Tribune par Elie Barnavi : La guerre inévitable

La conjonction de l'agressivité iranienne, de la montée en puissance du Hezbollah et de l'incapacité de la communauté internationale à faire appliquer ses résolutions ne laissait d'autre choix à Israël
par Elie Barnavi

J'ai lu avec intérêt les contributions de Dominique Eddé et de mon ami Menahem Klein (« l'Obs » du 27 juillet et du 3 août).
Elles me paraissent assez significatives du discours, disons, pour faire bref, de gauche, sur les événements du Liban.
Homme de gauche moi aussi, et haïssant la guerre comme eux, je n'en revendique pas moins une petite place pour les tristes réalités de la géopolitique.
Voici donc les faits - hard facts, comme disent nos amis anglo-saxons.

1 - L'équipe au pouvoir à Jérusalem est constituée d'hommes et de femmes avec lesquels on peut avoir des divergences politiques fondamentales (j'en nourris moi-même), mais qui ne sont ni des brutes sadiques ni des idéologues fanatiques. Olmert est devenu au fil des ans un centriste bon teint, et plusieurs de ses ministres, notamment celui de la Défense, Amir Peretz, sont de vieux militants du mouvement La Paix maintenant.
Par ailleurs, alors que l'opinion publique israélienne est profondément divisée sur l'opération dite Pluies d'Eté à Gaza, plus de 80% des Israéliens approuvent celle qui est en train de se dérouler au Liban.
Il vaut la peine de se demander pourquoi.
La raison en est simple. Les Israéliens sentent bien ce que les deux situations, au-delà des similitudes apparentes, sont fondamentalement différentes. Je ne saurais mieux le dire que ce jeune réserviste israélien, signataire en son temps de l'appel de l'organisation Yesh Gvul (« Il y a des limites ! ») contre le service dans les territoires, cité par « le Figaro » du 1er août : «Les Palestiniens se battent pour une cause juste, même s'ils emploient parfois des moyens injustifiables. Le Hezbollah n'emploie que des méthodes injustifiables pour une cause injuste [...].»

2 - Aussi bien, Israël n'a d'intérêts au Liban que sécuritaires. Là-bas, pas de rêveries bibliques, et partant pas de revendications territoriales, et pas de colonies.
Ce qu'Israël ne cesse d'exiger de son voisin du nord depuis plus de trente ans - c'est-à-dire depuis que le Fatah, chassé de Jordanie par la Légion arabe du roi Hussein, a installé au Sud-Liban son Etat dans l'Etat -, c'est qu'il étende son autorité sur l'ensemble de son territoire, ce qui est tout de même la moindre des choses pour un Etat souverain. Et ce qu'il n'a jamais fait. Depuis que Tsahal s'est replié, en mai 2005, de la zone de sécurité qu'il y avait malencontreusement conservée et que la « ligne bleue » a été vérifiée au millimètre près par l'ONU, les provocations du Hezbollah, successeur du Fatah au Sud-Liban, n'ont jamais cessé. L'attaque du 12 juillet en territoire israélien a été la goutte d'eau qui a fait déborder le vase. Là où le Hezbollah, du propre aveu de son dirigeant, s'attendait à une riposte molle comme à l'habitude, Israël a réagi brutalement. Il était amplement temps.

3 - Israël n'a pas fait le Liban tel qu'il est : une collection de communautés religieuses coiffées par un Etat confessionnel intrinsèquement faible et dont la Constitution reflète l'équilibre nécessairement instable de ces communautés. C'est la France coloniale qui l'a ainsi conçu, et les Libanais eux-mêmes qui, par leurs divisions inter et intracommunautaires, l'ont ainsi perpétué. La force du Hezbollah est le résultat de la faiblesse de l'Etat libanais, qui en est l'impuissant otage. Il faut se rappeler que le « Parti de Dieu », avec son bloc parlementaire (35 députés sur 128 depuis les élections de l'année dernière) et ses deux postes ministériels, est partie prenante de ce malheureux Etat. Cette impuissance est une explication, non une excuse. Car on peut à la rigueur comprendre que l'armée libanaise ait été à la fois incapable et peu désireuse de faire son métier dans le sud du pays. L'armée est elle-même le miroir fidèle des divisions communautaires : son commandant en chef, le maronite Michel Souleiman, est un chrétien prosyrien à l'image de son prédécesseur, le président de l'Etat Emile Lahoud, son adjoint est druze et une bonne partie de la troupe est chiite, perméable donc à l'influence du Hezbollah. En revanche, on comprend moins bien que le gouvernement central ait totalement abandonné la population du Sud-Liban, quelque 200 000 âmes gouvernées, administrées et encadrées par le parti intégriste.

4 -Cependant, le Hezbollah ne serait pas grand-chose sans ses deux puissants sponsors, la Syrie et surtout l'Iran. Le régime des mollahs fournit au Parti de Dieu l'essentiel de son financement - quelque 100 millions de dollars en moyenne par an -, de son armement et de son encadrement (les gardiens de la révolution). Tout cela transite par Damas, autrefois le véritable patron du Hezbollah, supplanté depuis son départ forcé du pays du Cèdre par Téhéran.

5 - Vue d'Israël, la situation devenait au fil des mois de plus en plus intolérable. Une milice puissamment armée, vouée ouvertement à sa destruction, a bâti le long de sa frontière un formidable dispositif d'avant-postes fortifiés et amassé un arsenal de 15 000 missiles de courte et moyenne portée capables, comme on le constate aujourd'hui, de frapper tous les centres névralgiques du pays. Cette milice est manipulée par un Etat dont le président, un énergumène messianique qui attend l'apocalypse pour demain, proclame urbi et orbi la nécessité de «rayer Israël de la carte» et s'en donne les moyens : l'arme des derniers jours. Pour tous ceux qui savent lire une carte géopolitique, la réaction israélienne n'était qu'une question de temps. Il était évident que la conjonction de l'agressivité iranienne, de la montée en puissance de sa marionnette libanaise et de l'incapacité de la communauté internationale à faire appliquer ses propres résolutions ne laissait d'autre choix à Israël que de frapper avant que l'arsenal du Hezbollah et la course de l'Iran à l'arme nucléaire n'altèrent définitivement l'équilibre stratégique dans la région.
La campagne israélienne au Liban n'a donc rien d'une «guerre des fous» (on a connu « l'Obs » mieux inspiré dans le choix de ses titres chocs). C'est, par Hezbollah interposé, la première (et il faut l'espérer la dernière) guerre israélo-iranienne. De son issue dépendra l'avenir non seulement d'Israël au Proche-Orient mais de tout ce que cette région compte de modéré et de rationnel.

6 - Il est certain que les pays arabes ont parfaitement compris cela, les encouragements discrets reçus par Jérusalem en témoignent. La tragédie de Cana les a fait changer de ton mais pas de stratégie. Hassan Nasrallah a déjà remplacé Ben Laden dans l'imaginaire arabe et l'on brandit ses portraits au Caire avec ceux de feu Nasser. Que le Hezbollah sorte victorieux de cette confrontation et alors l'audace de Téhéran ne connaîtra plus de limites. Libérée grâce aux Américains du contrepoids irakien et grâce aux Irakiens de la menace américaine, puissance pétrolière de surcroît et maîtresse du détroit d'Ormuz par où transite près du quart du commerce mondial d'or noir, suzeraine de la Syrie et du Liban, incontournable dans l'Irak chiite et en Asie ex-soviétique, la mollarchie n'aura plus de rivaux sérieux dans la région. Avant même d'accéder au feu nucléaire. Il faudra alors faire son deuil de tout désengagement » des territoires occupés, et la paix entre Israël et ses voisins sera à ranger au rayon des utopies.

7 - L'espace me manque pour discuter ici l'efficacité de la riposte israélienne comme sa « proportionnalité ». Mais quels que soient les doutes qu'on puisse nourrir sur celle-là et les réserves qu'on est en droit d'émettre à propos de celle-ci, il devrait être évident pour tout le monde que la communauté internationale doit tout faire pour empêcher un retour au statu quo ante, qui serait aussitôt interprété comme une victoire du Hezbollah et que, de toute façon, Israël n'acceptera pas. A défaut du désarmement de la milice intégriste, difficilement envisageable pour le moment, une force internationale conséquente, sous l'autorité juridique de l'ONU mais surtout pas sous son commandement (l'Unifil a fait largement la preuve de son inefficacité), est la première condition d'une stabilisation de la situation sur le terrain. L'occupation par Tsahal d'une bande frontalière de quelques kilomètres de large en territoire libanais n'a pas d'autre objectif que de la remettre à ladite force internationale, en évitant dans l'intervalle le retour pur et simple des terroristes du Hezbollah.

8 - A plus long terme, cette crise doit déboucher sur une solution politique globale. N'en déplaise à la diplomatie française, le volet libanais du règlement politique passe nécessairement par la Syrie. Il faut absolument briser l'axe Damas-Téhéran, qui repose davantage sur une alliance de proscrits que sur une réelle convergence d'intérêts. Et bien sûr il est grand temps de s'occuper sérieusement du volet palestinien. Le cadre d'un accord raisonnable est connu depuis longtemps. Là encore, à moins d'une implication forte de la communauté internationale, nous resterons avec le cadre vide, sans l'accord.


Professeur émérite d'histoire de l'Occident moderne à l'Université de Tel-Aviv,
ancien ambassadeur d'Israël à Paris de 2000 à 2002,
Elie Barnavi a publié en février « Israël-Palestine, une guerre de religion ? » (Bayard).

Elie Barnavi

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