[{"data":1,"prerenderedAt":15},["ShallowReactive",2],{"event-ornnky1tepa6hpz15h4ld358":3},{"id":4,"title":5,"slug":6,"description":7,"content":8,"date":9,"endDate":10,"category":11,"location":-1,"image":-1,"ticketUrl":10,"price":10,"createdAt":14,"updatedAt":14},"ornnky1tepa6hpz15h4ld358","Imre Kertesz, prix Nobel de littérature 2002","imre-kertesz-prix-nobel-de-litterature-2002","L'association France-Hongrie Dauphiné a organisé une rencontre littéraire avec le traducteur officiel \nde Imre Kertesz, prix Nobel de littérature 2002, \n    le lundi 6 Mars 2006 à 20 h à la Maison des Associations, 6, rue Berthe de Boissieux à Grenoble.","\u003Ca id=\"top\">\u003C/a> \n\u003Ch1 class=\"h1title\">Imre Kertesz, prix Nobel de littérature 2002\u003C/h1>\n\u003Cp>\u003Cb>L'association France-Hongrie Dauphiné\u003C/b> a organisé une rencontre littéraire avec le traducteur officiel \nde \u003Cb>Imre Kertesz\u003C/b>, prix Nobel de littérature 2002, \n    le lundi 6 Mars 2006 à 20 h à la Maison des Associations, 6, rue Berthe de Boissieux à Grenoble.\u003C/p>\n\n\u003Cp>\u003Cb>Grâce à l'aimable autorisation du conférencier \u003Cbr>et de l'Association France Hongrie Dauphiné\u003Cbr>\nvous trouverez ci-après les notes du conférencier.\u003C/b>\u003C/p>\n\n\u003Ch2 class=\"h2title\">Natalia &amp; Charles Zaremba\u003C/h2>\n\n\u003Ch3 class=\"h3title\">Présentation de l'oeuvre de Imre Kertész\u003C/h3>\n\u003Cdiv class=\"plus\">\n\u003Cp>L'oeuvre d'Imre Kertész est globalement autobiographique, mais ses différents ouvrages ne sont pas des récits \nde témoignage, comme par ex. certains textes de Primo Levi ou de Jorge Semprun. \nIl s'agit de constructions littéraires, certes fondées sur des faits réels, mais présentant une vision \ntotalement subjective exprimée d'une manière artistique, chacun de ses ouvrages étant le fruit d'une recherche \nstylistique originale. Bien qu'inspirés par des personnes réelles, en particulier lui-même, les personnages \nsont des constructions littéraires ; plusieurs d'entre eux sont des alter ego de l'auteur qui portent des noms \nqui rappellent tous plus ou moins la pierre, peut-être justement celle des carrières du camp de concentration \nde Buchenwald où il a été déporté en 1944 : en premier György Köves, personnage récurrent, mais aussi Berg, \nqui dans le dernier roman de l'auteur est désigné simplement par son initiale, et encore Sziklai ou des \npersonnages simplement mentionnés, comme Stone ou Sassone. Le narrateur du Kaddish est justement Köves, \ncelui dont le premier roman de Kertész nous raconte la déportation au camp de concentration de Buchenwald\u003C/p> \n \n\u003Cp>Eléments biographiques\u003C/p>\n\u003Cp>Imre Kertész est né en 1929 à Budapest dans ce qu'il est convenu d'appeler une famille de la petite bourgeoisie \njuive assimilée, c'est-à-dire dont le seul signe distinctif est de ne pas être chrétienne mais qui parle \nle hongrois, ainsi d'ailleurs que l'allemand (l'empire d'Autriche-Hongrie n'a été démantelé qu'en 1918 et \nla culture allemande est un objet d'admiration), une famille qui ne pratique plus guère la religion juive, \nne parle pas le yiddish, ne mange pas kasher, les hommes ne portent pas la kippa, les femmes ne se rasent pas \nla tête...\u003C/p>\n\u003Cp>Imre, qui est un garçon très ordinaire, fait la découverte douloureuse de sa judéité à l'occasion de la guerre : \nle port de l'étoile jaune, les lois d'exception, la confiscation du commerce de son père et le départ de ce dernier \nau « service du travail », puis lui-même doit quitter le lycée et travailler dans une usine de « l'industrie de \nl'armement ». Bientôt son arrestation et sa déportation lui prouvent qu'il n'est pas un Hongrois comme les autres, \nou plutôt que le monde peut basculer en très peu de temps : d'un coup ses compatriotes hongrois le considèrent \ncomme un étranger, l'arrêtent et le livrent aux Allemands tant admirés qui mettent leur esprit d'organisation au \nservice de sa destruction. Agé d'une quinzaine d'années, il passe quelques mois en camp de concentration entre \njuillet 1944 et mars 1945 : quelques jours à Auschwitz, puis à Buchenwald et dans le camp de travail satellite de \nZeitz. Comme il est robuste, il échappe à la chambre à gaz.\u003C/p>\n\u003Cp>L'expérience des camps est pour lui essentielle. Elle détermine toute sa vie.  Mais à cette expérience brève et \nbrutale vient se superposer une autre, plus insidieuse parce que plus longue, moins brutale, celle du stalinisme \nqu'il connaît à son retour à Budapest, puis la dictature plus feutrée qui a suivi l'insurrection de 1956. Nazisme, \nstalinisme : il est passé d'un totalitarisme à un autre.\nAprès avoir exercé divers métiers, il se met à écrire des livrets d'opérette dont le succès lui permet de vivre et \nd'entamer sa véritable oeuvre littéraire qui ne donnera son premier fruit qu'en 1975 : il lui aura fallu plus de \ndix ans pour écrire le récit de sa déportation. Ensuite, c'est comme s'il avait rompu un tabou et plusieurs romans \nvoient le jour. \u003C/p>\n\u003Cp>Ses textes ne sont pas censurés à proprement parler, mais ils sont mal distribués et ne sont guère connus que dans \nle cercle étroit des intellectuels et universitaires qui saluent son style très particulier et l'originalité de sa \ndémarche qui fait de l'oeuvre littéraire le plus irréfutable des témoignages. Sa « carrière » internationale \ncommence avec la découverte de son oeuvre en Allemagne, puis en France, au milieu des années 1990. Nul n'étant \nprophète en son pays, c'est à l'étranger qu'il devient un écrivain connu et reconnu. Après avoir obtenu en 2002 \nle prix Nobel de littérature, il s'installe à Berlin où il vit actuellement.\u003C/p>\n\n\u003Cp>Eléments bibliographiques\u003C/p>\n\u003Cp>Kertész écrit relativement peu (moins de dix romans en 40 ans).\nTexte fondateur : Etre sans destin (publié en 1975). Les textes de Kertész sont reliés par des liens thématiques \net/ou formels qui donnent à l'oeuvre une grande unité, au point que les éditeurs parlent fois d'une trilogie formée \nde Etre sans destin, du Refus et de Kaddish... Mais c'est là une vue de l'esprit ou un subterfuge commercial, car \nen fait, toute l'oeuvre est très homogène du point de vue thématique,l'homme face à la tyrannie, mais assez \ndiversifiée stylistiquement, avec toutefois un certain penchant pour l'expérimentation littéraire, les phrases \nlongues et complexes.\u003C/p>\n\u003Cp>Le ferment de son oeuvre littéraire assez tardive (il a publié son premier roman à l'âge de 46 ans) est constitué \navant l'âge de 20 ans, très précisément durant les quelques mois qui ont séparé sa déportation en camp de \nconcentration et son retour à Budapest. Toute la difficulté consistait alors à donner à cette expérience une forme \nlittéraire : il ne s'agit pas d'un simple témoignage, c'est-à-dire de la relation d'une expérience sans doute \noriginale mais transmissible, intelligible et compréhensible à l'aide des moyens linguistiques et narratifs \nhabituels, mais d'un témoignage total qui invite le lecteur à une empathie totale avec le narrateur, et non à \nla sympathie si proche de la pitié, d'où l'impression de distance qu'on peut éprouver à la lecture de certains \npassages, simplement parce qu'à la lecture, on revit l'aliénation du narrateur ou du personnage, sa progression à \ntâtons dans la réalité nouvelle et sa rupture avec le monde ancien.\u003C/p> \n\u003Cp>\u003Ci>Etre sans destin\u003C/i> est une relation linéaire et \nvolontairement naïve. Le lecteur découvre les événements et les choses en même temps que le narrateur qui garde \ntout au long du texte une tonalité froide et se garde de porter un quelconque jugement sur ce qu'il voit. Cette \natonalité volontaire marque une acceptation sans réserve de toute nouvelle réalité. L'écriture ne cherche à \néveiller aucune émotion et si celle-ci naît quand même, c'est parce que les faits relatés sont connus du lecteur. \nLa linéarité de l'écriture rend compte de la progression inexorable des événements, ce que le narrateur définit à \nla fin du roman comme le pas à pas : la succession des petites concessions, des petites lâchetés ou simplement \ndes atermoiements dont l'accumulation apparaît a posteriori comme une tragédie.\nKertész veille avant tout à ne pas plaquer un discours convenu sur une réalité nouvelle, une terra incognita \nconceptuelle autant que linguistique car ses personnages ne disposent pas encore des connaissances historiques \ndes lecteurs. Il a donc dû inventer une nouvelle grammaire du témoignage, et il est conscient de l'effort à fournir \net du risque d'échec. Au lendemain de la guerre, il n'était pas encore prêt à décrire son expérience, parce qu'il \nn'en possédait pas encore les moyens conceptuels qui lui restaient à forger et dont l'élaboration lui demandera \nde longues années. La verbalisation d'une réalité nouvelle ne peut se faire à l'aide des moyens habituels : \n\u003Ci>Etre sans destin\u003C/i> (p. 340-341)\u003C/p>\n \u003Cp>[...] \"Ne voudrais-tu pas, mon garçon, raconter ce que tu as vécu ?\" J'étais un peu étonné et j'ai répondu que je \n n'aurais pas grand-chose d'intéressant à lui dire. Alors il a souri un peu et a dit : \"Pas à moi : au monde entier.\n \"Sur quoi, encore plus étonné, je lui demande : \"Mais raconter quoi ?\" \"L'enfer des camps\", répond-il, sur quoi \n je dis que je ne pourrais absolument rien en dire, puisque je ne connais pas l'enfer et serais même incapable de \n me l'imaginer. Il a déclaré que ce n'était qu'une comparaison : \"Ne faut-il pas, a-t-il demandé, nous imaginer \n un camp de concentration comme un enfer ?\" et j'ai répondu, en traçant du talon quelques ronds dans la poussière, \n que chacun pouvait se le représenter comme bon lui semblait, et qu'en revanche pour ma part je pouvais en tout cas \n m'imaginer un camp de concentration, puisque j'en avais une certaine connaissance, mais l'enfer, non. »\u003C/p>\n\n\u003Cp>Le style de \u003Ci>Etre sans destin\u003C/i> est délibérément maladroit, « anti-littéraire » en quelque sorte, \nde manière à rendre compte de la lente maturation de la pensée d'un adolescent de quinze ans. Ce travail sur la \nlangue n'a pas été compris par l'éditeur hongrois qui avait refusé de publier le roman. Voici comment cet épisode \nest relaté dans \u003Ci>le Refus\u003C/i>, (p. 119) :\u003Cbr> \n\n« Finalement, au bout de dix ans, le roman fut achevé ; pendant ce temps, Köves s'était retiré du monde. \nComme l'écriture de son roman ne lui permettait plus d'amuser les gens, les revenus occasionnels qu'il tirait \nde l'industrie du spectacle baissèrent dangereusement ; sa femme fut obligée de se sacrifier et de prendre \nun emploi et il souffrait de la voir se résigner à un sort auquel elle ne pouvait rien changer ; quant à lui, \nenfermé alors dans sa chambre, très précisément dans l'unique pièce de leur appartement, perdu dans le monde des \nsignes abstraits, il ne savait pour ainsi dire plus comment l'on vivait à l'extérieur. Il dépensa ses dernières \néconomies à faire taper son manuscrit par une dactylo de première classe connue dans la profession et à le faire \nrelier sous une couverture glacée, mais l'éditeur le lui renvoya purement et simplement.  \n\"De l'avis unanime de nos lecteurs, nous ne pouvons pas envisager la publication de votre roman\" ; \n\"Nous pensons que l'expression littéraire n'est pas réussie, bien que le sujet soit terrible et bouleversant\" ; \n\"Si le roman ne devient pas pour le lecteur une expérience bouleversante, c'est en premier lieu à cause des \nréactions pour le moins bizarres du héros\" ; \"Les phrases sont de mauvais goût, maladroites », voilà en substance \nce que disait la lettre jointe au manuscrit.\" » \u003Cbr>\nParmi les « réactions bizarres » du héros, il y a son acceptation passive de la réalité concentrationnaire, \nponctuée par l'adverbe naturellement : dans ce nouveau monde, tout devient naturel : les uns ont le droit de tuer, \nles autres n'ont qu'à mourir, par ex. « au camp, nous avions faim, naturellement ». Ainsi, il constate, naïvement \net naturellement, que les juifs du camps, avec leur tête rasée, leurs oreilles décollées et leur teint terreux \nsont laids, voire louches, comparés aux SS propres, bien nourris, bien habillés, en un mot, beaux. L'absence de \ntout jugement éthique permet au narrateur d'avoir une approche esthétique. Toute la réflexion, mais aussi \nl'émotion, qui sont volontairement absentes de Etre sans destin se retrouve dans \u003Ci>Kaddish pour l'enfant qui ne \nnaîtra pas.\u003C/i>\u003C/p>\n\n\n\u003Cp>\u003Ci>A nyomkeresö\u003C/i> (1975-1991), traduit par \u003Ci>Le chercheur de traces\u003C/i> (2003), raconte le retour d'un \nénigmatique envoyé sur les lieux de sa déportation. On reconnaît sans peine « Köves » qui revient des années \naprès à Buchenwald et à Zeitz. A la différence de Etre sans destin, le héros ne parle pas à la première personne \net n'a rien d'un enfant naïf qui découvre, au contraire, c'est un homme qui constate avec effarement qu'il a été \nen quelque sorte dépossédé des lieux de sa mémoire. Le texte tout entier devient ainsi une réflexion sur \nl'érosion des choses et celle, inévitable, de la mémoire. Par exemple, lorsque « l'envoyé » se retrouve devant \nle portail de Buchenwald : \u003Cbr>\n\n\u003Ci>Le chercheur de traces\u003C/i> (p. 126-127)\u003Cbr>\n[...] le portail aurait dû être plus grand. Celui-ci était petit, insignifiant, inexistant, il se perdait dans le \npaysage, il était presque ridicule ; et les ornements en fer forgé de ses deux battants ajourés : les motifs ! \nles entrelacs ! les enchevêtrements sinueux, la course des lierres métalliques, les fugues, les décorations si \ncomplexes, si opaques, qui se croisaient et s'interpénétraient comme les coursives du destin : où étaient-ils ? \nLe dessin des ornements de ce portail-ci était si simple que moindre regard pouvait les déchiffrer au premier coup \nd'oeil : des losanges, de vulgaires losanges en fer forgé, placés en colonnes verticales parallèles avec une double \nsoudure aux jointures, indiscutablement excellent, l'ouvrage n'était cependant pas ciselé avec art, comme il \naurait dû l'être ; et malgré cela, c'était quand même le portail, sans aucun  doute.\u003C/p>\n\n\u003Cp>\u003Ci>Detektîvtörténet\u003C/i> (1975), traduit par \u003Ci>Roman policier\u003C/i> (2006) présente les agissements des services de \nsûreté dans une dictature militaire d'Amérique du Sud : on aura bien sûr reconnu derrière ce procédé déjà classique \nune critique des mêmes services de l'empire soviétique. Tout y est : paranoïa du pouvoir, fabrication de preuves, \nfaux-semblants et exécution d'innocents. Cet essai de prose narrative assez traditionnelle constitue une parenthèse \ndans l'oeuvre de Kertész, bien que le thème de la confession du bourreau se retrouve dans le chapitre intitulé \n« Moi, le bourreau », dans le Refus. On y trouve cependant la technique du tiroir que l'auteur utilisera souvent \npar la suite : le texte cite abondamment d'autres textes (en l'occurrence, le journal du bourreau fait la part \nbelle au journal de la victime).\u003C/p>\n\n\u003Cp>\u003Ci>A kudarc\u003C/i> (1988), traduit par \u003Ci>Le refus\u003C/i> (2001) \u003Cbr>, l'éditeur français ne s'imaginant pas publier \nun livre intitulé « L'échec » ou « Le fiasco », est l'une des \nexpériences littéraires les plus intéressantes de Kertész qui y multiplie ses alter ego. Le roman, empreint tout \nentier d'une ironie féroce, se compose de deux parties. Dans la première, on voit Köves, un vieil écrivain en \nmanque d'inspiration fouiller dans ses notes dont il nous donne à lire de larges extraits ; vivant chichement de \nses traductions de l'allemand et du salaire de serveuse de sa femme, il incarne l'intellectuel indépendant dans la \nHongrie socialiste. La seconde partie, écrite dans un style beaucoup plus classique, est en quelque sorte le roman \ndu roman Etre sans destin : on y apprend les conditions dans lesquelles le roman fut écrit, puis refusé par \nl'éditeur ; on y trouve aussi un tableau saisissant des milieux journalistiques où Kertész a travaillé à l'époque \nstalinienne. Il y relate aussi son expérience d'auteur de livrets d'opérette à succès et ses échecs littéraires. \nOn trouve l'étrange confession d'un bourreau, premier chapitre d'un roman de « Berg ». (Remarquons que la \npsychologie du bourreau est déjà abordée dans Roman policier.) Il montre comment la victime d'un système, en \nl'occurrence un « appelé du contingent » effectuant son service dans une prison est amené par les circonstances à \nfrapper un détenu.\u003Cbr>\n \nLe propos s'élargit : il ne s'agit plus de témoigner de l'horreur des camps nazis, mais d'étudier les mécanismes \nde la tyrannie et de l'asservissement, qu'ils soient mis en oeuvre par les nazis ou par les staliniens. \nL'ironie se manifeste surtout dans le style, par exemple quand un appartement minuscule est decrit en termes \ngéographiques :\u003Cbr>\n\nLe refus (p. 9) :\u003Cbr>\n« Le couloir orienté est-ouest (en partant de la porte d'entrée) menait dans la pièce principale par une porte \nen verre cathédrale (ou plus précisément par son absence, car à cause du manque d'air elle était constamment \nouverte) que divisait en son milieu une planche peinte, le coté sud donnait dans la kitchenette, plus à l'ouest, \nle couloir était délimité par les portes qui s'ouvraient sur la salle de bains, et encore plus à l'ouest, un pan \nde mur de 80 cm de longueur environ cédait la place à une patère (avec porte-chapeau). »\u003Cbr>\n\nUn procédé similaire, accumulant les parenthèses, rend compte de la complexité de la réalité dont chaque élément \nest relié aux autres par un réseau infini de relations, ce que souligne également la longueur des phrases :\u003Cbr>\n\n\u003Ci>Le refus (p. 19)\u003C/i>\u003Cbr>\n« Sur le dossier gris était posée en guise de presse-papiers une pierre grise, d'un gris plus foncé, (oblongue) \n(ou plate) (ou arrondie) (selon le côté où on la regarde), bref une pierre grise aux formes irrégulières, \nà propos de laquelle on ne peut rien dire de rassurant (par exemple, que c'est parallélépipède) (ou peu importe, \nmais quelque chose qui réconcilie si bien l'esprit humain avec les objets, sans qu'il les comprenne en réalité, \ndès lors qu'ils correspondent au moins à la construction d'une figure et qu'on peut les considérer comme classés) \npuisque cette pierre avec ses arêtes, coins, pics, arrondis, rainures, fissures, saillies et bosselures existantes \nou disparues était irrégulière, comme seule peut l'être une pierre dont on ne saura jamais si c'est un morceau \ndétaché d'un rocher ou si, au contraire, c'est le vestige d'un bloc plus important, lequel bloc à son tour faisait \npartie d'une unité encore plus grande (comme le rocher par rapport à la montagne) (finalement chaque pierre nous \nentraîne dans des réflexions paléontologiques) (ce qui n'est pas notre but) (mais il est difficile de résister) \n(surtout quand on a affaire à une pierre qui oriente notre imagination en faillite) (vers des origines, des fins, \ndes densités et des unités finales) (ou plutôt originelles) (pour nous renvoyer finalement à notre ignorance \nimpuissante) (mais parée de la soi-disant dignité du savoir concernant, comme beaucoup d'autres choses, cette \npierre, dont on ne saura jamais si c'est un morceau détaché d'un rocher ou, au contraire, le vestige d'un bloc \nplus important). »\u003C/p>\n\n\u003Cp>Il applique une technique remarquable dans le \u003Ci>Drapeau anglais\u003C/i>, \u003Ci>(Az angol lobogó)\u003C/i>, brève relation \nde l'insurrection de 1956 à Budapest : le texte se développe comme une spirale englobant des éléments de plus en \nplus vastes de la réalité. Dans les éditions hongroise et française, cette oeuvre est accompagnée d'un texte très \ncourt intitulé Procès-verbal (Jegyzökönyv) où le narrateur, qu'on identifie sans peine à l'auteur, raconte \ncomment un douanier l'a refoulé à la frontière pour ne pas avoir déclaré une (modeste) somme d'argent. En quelques \npages, Kertész rend compte de l'humiliation et de l'impuissance de l'individu face à la machine administrative. \nCe texte est authentiquement kafkaïen.\u003C/p> \n\n\u003Cp>\u003Ci>Kaddish pour l'enfant qui ne naîtra pas\u003C/i> : un abîme de désespoir\u003Cbr>\nLe kaddish est la prière des morts de la religion juive. Pour la prononcer, il faut réunir au moins dix hommes, \ndont le fils du défunt. Le premier mot du titre donne la tonalité : le texte sera funèbre, le mort pleuré sera juif. \nMais tout de suite après, le lecteur est plongé dans la perplexité : non seulement le mort pleuré est un enfant et \nnon un parent, mais surtout il n'existe pas, il n'est pas né, il ne naîtra pas. C'est, au sens propre de \nl'expression, le monde à l'envers. Cette prière signifiera donc le deuil d'une possibilité, en fait, celui de la \npaternité du narrateur qui refuse d'avoir un enfant et qui, comme c'est souvent le cas dans la littérature funèbre, \npleure sur son propre malheur. Cette prière s'adresse à un Dieu qui n'est mentionné que dans les tous derniers mots \ndu texte et à qui le narrateur ne demande ni apaisement ni consolation, mais l'anéantissement. \u003Cbr>\n\nLa citation de Paul Celan placée en épigramme souligne le caractère ironique de la prière :\n« assombrissez les accents des violons alors vous montez en fumée dans les airs\nalors vous avez une tombe dans les nuages on n'y est pas à l'étroit »\u003Cbr>\nLa fumée qui monte au ciel peut être celle d'un sacrifice, non celui d'Abel qui a tué un agneau, mais celui \nd'Abraham qu'aucun ange n'aurait arrêté et qui aurait sacrifié Jacob, son propre fils ; c'est aussi la fumée \ndes fours crématoires où Dieu a permis que périsse son peuple. Tout père est un infanticide en puissance.\nPour bien saisir la portée du \u003Ci>Kaddish pour l'enfant qui ne naîtra pas\u003C/i> (original paru en 1990, traduit en 1995), \nil convient d'avoir à l'esprit \u003Ci>Etre sans destin\u003C/i>. Mais, tandis que ce dernier est un roman de découverte \nlinéaire, Kaddish... est une réflexion, une rumination circulaire dont le ton et l'aboutissement sont donnés dès \nle premier mot : « Non ! ». Tout le texte, qu'on ne sait trop dans quel genre littéraire il faut classer, \nroman ? récit ?, consiste en une série d'explications de ce « Non » tombé certes dans une conversation, \nmais plutôt jeté à la face du monde et de la vie. Car il s'agit du refus d'être père, du refus d'assumer sa \ncondition d'être vivant : \u003Cbr>\n\n\u003Ci>Kaddish pour l'enfant qui ne naîtra pas (p. 7)\u003C/i>\u003Cbr> \n\"Non !\", dis-je immédiatement, tout de suite, sans hésiter, pour ainsi dire instinctivement, car il est désormais \nnaturel que nos instincts agissent contre nos instincts, que pour ainsi dire nos contre-instincts agissent à la \nplace de nos instincts, et même les supplantent, je fais de l'esprit, si toutefois on peut considérer cela comme \nun trait d'esprit, en d'autres termes, si on peut considérer que la vérité pitoyable et nue est un trait d'esprit, \ndis-je donc au philosophe qui venait vers moi, après que nous nous fûmes, lui et moi, arrêtés net dans cette forêt \nmourante rongée par la maladie, peut-être la tuberculose, et qu'on croirait entendre haleter, cette hêtraie, ou \ncomment la nommer : j'avoue mon ignorance totale en matière d'arbres, je reconnais tout juste les sapins, à cause \nde leurs aiguilles, et puis les platanes, parce que je les aime et malgré mes contre-instincts, je sais encore \nreconnaître ce que j'aime, bien que ce soit sans cette violence qui me frappe en pleine poitrine, me noue l'estomac, \nme fait bondir et me galvanise, avec laquelle je reconnais ce que je hais.\u003Cbr>\u003Cbr>\n\nKertész retrace et ressasse dans ce monologue intérieur les événements de sa vie, d'une manière lancinante, \nrépétitive. D'ailleurs, ses livres sont souvent construits comme des pièces de musique, chacun possédant une \ntonalité particulière que, en mélomane averti, il décrit parfois à l'aide de comparaisons musicales. Ainsi, \n\u003Ci>Etre sans destin est atonal\u003C/i>, écrit sous l'influence de Schönberg, \u003Ci>Kaddish pour l'enfant qui ne naîtra pas\u003C/i> \nest placé sous le signe de la Neuvième Symphonie de Mahler, \u003Ci>Le drapeau anglais\u003C/i> fait la part belle à la \nWalkyrie de Wagner même si, en fait, la précision inouïe de sa composition rappelle immanquablement une pièce de \nBach. Quant à sa autobiographie encore inédite, il l'a écrite, dit-il, au son de Mozart... \u003Cbr>\n\nLa cadence du Kaddish est donnée par un « Non ! » que le narrateur assène à un interlocuteur et l'on comprend \nbientôt qu'il s'agit d'un « Non ! » général, existentiel, destiné à tous les interlocuteurs, voire à la vie \nelle-même. Par sa brièveté, cette syllabe (qui se dit nem en hongrois) fait l'effet d'un coup de cymbale qui \nmarque un rythme extrêmement lent mais inexorable, et pas moyen de reprendre son souffle dans l'intervalle, \nun peu à la manière des deux notes qui ponctuent, certes avec douceur, le premier mouvement de la 9e Symphonie de \nGustav Mahler dont « l'atmosphère permet d'appréhender [l'] état d'âme » du narrateur du Kaddish qui la « sifflote » \nsans cesse, ce qui nous permet d'établir de séduisants parallèles : l'oeuvre de Mahler comme celle de Kertész \ncontient des réminiscences internes et la Neuvième symphonie fut composée dans l'année qui suivit la mort de la \nfille du compositeur.\u003Cbr>\n\nA la page 119, le même « Non » est argumenté :\u003Cbr>\n« Non !, je ne pourrais jamais être le père, le destin, le dieu d'un autre être... » \u003Cbr>\nPlus qu'une plainte, ce texte est un réquisitoire prononcé par un rescapé des camps de concentration, qui se rend \ncompte que toute son éducation, dont le camp fut une étape déterminante, l'a dépossédé de son destin d'être \nhumain, en lui en imposant un autre, à savoir celui d'un être qu'on peut tuer n'importe où, n'importe quand, \nc'est-à-dire dans les conditions du milieu du 20e siècle, la condition de juif. Il découvre son identité juive par \nhasard, à l'occasion de son séjour en province chez des cousins juifs orthodoxes : \n\n« Oui, c'est là que j'avais vécu pour la première fois parmi des juifs, je veux dire de vrais juifs, et non des \njuifs tels que nous, juifs de la ville, juifs de Budapest, c'est-à-dire juifs quelconques, mais pas chrétiens, \nbien sûr, ce genre de juifs non-juifs qui respectent quand même le jeûne de l'Expiation au moins jusqu'à midi, \nnon, l'oncle et la tante (je ne me rappelle plus à quel degré, pourquoi m'en souviendrais-je, ils ont depuis \nlongtemps creusé leur tombe dans l'air où ils sont partis en fumée) étaient de vrais juifs, avec prière le matin, \nprière le soir, prière avant les repas, prière du vin [...]  oui, et un matin, j'ouvris imprudemment la porte de la \nchambre à coucher, et immédiatement, en silence, ne poussant un cri que dans mon for intérieur, je me détournai, \nparce que j'avais vu quelque chose d'horrible, qui m'avait fait l'effet d'une obscénité à laquelle, rien qu'en \nconsidérant mon âge, je ne pouvais pas me sentir préparé : une femme chauve en robe de chambre rouge assise devant \nson miroir. [...] et ensuite, devenant de plus en plus sérieux, [mon père] ajouta que j'étais juif moi aussi, ce qui, comme cela \nse révéla petit à petit, était en général passible de la peine de mort, vraisemblablement pour que je considère \nce fait particulier et incompréhensible, c'est-à-dire d'être juif, dans sa propre étrangeté, mais sous un \néclairage plus familier, je compris alors qui j'étais [...] »\u003C/p>\n\nDans cette scène clé du Kaddish, le narrateur se découvre une identité qu'il avait jusque-là ignorée, et il sait \nque désormais c'est cette identité-là, qu'il trouve monstrueuse, qui déterminera son existence. Par conséquent, \nil ne veut pas, ne peut pas avoir d'enfant pour ne pas lui faire courir le risque de vivre ce que lui-même a vécu. \nDe cette manière, il pose une des grandes questions de « l'après-Auschwitz », autrement plus douloureuse que celle \nde Wilhelm Adorno qui s'interrogeait sur la possibilité d'une poésie après Auschwitz : Kertész, lui, se demande si \nune humanité, une vie, est possible après Auschwitz, et la réponse qu'il apporte dans le Kaddish est clairement \n« Non ! » Cette question, d'autres se la sont posée avant lui et leur réponse était souvent désespérée : les \nécrivains Primo Levi, Jean Améry, Tadeusz Borowski, Paul Celan, qui ont tous été pour lui des modèles d'écriture \net de droiture, se sont donné la mort, car ils ne supportaient plus leur survie. Kertész, peut-être parce qu'il était \nencore un enfant à son retour des camps, n'a pas attenté à ses jours, mais, de même que les auteurs cités \nprécédemment, il s'est volontairement privé de descendance, pour la raison explicite de ne pas donner de nouvelle \nvictimes aux bourreaux, et de cette manière, devenir leur complice. \u003Cbr>\nCette attitude n'est pas universelle et de nombreux survivants fondent des familles justement pour signifier leur \nvictoire sur les bourreaux, la victoire de la vie sur la mort. De célèbres chasseurs de nazis, eux-mêmes rescapés \ndes camps, comme par exemple Simon Wiesenthal, ont fondé des familles, mais c'est peut-être là l'expression d'une \ndifférence entre artistes et hommes d'action. \u003Cbr>\nOn pourrait certes voir une sorte de confort existentiel dans le fait de s'interdire d'avoir une descendance tout \nen continuant à vivre comme si de rien n'était, mais justement, au contraire, il y a eu quelque chose qui a tué \nl'instinct de survie. Il est remarquable qu'aucun des personnages des romans de Kertész, dont ses nombreux alter \nego, ne se suicide, à une notable exception près : le personnage désigné par B. dans le roman intitulé \u003Ci>Liquidation\u003C/i> ; \nil est né dans un camp concentration, il est l'auteur d'un manuscrit qu'il demande à sa femme de détruire, et il se \nsuicide après la « chute du mur ». Naturellement, on reconnaît Berg, l'un des avatars de Kertész, et le manuscrit \ndisparu est selon toute vraisemblance celui du \u003Ci>Kaddish pour l'enfant qui ne naîtra pas\u003C/i>. La « chute du mur », \nsymbole de la seconde libération après celle des camps, est en même temps la clôture d'une certaine littérature, \nde la littérature des prisons en quelque sorte, qui était née après Auschwitz. L'écrivain B. acquiert alors cette \nliberté suprême qu'est le suicide.\u003Cbr>\nCar le narrateur du Kaddish n'est pas un homme libre, c'est un être sans destin auquel des forces extérieures et \nmaléfiques ont imposé une destinée dont il ne voulait pas mais qu'il doit désormais porter comme un fardeau. \nDans le cas de KI, ce destin, c'est le fait d'être juif. Et bien qu'il soit « assimilé », il est identifié aux \njuifs traditionnels dans lesquels ils ne se reconnaît pas, au point de traiter l'un d'eux de « sale juif » dans \n\u003Ci>Etre sans destin\u003C/i>. Ce destin lui étant imposé, il refuse de l'imposer à son tour à sa descendance.  De cette \nmanière, il se condamne plus qu'à mort : il se condamne à l'extinction. \u003Cbr>\nL'entourage du narrateur ne partage pas nécessairement cette opinion, en particulier les femmes. Mais tant dans \n\u003Ci>Kaddish...\u003C/i> que dans \u003Ci>Liquidation\u003C/i>, elles finissent par le quitter, car elles font le choix de la vie, \nen l'occurrence celui de donner naissance à des enfants. De cette manière, en refusant de donner la vie, \nle narrateur est quasiment considéré par sa femme comme un assassin, comme quoi, on n'échappe pas à l'infanticide, \nqu'on remette l'enfant au bourreau ou qu'on refuse de lui donner la vie. (Il y aurait d'ailleurs une réflexion à \nmener sur la place et le rôle des femmes dans l'oeuvre d'Imre Kertész.)\u003Cbr>\nLe Kaddish est sans conteste l'oeuvre la plus noire, la plus désespérée de Kertész. Rien ne résiste au rouleau \ncompresseur du désespoir de son personnage : ni ses amis, comme le pauvre M. Oblath, si son ancienne épouse, \nni son enfance, ni lui-même en définitive, le récit s'achevant sur une note extrêmement sombre :\u003Cbr>\n\u003Ci>Kaddis (p.195-196)\u003C/i> \u003Cbr>\n\n\u003Ci>Kaddish (p. 156) :\u003C/i>\u003Cbr>\n« Parfois, comme une martre pelée qui aurait survécu à la grande extermination, je traverse encore la ville. \nA certains bruits, certaines images, je dresse l'oreille comme si mes sens engourdis et encroûtés étaient agressés \npar l'odeur des bribes de souvenirs. A côté de certaines maisons, à certains coins de rues, je m'arrête, effrayé, \nles narines dilatées, je scrute les alentours d'un oeil effrayé, je veux m'enfuir mais quelque chose me retient. \nSous mes pieds bouillonnent les égouts, comme si le torrent sale de mes souvenirs voulait déborder de son lit pour \nm'engloutir. Qu'il en soit ainsi ; je suis prêt. Dans un dernier, grand résumé j'ai montré ma vie faillible, \nopiniâtre, je l'ai montrée pour ensuite, portant le baluchon de cette vie dans mes deux mains tendues, m'en aller \net, comme dans l'eau noire et tempétueuse d'un torrent,\n sombrer,\n mon Dieu !,\n faites que je sombre\n pour l'éternité,\nAmen.\n \n\n\u003Cp>Après le \u003Ci>Kaddish\u003C/i> : vivre quand même. \u003Cbr>\nLa fin désespérée du Kaddish... trouve un écho apaisé dans une oeuvre ultérieure intitulée \u003Ci>Un autre. Journal d'une métamorphose\u003C/i> (1999). \nComme son titre l'indique, cet ouvrage marque un tournant dans l'oeuvre de Kertész. Ecrit sous la forme d'un journal \nde voyage en Allemagne où il donne quelques conférences et dans le sud de la France, ce texte qui renvoie au \n\u003Ci>Journal de galère\u003C/i>, (1992), encore inédit en français, que Kertész a tenu de 1961 à 1991 \net permet de suivre son évolution intellectuelle et littéraire : il y parle de ses lectures et de ses problèmes \nd'écriture. Ce journal complète et éclaire le reste de son oeuvre.\u003C/p>\n\n\u003Cp>\u003Ci>Un autre\u003C/i> est constitué d'une série d'anecdotes et de réflexions, dans la ligne générale de son oeuvre. \nIl y raconte aussi la mort de sa première épouse, à laquelle il fait aussi allusion dans le Procès-verbal et qu'on \nreconnaît également dans \u003Ci>Liquidation\u003C/i>, son dernier roman. Aussi douloureuse qu'elle soit, cette mort apparaît \ncomme une libération, comme le moteur de la métamorphose du titre puisqu'un, un thème jusqu'à présent absent, \nou du moins très discret dans l'oeuvre de Kertész fait ici son apparition : l'amour, qui transfigure l'existence \net la rend à nouveau possible, malgré Auschwitz. Ce thème deviendra d'ailleurs l'un des moteurs de \u003Ci>Liquidation\u003C/i>. \nLa tonalité des dernières lignes de \u003Ci>Un autre\u003C/i> est révélatrice, comparée à la fin de Kaddish... :\u003Cbr>\n\u003Ci>Un autre \u003C/i>(p. 149-150) \u003Cbr>\n« Je me rends compte, et cette certitude me donne presque le vertige, qu'en un seul instant, le passé peut \neffectivement devenir tel qu'on le nomme : passé, un réceptacle de vieilles choses, impressions, voix et images qui \nont totalement rompu avec leur sources vives, avec la vie qui les a fait naître et les a maintenu intactes pendant \nun certain temps. Mon histoire s'est détachée de moi : soudain, je perds l'équilibre comme si j'étais perdu, \net qu'entre le passé et le futur, je glissais hors du temps. Plus tard, je me redresserai de cet effondrement et \nj'obéirai à cet appel insistant, à cette voix qui, au-delà du brouillard qui m'entoure à présent, m'invite à vivre \nà nouveau. Mais en ce moment, ne sachant rien, ne comprenant rien, je me tiens à la limite de la vie et de la mort, \nle corps penché en avant, vers la mort, ma tête se retourne encore vers la vie, mon pied se lève pour un pas indécis. \nOù se posera-t-il ? Peu importe, car celui qui fera le pas, ce ne sera plus moi, ce sera un autre... »\u003C/p>\n\n\u003Cp>Le dernier roman de Kertész, \u003Ci>Liquidation\u003C/i> (2004), achevé après \nl'obtention du prix Nobel, « liquide » au sens comptable du terme toute l'oeuvre et les obsessions de l'auteur, \net confirme la nouvelle veine qui est apparu dans \u003Ci>Un autre\u003C/i>, à savoir la rédemption par l'amour : il y est \nquestion d'un manuscrit disparu dont l'auteur, un certain B., né dans un camp concentration, s'est suicidé après \nla chute du mur. On reconnaît naturellement Berg, l'un des avatars de Kertész, et le manuscrit disparu est selon \ntoute vraisemblance celui du \u003Ci>Kaddish pour l'enfant qui ne naîtra pas\u003C/i>. La chute du mur, symbole de la seconde \nlibération après celle des camp, est en même temps la clôture d'une certaine littérature, de la littérature des \nprisons en quelque sorte, qui était née après Auschwitz. Le suicide de B. est donc la fin symbolique d'une vie \nlittéraire consacrée entièrement à l'étude de l'homme dans les conditions de la tyrannie. On reconnaît dans B. non \nseulement l'auteur du \u003Ci>Kaddish\u003C/i> mais aussi « le vieux » du \u003Ci>Refus\u003C/i>, comme l'indique le journal intime \ndu personnage nommé Judit : \u003Cbr>\n\u003Ci>Liquidation (p. 108) :\u003C/i> \u003Cbr>\nJ'ai fini par admettre, difficilement certes, qu'Auschwitz était mon fiancé... Ma rencontre avec Bé n'était pas le \nfruit du hasard. C'est comme si j'avais su qu'un jour, je devrais aller au bout de l'énigme de ma vie et que le \nseul moyen de le faire était de vivre Auschwitz. Bé aussi a vécu Auschwitz ici, à Budapest, bien sûr un Auschwitz \nqui ne ressemblait pas à Auschwitz-même, un Auschwitz librement choisi, adouci, mais où l'on pouvait mourir aussi \nréellement que dans le vrai. Ce n'est qu'avec Bé que j'ai pu vivre Auschwitz à Budapest. Il est vrai que j'étais \nincapable d'aller aussi loin que lui. Moi, je souffrais, lui, il restait froid. Parfois, sa détermination me \nrendait folle. Il était radical dans l'autodestruction, impitoyable voire cruel. Au début, je pensais que cela \nnuisait à son talent. Plus tard, j'ai compris qu'il avait mis tout son talent au service d'Auschwitz, qu'il était \nl'artiste patenté et exclusif du mode de vie d'Auschwitz. Il avait l'impression d'être né illégalement, d'être \nresté en vie sans raison et que son existence ne pouvait se justifier que s'il « résolvait l'énigme nommée \nAuschwitz ». \u003Cbr>\nDu point de vue de la technique littéraire, c'est une juxtaposition de plusieurs genres : journal, roman, théâtre \net poésie, les mêmes thèmes étant traités sous des formes différentes. La technique du tiroir est poussé à son \nparoxysme et l'on ne sait pas toujours à quel niveau de la narration on se trouve.\u003C/p>\n\n\u003Cp>Conclusion\u003C/p> \n\u003Cp>Monothématique et autobiographique, l'oeuvre d'Imre Kertész analyse, au-delà de l'univers concentrationnaire et de \nses séquelles, au-delà de la dictature stalinienne, la confrontation quotidienne de l'homme avec le bien et le mal \ndans un univers où ces notions n'ont plus cours. La tyrannie dévalue toutes les valeurs : c'est en ce sens qu'il \nfaut comprendre ce qui à la fin de \u003Ci>Etre sans destin\u003C/i> ressemble à une provocation (« le bonheur des camps de \nconcentration ») et le suicide de B. dans \u003Ci>Liquidation\u003C/i> qui retrouve après la chute du Mur la liberté suprême, \ncelle du suicide.\nKertész n'est pas facile à traduire. La longueur des phrases, le mélange des genres, l'interpolation des discours \ndirects et rapportés sont difficiles à rendre en français où, contrairement au hongrois, l'ordre des mots est \nrigide, le système des temps est complexe et strictement codifié. Voilà sans doute pourquoi aucune traduction \nn'est définitive.\u003C/p>\n\n\n\u003Ch3 class=\"h3title\">Bibliographie des oeuvres d'Imre Kertész traduites en français (par N. &amp; C. Zaremba) :\u003C/h3>\n\u003Cul class=\"d\">\n \u003Cli>\u003Ci>Kaddish pour l'enfant qui ne naîtra pas\u003C/i>, 1995\u003C/li>\n \u003Cli>\u003Ci>Etre sans destin\u003C/i>, 1998 ; 2e édition : 10/18, 2002\u003C/li>\n \u003Cli>\u003Ci>Un autre\u003C/i>, 1999\u003C/li>\n \u003Cli>\u003Ci>Le refus\u003C/i>, 2001\u003C/li>\n \u003Cli>\u003Ci>Le chercheur de traces\u003C/i>, 2003\u003C/li>\n \u003Cli>\u003Ci>Liquidation\u003C/i>, 2004\u003C/li>\n \u003Cli>\u003Ci>Le drapeau anglais\u003C/i>, 2005\u003C/li>\n \u003Cli>\u003Ci>Etre sans destin\u003C/i>, Le film, 2005\u003C/li>\n \u003Cli>\u003Ci>Roman policier\u003C/i>, 2006\u003C/li>\n\u003C/ul>\n\n\u003Ch3 class=\"h3title\">Inédits en français : \u003C/h3>\n\u003Cul class=\"d\">\n \u003Cli>Journal de galère (Journal 1961-1991)\u003C/li>\n \u003Cli>La langue exilée (essais)\u003C/li>\n \u003Cli>Le dossier K. (autobiographie)\u003C/li>\n\u003C/ul>\n\u003C/div>\n\u003Ca href=\"#top\"> \u003Cimg class=\"arrow\" src=\"images/arrw06b.png\" alt=\"haut de page\">\u003C/a>","2006-03-05T02:00:00.000Z",null,{"id":12,"name":13,"slug":13,"description":10,"color":10},"aqpmhj0lpw1cyvyg5akol7pr","2006","2026-03-07T20:09:33.209Z",1775484752221]