, trouvait un écho majoritairement négatif au sein de la petite communauté du yishuv de l'époque.

La guerre de 48 changea tout. Je dus, à mon grand regret, abandonner l'idée du mouvement national commun. En tant que combattant de l'unité d'opérations spéciales Samson Fox, j'affrontai la réalite du peuple Palestinien. Je fus témoin de la création de la Nakba (le terme palestinien désignant la catastrophe qu'ils subirent en 1948). Cest dans mon lit d'hopital ou je restai longuement alité, après avoir été blessé à la fin de la guerre, que je trouvai le temps de réflechir à cette situation nouvelle. J'arrivai à quelques concluions catégoriques qui m'ont guidé depuis lors :

Je ne crois pas que nous ayons été même une douzaine dans le monde entier à cette époque , à défendre cette idée de deux états. J'en parlai abondamment quant à moi, tant oralement, notamment à la Knesset, que par écrit dans haolam hazeh. Le cinquième jour de la guerre des six jours, je proposai à Levi Eshkol, alors Premier Ministre, de prendre des mesures immédiates en vue de la création d'un état palestinien en Cisjordanie et à Gaza. Depuis, j'ai participé à l'émergence de nombreux mouvements prêchant cette idée. Dans tous les plans de paix à l'élaboration desquels j'ai participé, l'idée de deux états impliquait le principe suivant : « la frontière entre l'Etat d'Israël et l'Etat de Palestine sera ouverte ». Même lorsqu'en 1995, Gush Shalom, en étroite coopération avec feu Feisal Husseini, inventa le slogan « Jérusalem, capitale des deux états », nous insistâmes pour que Jérusalem reste géographiquement unie et qu'il n'y ait ni murs ni barbelés en son sein.

C'est pourquoi je me suis opposé de toutes mes forces au mur de séparation. J'aurais rejeté ce projet, même si son tracé avait été exactement calqué sur la ligne verte (frontière préexistante à la guerre des six jours). Je pense que l'idée même de mur est contraire à l'esprit même de paix, sans lequel l'avènement d'une paix réelle est impossible. C'est tout récemment que j'ai compris la nécessite de faire une concession tactique sur ce sujet. Il est impossible d'ignorer la peur bien réelle que provoquent les attentats suicides. Elle est le lot commun de la majorité de la population israélienne. C'est pourquoi je suis prêt aujourd'hui à soutenir l'édification du mur-barrière le long de la ligne verte, en insistant sur le caractère impérativement provisoire de cette mesure, et à la condition qu'il n'empiète en aucun lieu sur le territoire cisjordanien. Je pense qu'il est possible de convaincre la majorité de la population sur cette base. Je suis optimiste comme je l'ai toujours été. Les idées pour lesquelles j'ai combattu - nécessite de reconnaître l'existence du peuple palestinien, nécessite de la création d'un état palestinien aux côtés de l'etat d'Israël, nécessite de négocier avec l'Organisation de Libération de la Palestine etc...- ont fini par remporter la bataille.

Après que tous les murs auront été demantelés, que tous les tours de magie trompeurs d'Ariel Sharon auront été dejoués et que tous ceux de son espèce se seront effondrés, il restera un fait, basique, crucial et déterminant : nous sommes là et nous y resterons. Les Palestiniens sont là et ils y resteront. Ils ne nous extermineront pas et nous ne les exterminerons pas. L'idée de nettoyage ethnique est un cauchemar illusoire. Mais nous ne pourrons pas vivre ensemble dans un état binational -- une utopie qui n'a aucune racine dans la réalite de notre histoire commune des 120 dernières années.

Cette position m'a valu d'être très récemment la cible d'attaques venant de ces cercles qui, en Israël et en Europe, désesperant de voir un jour se concrétiser une solution à deux états, sont revenus à l'idée de l'état binational. Mais les Israéliens n'accepteront jamais de dissoudre leur état et les Palestiniens ne renonceront jamais à créer leur propre état. Cela n'est pas très clair pour une partie de la gauche européenne, qui considère, après 50 années de paix, que l'ère des nationalismes est révolue. Ils m'accusent ici et la d'être un nationaliste israélien. M'adressant un jour à un public Berlinois, j'ai dit : « lorsque vous-mêmes et les Français dissoudrez vos nations respectives pour former une seule et même nation, nous ferons de même ». Il n'existe qu'une solution pratique : Israël et Palestine, deux états pour deux peuples, deux drapeaux distincts, deux gouvernements distincts, mais une alliance entre les deux qui ne fera que croître tout naturellement au fil des années. Lorsque le monde entier sera passé d'un nationalisme étrique à un ordre international, nous serons sans aucun doute au premier rang.

Il convient d'être extrêmement clair : le Nationalisme est l'ennemi de la nation, une excroissance cancéreuse de son organisme. Il s'approprie les drapeaux et les symboles de la nation pour mieux les détruire de l'intérieur. C'est ce que fit le fascisme européen. C'est ce qui s'est produit dans de nombreux endroits en Asie et en Afrique. C'est la raison pour laquelle nombre de braves gens ont honte de revendiquer leur identité nationale. Mais c'est là une approche erronée. Mon souhait profond est que le visage d'Israël se modifie, qu'il devienne un état humain, laïque, démocratique, pluraliste, égalitaire, libéral et anti-raciste, un état à majorite hébraique, mais au sein duquel tous les citoyens le soient à part entière, un état qui vive en paix et soit ouvert sur le monde, un état dont je puisse être fier. Mon but est de pouvoir à nouveau un jour, déclarer en bombant le torse et la tête haute : je suis Israélien.

[1] L'auteur est écrivain et journaliste, dirigeant de Gush Shalom (Bloc de la paix)

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